JO 2030, les olympiades du déni de démocratie

Sous un ciel incertain, entre averses et éclaircies, une centaine de manifestants se sont mobilisés à Albertville, en Savoie, ce samedi 18 mai, pour protester contre l’organisation des Jeux Olympiques d’hiver en 2030.

Le collectif No Jo Alpes 2030, suivi par les comités locaux des Soulèvements de la Terre, XR et Attac, ont organisé une manifestation au cœur des Alpes, soutenus par de nombreuses personnalités politiques. Parmi elles figuraient notamment le leader historique des opposants au Lyon-Turin Daniel Ibanez, qui a rejoint la liste LFI pour les Européennes, le sénateur de l’Isère Guillaume Gontard, le le candidat d’EELV Pays de Savoie Lancelot Forestier, ou encore la conseillère régionale Auvergne-Rhône-Alpes  Claudie Ternoy-Léger.

Alors que la Suède et la Suisse se sont retirées de la compétition, la France sera déclarée, dans les prochaines semaines, vainqueur par forfait. Les régions Auvergne-Rhône-Alpes et PACA sont, en effet, les seules à avoir porté leur candidature au CIO à l’horizon des JO 2030. La France est aussi le seul pays qui ne demande pas l’avis de ses citoyens. Rassemblés sous le mât olympique des jeux d’hiver de 1992, tout un symbole, l’objectif de cet après-midi était d’informer et de mobiliser autour des enjeux politiques, sociaux, économiques, et environnementaux, de ce nouveau projet inutile.

Une centaine de manifestants se sont mobilisés à Albertville, en Savoie, ce samedi 18 mai, pour protester contre l’organisation des Jeux Olympiques d’hiver en 2030. Photo : Jessica Combet

Dénoncer des pratiques d’un autre temps

Des visages souriants, des poignées de mains amicales, des accolades, les camarades se retrouvent dans la joie. Ils ont protesté, pour la plupart, il y a tout juste un an, contre le Lyon-Turin. Puis certains sont descendus soutenir les écureuils de l’A69, marcher contre les giga-bassines d’Auvergne, ils ont peut-être déjà chaussé leurs skis pour faire la course sur le goudron. Ici en décembre dernier, ou à Chambéry en janvier, ou les deux, sous le slogan « JO d’hiver 2030 ni ici ni ailleurs ». De ces jeux olympiques, ils n’en veulent pas. Et des arguments, ils en ont, à la pelle.

Le rendez-vous était fixé ce samedi à 14h, sous le mât érigé en 1992 à l’aube des JO d’Albertville. « Encore un truc inutile, ce mât, là, tout bétonné !», entend-on de la bouche d’un militant. Pourtant, au début des années 90, on les a affublés de belles phrases pleines de promesses : « vous verrez, c’est une grande opportunité, avec le tourisme, la création d’emplois, la construction de routes et d’autoroutes ! » Oui mais, ils étaient une poignée déjà à l’époque, à voir ces jeux d’un mauvais œil. « L’autoroute, elle aurait forcément été construite, même sans les JO ! Il fallait voir à cette époque les énormes bouchons sur les trajets jusqu’aux stations ! », déclare celle que nous nommerons par son pseudo, AM, habitante du coin et militante de la première heure. Et c’est d’ailleurs toujours le cas. Les routes sont toujours surchargées, le ciel des vacances scolaires est toujours teinté du gris des gaz d’échappement. AM continue, sous les tintements de grelot d’une chèvre brune, toute proche : « il faut arrêter le massacre ! Le tout-ski, c’est fini et même si nous sommes les seuls candidats, ce n’est pas une raison pour foncer dans le mur. »

Alors que sur la place de rassemblement, la web TV parodique Stade 2030 échange avec les élus présents, AM parle d’un avenir bien sombre, « il ne faut pas imaginer qu’en 2030, il y aura de la neige partout. » Puis elle enchaîne : « cet hiver, on voyait les camions remplis de neige circuler la nuit pour alimenter la station du Grand-Bornand ! » Snowfarming ou canons à neige, même combat.

« Organiser des JOP n’est plus du tout d’actualité, il faut chercher la sobriété, et du sens », nous dit une manifestante haut-savoyarde. « Et ce gâchis d’argent ! On en a tellement besoin dans le social, dans le médical, dans l’éducation. C’est absurde ! » Et même si elle se rend « bien compte que nous sommes toujours dans un entre soi, que nous prêchons des convaincus, il faut parler porte-monnaie pour tenter d’ouvrir les yeux des gens ». Argent, l’argument imparable ? Pas si sûr, avec « le greenwashing qu’on nous sert dans toute la région, sur le fait que ce seront des jeux sans impact financier négatif, responsables et écolo », ils ne sont pas dupes.

« Organiser des JOP n’est plus du tout d’actualité, il faut chercher la sobriété, et du sens » Photo : Jessica Combet

Laurent Wauquiez, Président de la région, a joué la carte de la propagande dernièrement, en envoyant à chaque habitant une lettre qui soulève cette perspective de JO 2030. « L’objectif est que nous écrivions la montagne de demain en faisant des Alpes françaises la première montagne durable au monde. (…) des jeux sobres sans gaspillage d’argent public, respectueux de l’environnement (…) cette candidature peut incarner un signe d’optimisme » peut-on y lire. L’estimation du budget s’élève tout de même à près de deux milliards d’euros (ce à quoi devront s’ajouter les frais relatifs à la sécurité, qui pourraient s’élever à un million d’euros.)

