Pour la rentrée, Combat met en avant cinq ouvrages qui ont marqué notre été. (1/5) A travers sa dernière biographie, Carmen Boustani braque les projecteurs sur une femme de lettres injustement oubliée.
Elle était l’une des premières féministes du Moyen-Orient. Dans sa magnifique biographie publiée cette année aux éditions des femmes-Antoinette Fouque, l’écrivaine franco-libanaise Carmen Boustani redonne ses lettres d’or à l’intellectuelle et féministe May Ziadé.
« May Ziadé casse l’idée qu’une femme créatrice appartient à la gent masculine. Cette femme sans enfants engendre des générations de femmes qui lui ont succédé, et qui, tout en innovant, lui restent liées par une parenté de pensée. C’est ce qu’on pourrait appeler une « fonction maternelle » dans le champ du symbolique. Sa vie est un roman, au cœur des choses, toujours ouvert, qui ne connaît pas de fin et ne prend sens que revisité par la littérature. »
Une pionnière du féminisme oriental
Au fil de cet ouvrage foisonnant, Carmen Boustani immortalise le destin hors du commun de May Ziadé. Adorée par ses pairs avant d’être reléguée dans l’oubli, elle sera victime de la misogynie de ses cousins prêts à la spoiler de son héritage jusqu’à la faire interner en hôpital psychiatrique.
Née en 1886 en Palestine, cette fille unique grandit dans une famille unie d’intellectuels, et plonge très tôt dans l’amour des lettres, goûtant aussi bien à la culture arabe qu’occidentale. Dans son Panthéon personnel se côtoient à la fois le penseur arabe Qasim Amin, le poète français Lamartine et la femme de lettres Brada. En 1914, au Caire, cette « sorcière au jugement infaillible » est la première femme arabe à faire son entrée à l’université.

Tout au long de sa vie, May Ziadé n’aura de cesse d’endosser de nouvelles casquettes. Elle sera tout à la fois écrivain et poétesse, journaliste engagée entièrement dévouée aux droits des femmes et à la modernisation de la langue arabe, traductrice, conférencière. Inspirée par Madame de Staël, elle révolutionne l’art épistolaire en Orient. Salonnière réputée, elle réunit dès 1912 de nombreux écrivains, musiciens et journalistes. On y débat en arabe ou en anglais (May parle six langues) sur la place de la femme, la politique et la littérature. Elle y fera se fréquenter le journaliste et écrivain Antoine Gemayel, le grand poète Khalil Mutran, l’orientaliste Louis Massignon, l’écrivain Taha Hussein… Cela sans compter sur son bel amour épistolaire avec l’écrivain Gibran Khalil Gibran. Sinbad au féminin, elle traverse les mers et foule avec bonheur les pavés italiens.
Carmen Boustani croque le portrait d’une femme forte, passionnante et passionnée, habitée par la rage d’écrire. Depuis ses nuits cairotes ou son petit cabinet vert, son « espace à soi » libanais, elle s’illustre dans les vers, dans les essais sociopolitiques, et cherche enfin à inscrire la femme dans l’Histoire à travers de multiples biographies. « Ce qui importe, insiste l’auteure, c’est que May Ziadé a bâti une œuvre qui bouleverse les codes sociaux et culturels. Elle est une voix unique digne d’être entendue et analysée. »
« May est une conscience féminine qui interpelle et interroge l’homme, le rival énigmatique dans une œuvre imprégnée de son mystère de femme écrivaine. »
Une biographie comme un roman
Après un travail reconnu sur Andrée Chedid, Carmen Boustani signe une biographie aussi belle que nécessaire. Son ouvrage sur May Ziadé est un délice qui se lit d’une traite comme on dévore un roman. On ne peut que la remercier d’avoir su ressusciter dans le monde des lettres cette femme forte, passionnée, en avance sur son temps. Elle nous donne la sensation de la connaître, de l’écouter et de converser avec elle. May Ziadé apparaît presque en chair et en os à travers l’encre et le papier.
Surtout, l’auteure insiste sur la lignée de femmes orientales à laquelle appartient son sujet. Elle n’hésite pas à rebondir sur son personnage pour dérouler les portraits de femmes orientales que l’Histoire a reléguées dans l’ombre : l’écrivaine Bahithat al-Badia, la poétesse Warda al-Yaziji, la féministe Aïcha Taymour. A travers elle, c’est toute une génération de femmes et de luttes qui resurgit.
Impossible enfin de ne pas noter la facilité avec laquelle Carmen Boustani nous entraîne sur les chemins du Moyen-Orient. Son livre fait se déployer le ciel au-dessus des montagnes libanaises, les échos de Nazareth et les pins auréolés de soleil le long des immeubles en pierre blanche. On sentirait presque les arômes de citron, de thym et de rose auxquelles May Ziadé goûtait tant.
Carmen Boustani peut faire sienne cette citation de François Mauriac subtilement glissée dans son texte : « La plus grande charité envers les morts, c’est de ne pas les tuer une seconde fois en leur prêtant de sublimes attitudes. La plus grande charité, c’est de les rapprocher de nous, de leur faire perdre la pose. » A chaque page, May Ziadé laisse apparaître ses failles, mais sans jamais se départir de sa lumière. Une biographie à lire absolument.
Par Charlotte Meyer

