« Sois jeune, travaille, et tais-toi » ou l’éducation vue par l’extrême droite

Jeudi 20 juin, Jordan Bardella, que l’on ne présente plus, a détaillé son programme économique face aux chefs d’entreprises. Cette fois-ci, c’est l’éducation nationale qui est dans sa ligne de mire.

La France entière est pendue aux lèvres des différents partis politiques qui font la Une des prochaines législatives, les 30 juin et 7 juillet prochains. Le RN entend bien jouer l’électoralisme et proposer des nouvelles mesures dans l’éducation nationale abîmée par les années de macronisme. Après le « choc des savoirs » promulgué par Gabriel Attal, le choc persiste, signe, et s’infiltre au sein des écoles, avec pour maîtres mots ordre, discipline et capital.

Le (terrible) exemple des gouvernements d’extrême droite

La semaine dernière nous parlions, dans nos colonnes, de l’austérité avec laquelle le gouvernement Hongrois de Viktor Orbàn traitait les enseignants du pays, de la répression qu’ils subissent depuis 2011, en s’opposant aux mesures instaurées dans le parti national-populiste. Mais ces mesures qui règnent depuis son accession au pouvoir ne s’arrêtent pas au monde enseignant. L’ère post-communiste du pays a recentralisé l’école, qui jusqu’alors étaient laissée aux collectivités locales. Il incombait, à cette époque, aux enseignants et aux collectivités, la préparation des programmes scolaires.

Depuis 2010 et l’arrivée de Viktor Orbàn, le système éducatif hongrois connaît une inflexion majeure vers une recentralisation qui s’effectue sans concertation avec les enseignants ou les collectivités locales, sur la base de réformes. Les programmes sont gérés par l’Etat, diminuant ainsi la liberté d’enseignement. Le Ministère de l’éducation disparaît pour laisser la place à un secrétariat d’Etat, notamment en charge du recrutement des directeurs d’établissements. En 2011, des cours de religion et de morale sont instaurés. Dès 2012, l’autoritarisme prend des allures de propagande, avec l’obligation d’étude de trois auteurs antisémites. Les élèves doivent également suivre deux à trois heures de cours de sport par jour. En contrepartie, les parents doivent fournir le matériel scolaire. La tragédie de l’effondrement du système éducatif hongrois est largement orchestré par Viktor Orbàn, qui en tient pour responsables les enseignants du pays, et qui tente par tous les moyens de tenir loin derrière le pays l’idéologie passée.

L’extrême droite de Giorgia Meloni n’est pas en reste. Dès le début du mandat, le Ministère de l’éducation nationale devient le Ministère de l’instruction et du mérite, lequel n’y va pas par quatre chemins pour mettre l’école au service de l’Eglise catholique et du patronat. Le 7 octobre 2023, le nouveau Ministère signe un accord avec l’Etat major de la marine militaire, dans le but de former le personnel enseignant et administratif. Depuis, il ne se passe pas une semaine sans que les élèves soient sollicités pour des parades militaires ou des levers de drapeaux. Au programme de cette militarisation de l’éducation : visites de zones militaires, stages auprès des forces armées ou des usines d’armement, ateliers animés par des généraux et des amiraux visant à lutter contre « les comportements déviants ». Les caméras de surveillance et les dispositifs de vérification d’identité sont de plus en plus présents et les incursions des forces de l’ordre sont devenues légion dans les établissements.

Après l’engrenage militaire, c’est au tour de la religion de faire sa rentrée. Fin décembre 2023, une sénatrice de Fratelli d’Italia déposait un projet de loi ayant pour but de « défendre les traditions chrétiennes ». Le capital rejoint la bataille, comme un cheval de Troie, et intègre les rangs (militaires, scolaires, la frontière est mince), sous les traits d’une réforme en cours, portée par la Lega : M. Borchia, eurodéputé de la Lega, assénait : « Nous devons ouvrir l’école au monde de l’entreprise ; leur connexion est fondamentale. Le système italien d’éducation et de formation doit s’habituer à être plus flexible pour intercepter les tendances du marché. »

Le programme de « la Libertad Avanza », du président argentin Milei, « anarcho-capitaliste », comme il se définit, annonce clairement le désengagement de l’État sur la question de l’éducation nationale. Sur le même modèle que l’Italie, le ministère s’efface au profit d’un secrétariat d’Etat. L’arrivée au pouvoir de l’homme à la tronçonneuse est encore récente, mais déjà les idées fusent pour détruire toutes les acquisitions sociales quarante ans après la fin de la dictature : décentralisation et charge aux parents de gérer le budget de l’école, création d’un système de « chèques éducatifs » qui permettraient à chaque famille de choisir l’école publique ou privée entraînant la concurrence entre les écoles, suppression de l’éducation sexuelle obligatoire en Argentine, orientation des élèves en fonction des besoins professionnels, liberté de choix des programmes par les établissements.