Une militante interpelle : « cet hiver aux Saisies, il y avait des dépliants « Saisies 2050 », c’est de la science-fiction ! Ils parlent d’ascenseurs valléens, plus de bagnoles, des téléskis téléportés. » Renouer avec la montagne en modifiant les imaginaires qui lui sont liés, oui, pas en renforçant le tout-ski (et le tout argent) que tous ici rejettent en bloc.

« La montagne elle est à qui ? – Elle est à nous ! »

Après un brief sur le déroulé de la manifestation, voici venue l’heure d’une parodie d’ouverture des JOP. Au programme : lecture de lettres de soutien écrites par les militants italiens anti JO de Cortina 2026, et par le collectif Saccage 2024. « A Saccage 2024 nous soutenons pleinement la mobilisation exemplaire de No JO ! Il ne faut pas se laisser faire par la propagande. Les JO ne font plus rêver personne (…) Les dirigeants refusent tout referendum, ils savent très bien quelle réponse ils auront. Personne ne peut plus nier les saccages qu’apportent la tenue des JOP. » La messe est dite. Accueillons maintenant les différentes délégations : Corruption qui distribue ses billets à tout-va, Dérive sécuritaire, Droits humains piétinés, Éléphants blancs (constructions qui ne servent que pendant les JO, construits à grands frais), Destruction des habitats et poursuite de l’extinction de masse, Émissions de GES, BTP, Privatisation de l’eau et neige artificielle et enfin, la délégation de l’Absurdité du projet. Après une présentation de ces principaux acteurs, il faut allumer la flamme olympique. « Sponsorisée par Total, Toyota, Air BnB, et suivie par sa cohorte de CRS, et du GIGN, tous payés par vos impôts ! », ironise le présentateur de ces JO d’un jour. Avant de révéler que chaque département désireux de porter la flamme devra débourser 150.000 euros.

Beaucoup de manifestants soutiennent également la mobilisation qui monte contre l’extension de l’aérodrome à Frontenex, un village jouxtant Albertville. « Ils prévoient l’agrandissement pour faire atterrir des jets privés. Il va y avoir aussi la construction d’une tour de contrôle, puis un plus large trafic d’hélico ! », glisse une habitante de la ville alors que le cortège avance sur la route. Face à un désastre financier, social et écologique à venir, on entend la colère sous les rires des manifestants. Elle gronde, elle est saine pourtant, elle fait se rassembler, débattre, s’informer. Elle donne aussi du pouvoir aux autres luttes, partout où ces grands projets inutiles sont normalisés.

« Ces jeux ne sont pas ceux de la neige, mais ceux du réchauffement climatique et de l’inaction politique ! » Photo : Jessica Combet

Direction le centre-ville, avec une halte devant la patinoire, construite à l’occasion des JO d’Albertville, pour une course de bobsleigh et de skis sur goudron, dans la joie et la bonne humeur. AM, que nous retrouvons sur le chemin lance « j’imagine une soirée de beuverie entre Wauquiez et Muselier (président de la région PACA), eh chiche on y va, on fait des JO ! » Un arrêt plus loin, à la gare et sous une fine pluie, on réveille les corps avec une flash-mob endiablée, avant les prises de parole.

« Ce ne seront pas des JO sobres et durables, il n’y aura pas la matière première, il n’y aura pas de train en haut des montagnes, il n’y aura pas de rénovation énergétique et il y aura de la construction de bassines partout », déclare Valérie Paumier, présidente de Résilience Montagne. Quant à Daniel Ibanez, candidat aux Européennes, il évoque l’aménagement du territoire et de ces enjeux environnementaux : « ces jeux ne sont pas ceux de la neige, mais ceux du réchauffement climatique et de l’inaction politique ! » Rejoints par Guillaume Gontard, sénateur les Ecologistes, la notion de déni de démocratie fait rage « ces jeux 2030, ce sont les jeux du déni ! Nous devons demander un référendum ! »

Interrogés au sujet de ce référendum, quelques opposants restent sceptiques. « Il faut un énorme budget com’, et tout dépend de la manière dont sont tournées les questions. Si on dit « êtes-vous d’accord pour des JO propres, sans gaspillage d’argent public ? », ils diront oui ! » C’est la critique qui a été faite par France Info en novembre dernier, déplorant qu’un sondage IFOP, favorable à 73%, puisse titrer « Êtes-vous pour ou contre des JO respectueux de l’environnement ? » Tandis que la situation géographique semble être importante pour d’autres, qu’illustre un militant : « les gens qui voteront ne sont pas tous sur le territoire ! Seulement, nous, nous voyons, nous savons, ce que ces jeux feront à notre région. Et ce n’est pas celui qui regarde des épreuves de ski depuis son canapé à 700 kilomètres d’ici qui pourra prendre la meilleure décision pour nous, ici et maintenant. »

Après une pêche à la ligne revisitée, les manifestants ont pu partager, sur une pancarte à destination des Présidents de région AURA et PACA, leurs réflexions sur le sujet « Imagine la montagne sans JO. » Les réponses paraissent tristement utopiques lorsque l’on prend en compte chacun de ces projets désastreux. « Une montagne au naturel, dont tous peuvent profiter, sans profits financiers issus de sa destruction », « une montagne luxuriante, accueillante et riche d’une population diverse et sans frontière », « pas de résidence secondaire privée ! La montagne pour tous ! », « du pain, pas des jeux ». C’est une longue liste de priorités qui s’ouvre aux politiques pour rendre la montagne à la nature et à ses habitants : accès à des logements dignes, développement des moyens de transports collectifs, protéger les espaces naturels, prioriser le commerce et la production locale… Pour ici, et ailleurs.

Par Jessica Combet

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