Le 28 février sortait en salles La mère de tous les mensonges, premier film de la réalisatrice marocaine. Récit historique aussi bien que personnel, ce long métrage documentaire raconte les émeutes qui ont agité Casablanca durant le mois de juin 1981, alors que le pays vivait ses « Années de plomb ». Un documentaire puissant, que la cinéaste nous a raconté.
Petite, je me rappelle avoir été fascinée par les albums photo de mes parents. Il y en avait pour toutes les années, toutes les périodes de leur vie adulte, même celles dans lesquelles nous n’existions pas, mes sœurs et moi. Je me suis alors mise à créer mes propres albums, en pillant ceux déjà existants. Voleuse, je me créais ma propre mémoire. En les feuilletant, je savais que j’avais vécu. Mais aurais-je eu la même conscience de mon enfance, et les mêmes souvenirs, si je n’avais pas eu ces photos ?
À l’origine, il y a le manque
Pour Asmae El Moudir, l’existence commence par un manque : celui de son image. Chez elle, pas de photos, pas d’albums. Ni d’elle, ni de personne. Née en 1990, la petite fille subit de plein fouet la répression terrible qu’a connu sa ville, Casablanca, en juin 1981 pendant les « Années de plomb » marocaines. Sa grand-mère, traumatisée par la violence de la grève du pain, a interdit les photographies dans son foyer. Une logique qui n’a jamais été questionnée, sauf au début des années 2000, alors que les familles des martyrs défilent, photos à l’appui, pour demander au gouvernement les corps de leurs proches disparus. Parmi elles, il y a la famille de Fatima, gamine de douze ans tuée dans les émeutes, dont le corps n’a jamais été retrouvé. Asmae El Moudir commence alors à s’interroger sur sa propre image, tandis que celles d’enfants qu’elle ne connaît pas sont figées sur le papier photo de souvenirs. Elle découvre alors que sa seule photo est un mensonge, une supercherie imaginée par sa mère pour qu’enfin elle ait aussi une version glacée d’elle-même. Un premier mensonge, qui marquera à vie la jeune femme.
Devenue cinéaste, c’est de ce manque qu’Asmae El Moudir s’inspire pour créer son premier long métrage La mère de tous les mensonges : « Je crois que le manque était important pour que je fasse ce film. (…) Ce qui m’a inspirée, c’est le manque. J’avais un manque d’images, donc j’ai voulu en faire. » En salles depuis le 28 février en France, il donne à voir un documentaire « hybride » d’après sa réalisatrice, presque surréaliste, s’ouvrant sur un spectacle de poupées. Suivent alors les souvenirs de sa famille, de son quartier, puis leurs propres récits, confrontés à leurs miniatures. Enfermés dans une sorte de laboratoire, tous se livrent alors sur les émeutes de 1981, pour laisser la caméra figer leur histoire.

Filmer comme un documentaire animalier
Le projet est colossal, mais le tournage l’est encore plus. Débuté en 2014, le tournage est dirigé par la patience. « Pendant deux ans, je n’ai pas utilisé de caméras, seulement des micros. C’était traumatisant d’écouter les conversations de cette famille pour comprendre leur peur des images. » Rapprochant son travail documentaire de celui d’un « film animalier », Asmae El Moudir prend son temps pour « s’approcher du lion ». « J’ai essayé de prendre mon temps, de leur donner le temps qu’il faut, d’être patiente. » Il faut dire que ses proches sont plutôt réticents à l’idée d’être filmés, à commencer par sa grand-mère. La création d’images commence alors par la parole, plus facile à capter. « J’ai posé des questions à ma famille pour provoquer des réponses, des questions que l’on n’avait jamais posées pour ne pas avoir à donner de réponse. » Des questions comme : « Pourquoi est-ce que nous n’avons pas de photos ? Pourquoi est-ce que nos souvenirs ont été effacés ? Pourquoi est-ce que notre mémoire est cachée ? Pourquoi est-ce qu’il y a tant de pudeur et de non-dits ? » Un travail d’orfèvre, qui porte ses fruits. « En posant des questions comme ça, j’ai créé une interaction entre les membres de ma famille, mes voisins… Je commence à avoir de la matière. Et c’est ce que j’appelle des archives. »
Un devoir de mémoire ?
Car dans La mère de tous les mensonges, l’enjeu n’est pas seulement de soigner des blessures de l’enfance, mais bien de créer des archives. « Il était important de faire ce film pour les générations qui viennent, pour qu’elles sachent ce qui s’est passé dans notre pays. » En plus de son rôle de réalisatrice, Asmae El Moudir endosse un autre rôle : celui de journaliste. « Je considère ce film comme un article. » Recherches sont faites, témoignages sont recueillis pour cet article, pendant deux ans. Mais pour ce qui est de son aspect humain, la cinéaste décide de se concentrer sur son propre cercle.