En France, rétablir l’ordre

Nous retrouvons les mêmes grandes lignes chez les alliés français. Si Jordan Bardella annonce vouloir abolir les mesures de Gabriel Attal et son fameux « choc des savoirs », il insiste également sur la laïcité, en interdisant tout bonnement aux femmes voilées d’accompagner les sorties scolaires, la nourriture hallal servie dans les cantines, et entend sensibiliser sur l’impact du Ramadan lors des périodes scolaires.

Jordan Bardella a précisé les mesures de son programme ce lundi © AFP – Geoffroy VAN DER HASSELT

Il prétend aussi « rétablir l’ordre », en envoyant les élèves perturbateurs dans des établissements adaptés, d’où ils feraient toute leur scolarité jusqu’à 16 ans « sans possibilité de retour vers un établissement normal. » Ils suivraient un cursus ordinaire, avec de grandes possibilités d’orientation vers les filières professionnelles. Pire, en cas de récidive de ces « perturbateurs », on les enverrait dans des centres éducatifs fermés, sur décision de justice. Cette mesure devrait s’appliquer aux « élèves radicalisés. »

Alors que les rapports PISA font état d’une baisse de résultats des élèves français, Jordan Bardella mettrait fin au « bac Blanquer », pour un retour à « une vraie classe », sans groupe de spécialités, et avec un niveau plus difficile. Il créerait une Convention nationale pour « rénover l’enseignement des mathématiques. » Il souhaiterait remplacer le collège unique pour aller sur un collège modulaire, qui orienterait plus vite et plus tôt vers les secteurs pro et revendique dans son programme, une école « en adéquation avec les besoins de l’économie », et au service des entreprises, toujours plus tôt. Les syndicats enseignants pointent du doigt les dangers d’un tri effectué dès les premières années de collège. Alors que l’apprentissage à la sortie du collège rencontre actuellement de nombreuses résistances, le proposer deux ans plus tôt risque de laisser de nombreux élèves sur le carreau.

Inégalités des chances

Les Réseaux d’éducation prioritaire (EP) figurent aussi dans les lignes du programme du RN, qui souhaite en supprimer plus de la moitié, alors que ces établissements bénéficient actuellement de moyens et de dispositifs censés prendre en compte les difficultés scolaires rencontrées par les familles. Cette politique d’éducation prioritaire répond pourtant aux objectifs de l’article L.111.1 du Code de l’éducation qui précise : « Le service public de l’éducation est conçu et organisé en fonction des élèves et des étudiants. Il contribue à l’égalité des chances et à lutter contre les inégalités sociales et territoriales en matière de réussite scolaire et éducative. Il reconnaît que tous les enfants partagent la capacité d’apprendre et de progresser. Il veille à la scolarisation inclusive de tous les enfants, sans aucune distinction. Il veille également à la mixité sociale des publics scolarisés au sein des établissements d’enseignement. Pour garantir la réussite de tous, l’école se construit avec la participation des parents, quelle que soit leur origine sociale. »

À la rentrée 2023, 1.093 réseaux composent la carte de l’éducation prioritaire. 731 collèges et 4.136 écoles sont classés en REP, 362 collèges et 2.459 écoles en REP+. Au total, plus de 1,7 millions d’élèves bénéficient des différents dispositifs de l’éducation prioritaire. Les enseignants y disposent de conditions particulières d’exercice permettant notamment de développer et faciliter le travail collectif et la formation continue.

Pour espérer faire leur rentrée en 6ème, les enfants devront réussir leur examen d’entrée en fin de CM2. En cas d’échec, ils redoubleront ou seront envoyés vers des 6eme d’adaptation.

Face à l’explosion du nombre d’élèves par classe, résultat de décennies d’austérité et de casse du service public, le RN promet par ailleurs l’instauration de dédoublements systématiques en maternelle et au CP, et la mise en place d’une limite de 20 élèves par classe en primaire et 30 dans le secondaire. Projet d’ampleur s’il en est, quand le nombre d’enseignants diminue, qu’on ferme des classes et des écoles à tour de bras. Pour faire barrage à ces mesures d’un autre temps, les cadres de l’éducation nationale ont lancé une pétition, signée, à ce jour, par plus de 1700 personnes, dans laquelle ils en appellent à la désobéissance : « Nous ne l’accepterons pas. En conscience et en responsabilité, nous n’obéirons pas. Parce que nous servons l’Etat, nous déclarons dès aujourd’hui qu’aucun d’entre nous n’appliquera de mesures qui contreviendraient aux valeurs de la République. Nous ne serons pas les exécuteurs d’une politique contraire aux principes qui fondent notre attachement au service public d’éducation. Nous le disons maintenant avant qu’il ne soit trop tard, avant que notre Ecole ne soit dévoyée, instrumentalisée et serve un projet politique funeste. » Politique austère, dégradations des libertés, instrumentalisation des élèves à des fins capitalistes, ordre et discipline, c’est la voie tracée du fascisme.

Par Jessica Combet

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