Michel Barnier, la nomination de la honte

La nomination du nouveau Premier Ministre a beau ne pas être une surprise, notre journaliste Axelle Sergent en reste pantoise.

51 jours après la démission du gouvernement Attal, 60 depuis le deuxième tour des élections législatives anticipées et au terme d’un ballet interminable d’hommes et de femmes politiques à l’Elysée, la France a enfin un Premier ministre.

Sans surprise, ce n’est pas Lucie Castets, figure assez peu connue du grand public avant d’être balancée sur le devant de la scène politique par le Nouveau front populaire (NFP) au début de l’été, qui posera ses valises à Matignon. Son nom avait déjà été balayé par Emmanuel Macron sous couvert d’un refus de gouvernement incluant la France insoumise, avant d’admettre qu’il ne voulait pas qu’on touche à sa précieuse  réforme des retraites à laquelle 70% des Français sont opposés. On ne retrouvera pas non plus l’ancien Premier ministre de François Hollande, Bernard Cazeneuve, ni le président des Hauts-de-France, Xavier Bertrand, dont les noms avaient beaucoup circulé dans les médias ces derniers jours.

C’est finalement Michel Barnier qui a été désigné par le Président de la République ce 5 septembre. Issu des Républicains, il a été élu député plusieurs fois, a occupé différents postes de ministre sous Mitterand, Chirac et Sarkozy et a aussi été député européen. Il a d’ailleurs participé aux négociations avec le Royaume-Uni dans le contexte du Brexit. Michel Barnier est dans la vie politique française depuis si longtemps qu’il a notamment voté contre la dépénalisation de l’homosexualité en 1981. On en regretterait presque Gabriel Attal.

Un déni démocratique ?

On a beaucoup entendu ce terme dès la nomination de M. Barnier à la tête du gouvernement, surtout de la bouche des politiques de gauche. Quand le chef du Parti socialiste (PS) Olivier Faure le dit clairement, la Présidente de la France insoumise (LFI) à l’Assemblée nationale Mathilde Panot dénonce un « coup de force inacceptable ».

Alors que le NFP est arrivé en tête des élections législatives avec 182 députés qui, certes, ne forment qu’une majorité relative, c’est un membre LR, groupe arrivé quatrième avec 47 élus qui est appelé à gouverner. D’un point de vue juridique, Emmanuel Macron n’enfreint pas la loi. Mais suivant la tradition de la Ve République, le Président est habituellement amené à nommer une figure de la force la plus nombreuse de la chambre basse du Parlement au poste de Premier ministre.

Cela nous mène à la constitution d’un gouvernement entre macrono-républicain et remet au pouvoir un parti désavoué par la majorité des Français. Michel Barnier a avancé pour certains postes ministériels la frange la plus réactionnaire des Républicains qu’on pourrait avoir du mal à distinguer des frontistes. Entre autres, Patrick Hetzel, nouveau ministre de l’Education supérieure, Laurence Garnier à la Consommation et le sénateur Bruno Retailleau à l’Intérieur se sont opposés à l’interdiction des thérapies de conversion, véritables séances de torture visant à rendre hétérosexuelles les personnes homosexuelles ou bisexuelles. Garnier et Hetzel se sont également opposés à la constitutionnalisation de l’interruption volontaire de grossesse (IVG) et à la procréation médicalement assistée. Une esquisse de gouvernement à rebours des revendications sociales difficilement arrachées ces dernières années.

Le « front républicain » enterré

Mais plus grave encore qu’outre-passer cette tradition est la mascarade du « front républicain ». En prévision du second tour des législatives, le NFP rejoint par le camp macroniste a cherché à limiter le nombre de députés du Rassemblement national.  Les deux formations politiques ont demandé à leurs candidats qualifiés au second tour à la troisième place à se retirer pour faire bloc contre les adversaires d’extrême droite.

Ce « front républicain », Emmanuel Macron l’a balayé avec Michel Barnier. En nommant un homme de droite au discours proche de celui de Marine Le Pen sur l’immigration – il avait par ailleurs émis l’idée de recréer un ministère de l’Immigration -, il compte sur le vote frontiste pour ne pas censurer le nouveau gouvernement tout en s’assurant une cohabitation qui ne remettrait pas en cause les mesures que le chef de l’Etat a porté. Au lieu de se tourner vers la gauche, victorieuse malgré tout des législatives, pour négocier des compromis inévitables et espérer esquiver la censure, Macron décide de ne pas tenir compte du vote populaire comme il avait ignoré les manifestations contre sa réforme des retraites qu’il souhaite à tout prix conserver quitte à enterrer son honneur qui était déjà au fond du trou.

Alors, toute personne attachée à la démocratie et à la République française, qu’elle soit de droite ou de gauche, ne devrait pas pouvoir se réjouir de cette nomination. Macron l’a prononcée au détriment du vote populaire, lui-même convoqué par le chef de l’Etat mais n’étant pas à son goût, et a abattu du même coup le barrage contre l’extrême droite qu’il clamait incarner. Une honte.

Par Axelle Sergent

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