SEMAINE SPECIALE DROITS DE L’ENFANT. Daliborka Milovanovic pointe du doigt un système éducatif qui foule au pied les droits fondamentaux et la dignité des jeunes personnes.
Notre liberté éducative est en danger ! Les écoles alternatives aux pédagogies humanistes sont fermées de façon arbitraire, à un rythme très soutenu depuis début 2024. L’instruction en famille (IEF) est de plus en plus restreinte, poussant une centaine de familles à entrer en désobéissance civile. La plupart des pédagogies sont sous le joug de propagandes diffamantes. En bref, la liberté de choix éducatif disparaît peu à peu, mettant en danger les droits fondamentaux de chacun. Dans ce contexte, Combat publie plusieurs tribunes de personnalités engagées dans la défense des droits de l’enfant.
Dans ce texte, nous aimerions explorer l’application de la notion de pratique fondée sur les données probantes (en anglais evidence-based), initialement formulée pour la pratique médicale (evidence-based medicine ou EBM), à la pratique pédagogique ou à l’éducation (evidence-based education ou EBE) et comment les écueils de l’evidence-based medicine se sont reproduits en evidence-based education.
D’après ceux qui ont formulé la pratique de l’EBM, celle-ci conjugue 1/ l’expertise du clinicien, 2/ les droits, les préférences et le vécu du patient et 3/ les meilleures données cliniques externes issues de la recherche. L’EBM s’appuie par ailleurs sur les quatre principes fondamentaux de la bioéthique que sont la bienfaisance, la non-malfaisance, l’autonomie et la justice. Souvent, la notion d’EBM est mal comprise car on n’en retient que les données externes issues de la recherche, oblitérant en particulier ce que nous pourrions nommer « l’expertise du patient » ou sa connaissance expérientielle propre et intime de l’histoire des rapports de son corps à la santé et à la maladie.
L’Etat, instructeur principal
En France, la pratique pédagogique fondée sur les données probantes a été promue par le chercheur en sciences cognitives Franck Ramus et par l’ex-ministre de l’Éducation, Jean-Michel Blanquer. Or, on retrouve en EBE une oblitération similaire de l’équivalent du patient, à savoir l’éduqué, associée à une remise en question grandissante de l’expertise de l’éducateur, qu’il soit parent ou enseignant d’école. Précisons avant tout qu’en français, le terme « éducation » comporte une certaine ambiguïté en ce qu’il désigne à la fois l’instruction (transmission rationalisée de savoirs et savoir-faire déterminés a priori, i.e. en amont des demandes et des besoins de l’éduqué, préalablement défini comme « ayant besoin d’être instruit/éduqué »), d’une part, et tous les autres moyens mis en œuvre pour favoriser le développement du petit d’humain, que ce soit par les parents, la famille ou la communauté, d’autre part.
Dans notre pays, l’école prétend à une forme d’éducation totale et, partant, totalitaire, intégrant aussi bien un « socle commun de connaissances et de compétences » que la transmission de la culture ou de compétences sociales, qui relèvent habituellement plutôt de la sphère privée, l’État se posant dès lors comme l’éducateur principal. Dans ce paradigme, l’expertise de l’éducateur parent est fortement dévalorisée. L’éducateur enseignant ne l’est cependant pas moins puisque la réduction de sa « liberté pédagogique » et son inféodation à des programmes de plus en plus rigides et exogènes vont croissant.
Mais ce qui est le plus à déplorer est sans aucun doute la pure et simple négation de l’expertise et de la connaissance de soi de l’éduqué, l’enfant ou la jeune personne, dont l’intérêt supérieur n’est jamais défini de son point de vue, contrairement aux formules incantatoires selon lesquelles il serait au centre de la science ou de l’art pédagogique. Alors même qu’il est admis que le patient a des droits, qu’il peut avoir des préférences et des priorités propres, et qu’une certaine expertise de soi lui est reconnue, l’enfant, quant à lui, est entièrement réduit à l’éduqué ou à l’éducable, dont les besoins sont déterminés extrinsèquement par des personnes qui ne le connaissent pas, un être sans histoire, sans vécu personnel, un être qui n’est pas « pour-soi », sans un mot à dire sur ce qui, pourtant, le concerne au plus haut point, à savoir ce qu’il fera de sa vie, et du temps qui lui est imparti.
Pour une nouvelle compréhension des droits de l’enfant
Une éducation authentiquement fondée sur les données probantes ne saurait faire l’impasse sur l’expertise de l’éduqué, les données les plus probantes de toutes étant la sensibilité et la volonté propres de l’éduqué qui peut, dès lors, devenir l’instruit autonome et pour-soi qu’il est censé être. Une telle compréhension de la prérogative de l’éduqué dans la formulation du projet pédagogique implique une nouvelle compréhension des droits de l’enfant, et notamment du fameux droit à l’instruction/éducation qui, implémenté par les États, se transforme en obligation scolaire, alors même que l’école échoue à accueillir l’être-pour-soi des enfants, et à respecter leur sensibilité et leur singularité propres. Cette nouvelle compréhension des droits de l’enfant implique de le considérer comme sujet des mêmes droits fondamentaux que l’adulte. Elle implique que son état d’enfance ne puisse en aucun cas constituer une dérogation au droit commun. En quelque sorte, du point de vue de l’éthique des droits fondamentaux, ultimement régis par la notion d’inviolabilité de la dignité, l’enfant n’existe pas et c’est le statut unique et équidigne du sujet de droits qui prévaut.
Même l’enfant très jeune, considéré généralement, mais à tort, comme incapable d’exprimer ses besoins et son intérêt propres, est en réalité tout à fait capable. Si l’on possède une connaissance intime des modalités d’expression d’un tout-petit, comme c’est le cas de sa figure d’attachement et de ses principaux pourvoyeurs de soin, ses besoins et intérêts peuvent être mis au jour aisément et sans ambiguïté. En matière d’EBE, les données probantes issues de la recherche ont même plutôt tendance à montrer l’adéquation entre l’intérêt ou le désintérêt exprimé par le tout-petit et son intérêt « objectif », biologique ou psychologique.
Malheureusement, l’école classique, et d’autres institutions éducatives telle la Protection de l’enfance, n’offrent que rarement un cadre et des pratiques fondées sur l’EBE. Elles foulent au pied les droits fondamentaux et la dignité des jeunes personnes plus souvent qu’elles ne les protègent. Il est plus qu’urgent d’adopter une EBE bien comprise, qui mette, matériellement et effectivement, au centre de sa pratique, l’enfant comme personne « inviolable » et « être-pour-soi ».
Par Daliborka Milovanovic

Philosophe, journaliste, éditrice, traductrice, Daliborka Milovanovic a théorisé le concept d’écoparentalité. Elle a dirigé Grandir autrement, le magazine consacré à ce concept, et a fondé la maison d’édition Le Hêtre Myriadis. En 2008, elle a cocréé les premières Tentes rouges en France, des groupes de parole de femmes qui racontent leurs histoires dans un espace intime d’échange sans contrainte. En 2021, elle a lancé le mouvement materféministe « La Révolte des mères » dans le but de dénoncer les violences subies par les femmes en contexte de maternité.
