(Ani)mal représenté

Au fil des différentes élections, nombreux sont les textes et les prises de positions qui valorisent l’intégration des non-humains dans les communautés morales et politiques humaines, à l’instar du Manifeste animaliste de Corinne Pelluchon. A l’occasion de notre semaine consacrée à la défense animale, Combat republie cet article publié dans notre n°7 dans le contexte des dernières présidentielles.

Si, comme le rappelle L’Affaire du siècle -le regroupement d’organisations d’intérêt général qui a assigné l’État français en justice devant le Tribunal administratif de Paris pour inaction face aux changements climatiques-, le changement climatique n’a occupé que 3% des débats de la dernière campagne présidentielle, la place accordée aux non-humains est davantage négligée, voire complètement oubliée. Ses seules occurrences ont reposé sur la participation du journaliste et militant pour la cause animale, Hugo Clément, à certaines éditions de l’émission « Élysée 2022 » sur France 2 et des controverses autour de la chasse et du bien-être des animaux d’élevages. En outre, l’accusation de fraude électorale dans la primaire du parti Les Républicains a conduit succinctement la scène médiatique à questionner la possible participation d’un chien à un scrutin électoral. L’événement n’a pas permis d’approfondissement du débat.

Dans ce contexte, la tentative du Parti Animaliste (PA) de porter la candidature d’Hélène Thouy à l’élection présidentielle relève de l’inédit. Leur ambition s’est heurtée à la barrière des 500 signatures nécessaires à la participation au scrutin d’avril. La candidate empêchée relève que « dans toutes les décisions politiques, dans toutes les politiques publiques, ils [NDLR : les animaux] ne sont jamais inclus » et que, par conséquent, « leur place dans cette campagne a été assez faible », d’où la nécessité de porter une candidature animaliste.

Dans le film White God de Kornél Mundruczó, les chiens fomentent une révolte contre les humains. DR

Les implications d’un débat sur les non-humains

Selon Bruno Villalba, professeur de science politique à AgroParisTech, il existe trois catégories de non-humains. La première, considérée comme proche, serait composée des animaux remarquables, terrestres et domestiques. La seconde, plus éloignée, est plus englobante et moins perceptible. Elle comprend la biosphère et ce qui renvoie au monde végétal. La dernière catégorie, héritière des perspectives du Développement Durable, regroupe les générations futures et ceux qui n’existent pas encore.

C’est un débat d’ordre politique, moral et écologique. Pour Hélène Thouy, porte-parole du PA, « la façon dont on traite les animaux a beaucoup d’incidence sur la manière dont on traite les humains. » C’est une controverse relevant de notre conception d’autrui. En accordant une valeur morale aux non-humains déclinée dans le droit, les principes de nos organisations économiques et politiques sont nécessairement interrogés. Par là, l’agriculture, l’extractivisme, la production industrielle, l’aménagement du territoire, les modalités des prises de décision politique.

Relation à la connaissance, un débat porté par l’éthologie et l’écologie

Les conditions d’un tel débat sont embryonnaires, mais « le sujet est discuté beaucoup plus sérieusement. Il y a eu quelques avancées, notamment avec la loi maltraitance » constate Mme Thouy. M. Villalba explique que le changement est plus profond. Il prend sa source, d’une part, dans les évolutions de l’éthologie avec des travaux fondamentaux tels que ceux de Vinciane Despret ou Jocelyne Porcher. D’autre part, il s’ancre progressivement dans le débat politique grâce à une plus fine appréciation de l’empreinte écologique de notre relation aux animaux ; « et franchement c’est catastrophique », notamment en termes d’émissions de gaz à effet de serre. Le politiste cite l’historien Éric Baratay, qui démontre comment une meilleure connaissance scientifique du monde animal a produit une modification de la perception politique de l’animal. Même s’il s’agit d’un procès lent, le débat émerge.

La consommation de viande, un clivage des jours heureux

Au cours de cette campagne, la chasse et l’alimentation carnée ont été deux sujets retentissants. Le premier thème se rapportant au second, la consommation de viande est un sujet important pour inscrire le débat au haut de l’agenda politique et médiatique. Son point fort : sa multifactorialité. « Là, il y a une question vraiment importante. Je pense que c’est une question clé quand on pense le rapport de l’homme à l’animal tant sur le plan écologique, que sur l’artificialisation des sols, des inégalités sociales, de la qualité alimentaire, des émissions de gaz à effet de serre, etc. » déclare Bruno Villalba.

C’est un débat qui clive le spectre politique et qui questionne nos modes de vie. Le chercheur pointe, à titre d’exemple, la ligne défendue par Fabien Roussel : « Pourquoi la France des jours heureux serait forcément celle où on consomme du saucisson, on mange de la viande et où on va chasser ? »

Une intégration par le droit

Pour obtenir des changements, Madame Thouy réclame l’usage du référendum pour surmonter le « fossé entre les attentes des citoyens et la possibilité d’avoir des réformes derrière.» C’est avant tout par le droit que doivent se dérouler ces réformes. Il ne suffit toutefois pas de créer une égalité en droit pour que surgisse l’égalité politique et sociale. Pour cela, des « institutions dans lesquelles l’animal est représenté pour que sa voix soit entendue » sont nécessaires, appuie M. Villalba.

Pour porter cette parole sur la scène partisane, l’offre politique est pauvre. « Si on a créé le parti animaliste, c’est précisément qu’on considérait qu’aucune autre formation politique ne prenait la mesure de ces enjeux. […] Il y a toujours des éléments de communication, mais ce n’est pas suffisant pour considérer que la formation politique a pris conscience de l’importance des enjeux de la question animale », relate Mme Thouy.

Si la position du Parti Animaliste demeure héritière d’une tradition hiérarchisée, instrumentale et affective de la prise en compte des non -humains dans nos communautés morales et politiques, les autres partis politiques sont aux abonnés absents sur la question, relève Bruno Villalba. Le parti Europe-Ecologie-les-Verts, censé se démarquer sur ces questions du fait de son affiliation idéologique, est loin de l’aborder en profondeur. « Il y a un décalage entre une compréhension stratégique du discours de l’écologie au détriment d’une compréhension historique. […] Je crains que les Verts soient dans un discours d’écologie profonde mais sur une gamme de propositions d’écologie superficielle », note le chercheur.

La difficile mise à l’agenda des non-humains

Pour Hélène Thouy, nous sommes « dans une phase où on a des éléments qui permettent de poser différemment le débat sur la question animale ». Pourtant, la pression de l’actualité rattrape sans cesse les débats touchant aux non-humains et aux pollutions humaines. Évoquant la guerre en Ukraine et le dernier rapport du GIEC, Bruno Villalba explique qu’il y a « une urgence qu’on voit, qui est mise en scène et il y a une urgence qu’on n’arrive pas à scénariser, à incarner » impliquant une relégation de la seconde à l’urgence illustrée de la première.

Par Adrien Desingue

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