SEMAINE SPECIALE DROITS DE L’ENFANT. Dans ce texte, le chercheur Thierry Pardo interroge les clichés autour de l’instruction en famille.
Notre liberté éducative est en danger ! Les écoles alternatives aux pédagogies humanistes sont fermées de façon arbitraire, à un rythme très soutenu depuis début 2024. L’instruction en famille (IEF) est de plus en plus restreinte, poussant une centaine de familles à entrer en désobéissance civile. La plupart des pédagogies sont sous le joug de propagandes diffamantes. En bref, la liberté de choix éducatif disparaît peu à peu, mettant en danger les droits fondamentaux de chacun. Dans ce contexte, Combat publie plusieurs tribunes de personnalités engagées dans la défense des droits de l’enfant.
Je m’appelle Christine, Gisèle ou Gaston. J’ai 63, 65 ou 68 ans mais je suis encore très en forme pour profiter d’une retraite bien méritée. Faut dire que j’étais enseignant(e) en primaire ou en secondaire. J’ai consacré des décennies à l’école de la République, l’école de l’égalité des chances. J’ai toujours pensé qu’un élève méritant pouvait s’en sortir par l’école quelles que soient ses origines sociales. J’ai pu constater à maintes reprises combien les problèmes n’étaient pas la faute des enfants, mais bien de leur famille.
Toute ma carrière, j’ai répété à qui voulait l’entendre ce que j’avais appris à l’École Normale. Que Jules Ferry avait institué l’école « gratuite, laïque et obligatoire » en 1880. Je n’ai jamais pris le temps de vérifier que ce n’était pas l’école mais l’instruction qui avait été rendue obligatoire en ce temps-là. Alors quand le président Macron a effectivement rendu l’école obligatoire dès 3 ans en 2022, je vous avoue que j’en ai à peine entendu parler. J’ai trouvé ça tout à fait normal. Je ne m’y suis pas opposé, évidemment.
L’IEF, une éducation appauvrie ?
Bien sûr je connaissais « l’école à la maison » mais comment un parent pourrait tout enseigner à son enfant ? Il n’a pas la compétence ! Et la socialisation ? J’ai toujours trouvé que c’était une forme d’éducation appauvrie, et quand des parents rétorquaient qu’ils faisaient le tour du monde et offraient à leurs enfants une grande diversité d’apprentissages, je leur répondais que ce n’était pas accessible pour tout le monde. Oui parce que c’est pour tout le monde ou personne, vous comprenez, c’est ça l’égalité. J’ai donc toujours eu une idée assez floue sur « l’école à la maison ». Une sorte d’éducation appauvrie qui n’est pas donnée à tout le monde, c’est paradoxal mais qu’importe !
Je suis aujourd’hui grand-mère ou grand-père. Avec mon conjoint, nous avons eu deux beaux enfants qui ne nous ont donné que des satisfactions. Un garçon, Christophe, et une fille, Julie, qui sont allés à l’école et qui étaient des élèves très doués. Ils ont eu des bonnes notes toute leur scolarité et ont aujourd’hui de très belles carrières. Christophe s’est marié il y a quelques années et nous a donné deux adorables petits enfants. Léa 10 ans et Isidore 2 ans et quelques mois.
Léa a été victime de harcèlement, sans doute à cause de son autisme léger. On nous avait promis qu’elle serait accompagnée, mais l’école n’a pas trouvé les ressources. Elle s’est fait battre par deux camarades de classe et a développé une phobie scolaire. Nous en avons parlé au directeur, elle a changé de classe, même d’école, mais les ennuis ont continué de plus belle. Je pourrais garder Léa avec moi à la maison, mais, depuis l’école obligatoire, il faudrait que le directeur d’école fasse une lettre à son supérieur hiérarchique pour expliquer qu’il ne peut assurer la sécurité de Léa. Je connais bien le système, il n’écrira jamais cette lettre. Alors, elle voit un psychologue pour essayer de guérir sa phobie. Mais c’est difficile.
Je n’ai rien dit
En voyant cela, son petit frère Isidore a développé une profonde anxiété qui l’amène à redouter sa rentrée vu qu’il aura 3 ans début décembre. Il pleure, s’accroche au pied de son lit, refuse de s’habiller et enchaîne les crises. C’est vrai qu’à 2 ans et demi, on est encore très jeune! En tant que grand-parent, je pourrais passer mes journées avec lui, l’emmener au parc, aller au jardin, faire des gâteaux, comme le font les grands-parents. Mais depuis la nouvelle loi de 2022, les parents doivent demander une autorisation légale pour ne pas envoyer leur enfant à l’école. Il faut démontrer « une situation propre à l’enfant » et même si ce n’est pas ce que dit la loi, on nous demande de prouver que l’enfant ne peut pas aller à l’école. Mais qui peut prouver ça, franchement ? Alors Isidore aussi voit un psychologue.
Comme professeur je me suis battu toute ma carrière pour la liberté pédagogique, celle des enseignants, il va sans dire. Je ne me suis pas révolté lorsqu’on a retiré aux parents le droit d’éduquer eux-mêmes leurs enfants même si cela existait depuis… toujours. Je ne pensais pas que la disparition de ce droit aurait un tel impact sur notre famille. Ce n’est pas grave qu’un droit disparaisse lorsqu’on n’est pas concerné.
Je vais continuer à défendre l’école, le modèle suédois, coréen, finlandais, l’école d’ailleurs, celle d’antan, celle du futur aussi, du 21ème siècle, l’école de la réussite, de l’égalité des chances, l’école de Jules Ferry, de la méritocratie, de la République. Je vais continuer à défendre l’école publique, par conviction, par principe, enfin par habitude quoi !
Le soir je m’endors en pleurant en pensant à Léa qui ne parle presque plus, à Isidore très souvent en crise. Je me dis qu’en tant que professeur à la retraite ce serait une joie de m’occuper de mes petits-enfants. Mais quand le président Macron a rendu l’école obligatoire en 2022, je n’ai rien dit, je ne faisais pas l’école à la maison…
Par Thierry Pardo

Chercheur indépendant associé au Centre de recherche en éducation et formation relatives à l’environnement et à l’écocitoyenneté de l’Université du Québec à Montréal, Thierry Pardo est spécialiste des éducations alternatives, conférencier et auteur, entre autres, des livres “Une éducation sans école” et « Au nom du pire. L’école, nouvelle religion d’État. ».

Thierry Pardo, Une éducation sans école, Ecosociété, 2015, à découvrir ici