Grand-mère, père, mère, voisins et voisine sont enfermés dans une sorte de laboratoire, où les lieux emblématiques de leur histoire ont été reconstruits en miniature. Le quartier et la maison sont passés au peigne fin. Chacun, armé de son double de poupée, peut alors raconter sa version des faits. La réalisatrice, absente de cette époque, en sera seulement la coordinatrice, et, à terme, la narratrice. Dans un souffle, presque murmuré, elle tâche de guider ses personnages, mais aussi le public. Réalisatrice, journaliste, et guide : trois casquettes qu’il faut remplir pour Asmae El Moudir.
Elle le fait si bien, que son documentaire est sélectionné par le Maroc pour être son représentant aux Oscars. Un pari presque réussi, qui n’amène pas le film en sélection officielle, mais le place tout de même dans la liste des quinze finalistes. « Ce n’est plus un sujet tabou, les familles des martyrs se sont déjà exprimées, la réconciliation a lieu depuis 2004. » Pour autant, beaucoup découvrent l’histoire des émeutes de Casablanca de juin 1981 au travers du long métrage. Après une libération de la parole interne, entre victimes, l’heure est à la libération de la parole nationale. « Un jour, un autre réalisateur ou une autre réalisatrice fera un autre article sur ce sujet, et c’est comme ça qu’un pays qui n’a pas beaucoup d’archives peut survivre et recréer sa mémoire, en inventant des films. » La cinéaste met tout de même en garde quiconque voudrait se lancer dans une telle entreprise : « Il faut être neutre et faire des recherches avant tout, car c’est un article qui va rester. Il ne faut pas raconter n’importe quoi. »

Finalement, le pouvoir des images
De l’histoire de la grève de 1981, Asmae El Moudir se libère de sa propre histoire. « Bien sûr que c’était une sorte de thérapie », confie-t-elle. Il faut dire que la journaliste est ressortie différente de son laboratoire, plus légère, mais aussi plus mature. « La progression est visible quand le film commence sur une seule photo, et que je finis avec 500 heures de rush. » Mais elle n’est pas la seule à avoir gagné quelque chose dans son documentaire : « On peut sentir l’avancée entre ma photo, qui était fausse, et la scène de fin où ma grand-mère tient une caméra. » La grand-mère, dictatrice et peu aimable à l’écran, quitte le laboratoire sans ses secrets. Désormais, ils appartiennent au public, et lui laissent la possibilité de s’instruire, et de prendre conscience du pouvoir des images.
Ce dernier est toujours aussi puissant aujourd’hui, alors que dans l’actualité le monde se déchire. « Je reçois des images d’enfants morts à Gaza dès que j’allume Instagram, et ça me fait très mal de me réveiller tous les jours avec des enfants éparpillés çà et là. » Interrogée sur l’évolution du pouvoir des images, Asmae El Moudir est catégorique : « Si c’est ça le pouvoir de l’image, tant pis. Ça ne sert à rien. Si montrer des images comme ça ne permet pas de trouver des solutions et d’arriver à un cessez-le-feu pour arrêter de tirer sur des enfants, ça ne sert à rien d’avoir cette mondialisation et ce monde nouveau avec toutes nos avancées technologiques. »
Pour finir, impossible de ne pas regarder La mère de tous les mensonges sans se demander qui elle est : qui est la mère de tous les mensonges ? Pour Asmae El Moudir, le mensonge originel est celui de sa mère, qui lui donne une fausse photo d’elle. Mais de ce mensonge, elle réussit à en déceler d’autre, et à tirer petit à petit le fil de son histoire, et de l’histoire de son pays. De ce mensonge blanc, supposé sans conséquence, se dégagent des pistes à explorer, des enquêtes à mener. De l’image, Asmae El Moudir emprunte le chemin du corps, qui la guide jusqu’à sa propre libération. « La mère de tous les mensonges, ce n’est pas quand on ment sur un corps qui n’a pas de photo, comme moi à l’âge de douze ans, c’est quand on ment sur une photo qui n’a pas de corps. » Dans Asmae, il y a Fatima. Et dans La mère de tous les mensonges, il y a la paix.
Propos recueillis par Mathilde Trocellier.
La mère de tous les mensonges, Asmae El Moudir.
Sortie le 28 février, par Arizona Distribution.
Casablanca. La jeune cinéaste Asmae El Moudir cherche à démêler les mensonges qui se transmettent dans sa famille. Grâce à une maquette du quartier de son enfance et à des figurines de chacun de ses proches, elle rejoue sa propre histoire. C’est alors que les blessures de tout un peuple émergent et que l’Histoire oubliée du Maroc se révèle.

