SEMAINE SPECIALE DROITS DE L’ENFANT. A travers le récit de son expérience personnelle, André Stern appelle à préserver notre droit fondamental de choisir le chemin éducatif qui convient le mieux à chaque enfant.
Notre liberté éducative est en danger ! Les écoles alternatives aux pédagogies humanistes sont fermées de façon arbitraire, à un rythme très soutenu depuis début 2024. L’instruction en famille (IEF) est de plus en plus restreinte, poussant une centaine de familles à entrer en désobéissance civile. La plupart des pédagogies sont sous le joug de propagandes diffamantes. En bref, la liberté de choix éducatif disparaît peu à peu, mettant en danger les droits fondamentaux de chacun. Dans ce contexte, Combat publie plusieurs tribunes de personnalités engagées dans la défense des droits de l’enfant.
Je suis un enfant non-scolarisé de 53 ans. Cette phrase de présentation, que je trouve la plus juste, suscite généralement la curiosité, voire l’incrédulité. Surtout si j’ajoute que je suis probablement la seule personne ici présente à pouvoir répondre à la question : qu’advient-il d’un enfant que l’on n’interrompt pas dans ses jeux pendant un demi-siècle ?
L’ordre du monde – profondément patriarcal – que nous connaissons, nous incite à penser qu’il est impossible de « devenir » sans en passer par les contraintes prévues au programme scolaire, sans le cadre d’institutions considérées comme indispensables à la formation de la personne et à son intégration dans la société.
Pourtant, cette enfance ininterrompue et persistante, ma vie, celle de ma soeur et celle de mes enfants, démontre que d’autres chemins sont non seulement possibles, mais aussi porteurs d’informations utiles à tous les autres.
La force du jeu
Dans ma famille, nous avons toujours pratiqué l’informel. Cela signifie que nos journées n’ont jamais été rythmées par des horaires fixes ou des cours structurés. Jamais de leçon imposée, jamais de pression, jamais de deadline à respecter, pas de quantification ou de hiérarchisation du savoir, pas de notes, pas de jugement ou d’arrière-pensée pédagogique. Depuis mes premiers pas jusqu’à ma vie de père, nous avons laissé place à ce qui est, pour moi, la plus puissante des forces éducatives : le jeu, accompagné du superpouvoir de l’enthousiasme. Mes parents avaient, avant même de disposer de toutes les informations que nous possédons aujourd’hui, une confiance intégrale en la pertinence des processus naturels de leurs enfants. Et c’est cette confiance-là que je place aujourd’hui en mes enfants.
Je voudrais vous raconter, en quelques mots, mon enfance passée et présente, puis ma vie de père dont les enfants ne vont pas à l’école. Contrairement à ce que les lieux communs éducatifs nous incitent à imaginer, mon enfance n’a pas été marquée par la réclusion et l’oisiveté, ces deux tares dont on veut croire qu’elles sont les inévitables conséquences de « trop de liberté ». Mes journées étaient faites d’explorations, de découvertes et de rencontres. Je n’ai jamais ressenti qu’il m’incombait de remédier à de quelconques « lacunes », car ce que je vivais au quotidien dépassait, par sa générosité, toutes les faims que j’aurais pu avoir. Les cheminements qui en découlaient comblaient ma curiosité naturelle, rassasiaient mon appétit d’en savoir plus – tout en créant à chaque fois davantage d’espace pour davantage d’intérêts. En tant que père, j’ai souhaité transmettre cette « liberté totale » à mes enfants.
Ode à la liberté
Mais liberté et confiance non-interventionniste ne signifient en aucun cas chaos. Elles favorisent, au contraire, l’émergence et la consolidation des rythmes et des rituels, cette disposition spontanée de nos enfants, cette puissante structure dans laquelle s’enracinent leurs libertés. Dans un monde en perpétuel mouvement, les rythmes et rituels forment nos seules oasis de permanence et de stabilité.
Nous laissons les rencontres nous guider, tout en sachant que l’enthousiasme, par sa puissance, courbe l’espace, le temps et le destin, créant des rencontres sur-mesure impossibles à prévoir, à planifier ou, même, à imaginer. C’est ainsi que mes enfants, tout en restant profondément ancrés dans la société, grandissent en suivant leur propre cheminement, en cultivant leurs compétences jusqu’à l’expertise, en se forgeant une identité propre et en devenant, comme le décrit si justement mon amie Sophie Rabhi, des « individus faisant société ».
La société et sa diversité comme une expérience personnelle et quotidienne. Les valeurs de la République comme une sorte d’instinct. Vivre et défendre ces valeurs comme une évidence. Quand je pense que certains ont cherché à nous assimiler à des séparatistes !
L’instruction en famille est l’inverse du repli sur soi ou de la coupure d’avec le monde extérieur. Disposer de son temps, c’est justement avoir toute latitude pour se consacrer au penchant spontané primaire de chaque enfant : celui d’aller dans le vaste monde, à la rencontre des autres et de leur diversité. Et ceci avec cette ouverture de l’esprit et du cœur caractéristique des enfants, exempts de préjugés, de hiérarchies, de discriminations et des divers « ismes » de notre ordre du monde (« sexisme, genrisme, racisme, spécisme etc.)
Des enfants acteurs plutôt que spectateurs
C’est une des raisons pour lesquelles je crains l’appellation populaire « école à la maison » et même la dénomination officielle « Instruction En Famille ». Car dans l’une comme dans l’autre s’entend l’idée que les enfants restent à la maison avec leurs parents, lesquels auront pour charge d’endosser le rôle des enseignants. Or, rien ne serait pire, pour l’enfant, que de rester entre quatre murs et quatre-z-yeux avec ses parents. Parents et foyer sont le port d’attache sur lequel l’enfant prend appui pour faire quotidiennement le grand saut, désiré, dans l’immense bain de la réalité sociale. C’est dans le vaste monde que nos enfants sont exposés à la plus grande diversité de pensées, de cultures et de compétences imaginable. Liberté, égalité et fraternité – ou plutôt adelphisme – ne sont pas des principes rapportés, fruits d’enseignements formels, mais des réalités vécues et pratiquées chaque jour.
Antonin, par exemple, malgré son jeune âge, développe des réflexions politiques et sociétales d’une grande profondeur. Il est passionné par les questions de genre, de justice sociale, d’écologie, de démocratie participative. Loin d’être isolé, il s’implique dans la vie collective et nourrit ses convictions en discutant avec d’autres, en écoutant des podcasts, en regardant des reportages, en lisant des livres et en observant le monde qui l’entoure. Sa non-scolarisation, loin de l’avoir coupé du monde, l’amène à ressentir le désir viscéral de s’investir dans les débats qui façonnent notre époque – à ne pas être spectateur mais acteur.
Je trouve libérateur de savoir que des cheminements non-conventionnels existent et qu’ils forment des citoyens engagés, libres, férus d’égalité, précieux contributeurs de la société.

Ce que je souhaite souligner, c’est qu’un parcours alternatif, un « itinéraire bis » éducatif – qui, bien souvent, s’avère être une planche de salut pour l’enfant en difficulté scolaire – permet d’atteindre les mêmes buts que l’autoroute classique, sans en subir les élagages et les aspects impersonnels. L’enthousiasme, cette énergie propre à l’enfance, devient le moteur d’un apprentissage authentique et durable. Et la confiance que nous plaçons dans les processus d’apprentissage de nos enfants se reflète dans la manière dont ils se connectent au monde et aux autres.
D’autres voies sont possibles
L’idée n’est pas de convaincre d’autres de faire de même, car cela serait impossible, il n’existe pas de solution universelle, et ce qui marche pour moi ne marche pas pour vous, et ce qui marche aujourd’hui ne marchera peut-être pas demain. Il ne s’agit pas ici de promouvoir un modèle unique. Il s’agit d’élargir le spectre des possibles, de ne pas rester dans l’impasse lorsque l’on rencontre les innombrables obstacles posés sur les voies conventionnelles. Savoir qu’il y a « plus » que cet horizon bouché, qu’il existe toujours d’autres chemins, d’autres façons de faire.
Cette liberté d’instruction, aujourd’hui menacée, vous concerne bien plus que vous ne l’imaginez. N’importe quel enfant, à un moment de sa vie, peut avoir besoin de sortir du cadre scolaire classique pour trouver une alternative plus adaptée à ses besoins. Qu’il s’agisse de harcèlement, d’échec scolaire, ou d’un simple décalage entre l’enfant et le système, la possibilité de faire appel à d’autres voies est une richesse inestimable.
De plus en plus de pédagogues engagé.e.s reconnaissent la valeur de cette liberté. Plutôt que d’opposer l’IEF et l’école traditionnelle, iels cherchent à intégrer dans leurs classes les leçons tirées des pratiques non-conventionnelles, à introduire dans leur travail quotidien des pratiques issues de l’IEF, comme le respect des rythmes individuels, la liberté de choix dans les apprentissages, ou encore l’importance des rencontres et des échanges. Ce n’est pas une opposition, mais une complémentarité qui se développe.
Ce qui est conventionnel est, par définition, immuable. La liberté d’instruction est, sans nul doute, le creuset de l’éducation de demain. Si nous voulons inventer l’éducation du futur, nous devons préserver cette liberté.
C’est ce droit fondamental de choisir le chemin éducatif qui convient le mieux à chaque enfant que je souhaite défendre ici.
André Stern, le 17 septembre 2024

Marié, père de deux enfants, André Stern est musicien, compositeur, luthier, auteur et journaliste. Son travail dans les médias et ses activités de conférencier dans les universités, auprès des professionnels de l’éducation et du grand public, répondent à un intérêt croissant de la part de tous ceux qui, de près ou de loin, vivent et travaillent avec les enfants. Il est l’auteur de … Et je ne suis jamais allé à l’école (Actes Sud, 2011).
Pour aller plus loin :

… et je ne suis jamais allé à l’école. Histoire d’une enfance heureuse, André Stern, Actes Sud, 2019, à découvrir ici
