Pas de rentrée pour les Cabanais-es

SEMAINE SPECIALE DROITS DE L’ENFANT. A travers l’exemple marseillais de La Cabane, ce collectif rappelle que l’existence des écoles démocratiques en France reste fragile.

Notre liberté éducative est en danger ! Les écoles alternatives aux pédagogies humanistes sont fermées de façon arbitraire, à un rythme très soutenu depuis début 2024.  L’instruction en famille (IEF) est de plus en plus restreinte, poussant une centaine de familles à entrer en désobéissance civile. La plupart des pédagogies sont sous le joug de propagandes diffamantes. En bref, la liberté de choix éducatif disparaît peu à peu, mettant en danger les droits fondamentaux de chacun. Dans ce contexte, Combat publie plusieurs tribunes de personnalités engagées dans la défense des droits de l’enfant.

Cette année, pas de rentrée pour les « Cabanais-es ».

Après deux ans de fonctionnement et une année de démarches au tribunal, le verdict est définitif : l’école démocratique La Cabane à Marseille est fermée administrativement et ne peut plus accueillir d’élèves.

Le modèle des écoles démocratiques, inspiré de la SummerHill School (1921) a été consolidé aux Etats-Unis il y a plus de 50 ans par la Sudbury Valley School. Il s’est depuis développé dans le monde entier, offrant du recul sur le devenir des élèves. Ces écoles ont commencé à faire des émules en France dans les années 2010, majoritairement sous le statut d’écoles privées associatives.

L’approche qui y est développée repose sur trois piliers constants : les enfants sont accueillis sans séparation dans des classes en fonction de leur âge (ils apprennent souvent en groupe de besoins ou d’affinités), le programme est individualisé et établi en collaboration avec les élèves, le fonctionnement de l’école (règles de vie, projets de sorties…) est construit par l’ensemble de l’équipe et des jeunes accueillis. Le point fort de ces écoles est donc de soutenir la construction de compétences psycho-sociales : apprendre à faire avec les autres, s’entraider, mutualiser les savoirs… Tout en valorisant les élans personnels et la diversité des individus.

Incompréhension

La Cabane, hiver 2022. Alors que les familles étaient satisfaites et avaient créé une réelle communauté d’entraide. Que les enfants, dont la moitié était en souffrance dans le système scolaire traditionnel, s’y sentaient bien et s’épanouissaient tout en progressant dans leurs apprentissages. Que les élèves, âgés de 3 à 11 ans, bénéficiaient de la présence attentive de trois adultes. Les inspecteurs de l’Education Nationale, accompagnés des services de la préfecture, sont venus à l’improviste, comme prévu pour les contrôles des écoles hors contrat. Sept adultes pour contrôler le travail des quinze élèves inscrits.

Bien que les échanges sur place aient été cordiaux et que des phrases telles que « le mieux pour X c’est qu’il reste dans votre école l’année prochaine », « je vous fais confiance », le rapport qui sera rédigé sera à la fois à charge et criblé d’erreurs. Avec l’impression forte pour l’équipe, les parents et les élèves que cela relève de la malhonnêteté. Le recteur d’Académie s’engouffrera dans ces approximations négatives pour adresser une demande de fermeture au préfet, encore plus à charge.

L’équipe tentera de dialoguer, les familles se mobiliseront. La classe politique s’engagera également : mis au courant de cette goutte d’eau dans l’océan des questions d’éducation, une dizaine d’élus marseillais, une députée et un sénateur, rédigeront des courriers à la préfecture en soutien de La Cabane.

Rien n’y fera, début septembre 2023, la préfecture ferme l’école. Le tribunal administratif de Marseille entérine cette décision en rejetant, en 2024, le recours déposé par l’association.

Bien sûr, tout n’était pas parfait dans la toute jeune école de La Cabane, ouverte en septembre 2021, sans financements ni de l’État ni de la mairie. Mais tout ne l’est pas non plus dans les écoles publiques marseillaises et elles ne sont pas fermées pour autant. Ce « deux poids, deux mesures » est difficile à accepter pour les familles et l’équipe pédagogique. D’autant plus que la directrice, enseignante de l’Education Nationale avait toujours été, depuis l’ouverture de l’école, dans une volonté de discussion avec l’institution : La Cabane proposait une cohérence de propositions pédagogiques afin de faire bénéficier les élèves d’une situation scolaire plus adaptée à leurs besoins.

L’intérêt supérieur de l’enfant

On dit qu’il faut trois ans pour stabiliser une structure naissante, les Cabanais-es n’auront pas eu la chance d’aller jusque-là. La Cabane n’est pas un cas à part. Les rapports à charge, sans contrexpertise possible, les injonctions pédagogiques et les menaces de fermetures touchent de nombreuses écoles démocratiques. Tout juste créées en France, plus de la moitié d’entre elles ont déjà dû fermer leurs portes. Certaines ont même reçu une opposition à l’ouverture de la part de leur rectorat.

On pourrait penser que l’Éducation nationale puisse regarder avec attention et curiosité ce qu’il s’y déroule, car souvent ce sont des lieux de « ressourcement éducatif » : dans la majorité des cas, des élèves brisés par le système scolaire s’y reconstruisent. Ils évoluent parmi d’autres élèves qui s’y épanouissent. Ces structures soulagent les écoles publiques de cas parfois « ingérables ».

Mais loin d’être soutenues pour faire évoluer les pratiques pédagogiques de l’école publique, loin d’être considérées comme « innovantes et inspirantes », ces écoles sont perçues comme un « danger » par l’Etat. Celui-ci durcit son action depuis le vote de la loi « confortant le respect des principes de la République ». Depuis, les inspections se multiplient, leur honnêteté est contestée par les parents, les élèves et les équipes. Les écoles sont contraintes par les préfectures de fermer en plein milieu de l’année scolaire, sans préavis. Plus déroutant, les décisions de fermeture se disent défendre « l’intérêt supérieur des enfants ». Or, en droit, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être évalué en récoltant l’avis de l’enfants, selon la Convention internationale des droits de l’enfant.

Leur a-t-on demandé ? Non, trop risqué : aucun d’eux ne veut une autre école. Est-ce un acte de délinquance de pouvoir offrir une école où les enfants sont heureux d’aller chaque matin? La directrice de La Cabane encourait une peine d’emprisonnement et 15.000 € d’amende. C’est ce que prévoit la loi pour ce type de « délit ».

Face à cette violence, les écoles s’unissent pour tenter d’obtenir gain de cause auprès de la justice. A peine 18 écoles démocratiques, contre 40 en 2019, sont encore ouvertes aujourd’hui : une dizaine d’entre elles sont actuellement en procédure contentieux contre leurs préfectures et/ou rectorat car elles jugent que leur liberté pédagogique n’est pas respectée. Après plusieurs fermetures entérinées par la justice sur le territoire français, la bataille juridique a enfin permis une première victoire en 2024 : le tribunal de Lille a donné gain de cause à l’école Sudbury Lilloise qui a pu ré-ouvrir ses portes juste avant de partir en vacances pour l’été.

Les conditions d’accueil des élèves dans les écoles publiques maintiennent des situations pénibles ou dangereuses, avec des conséquences réellement néfastes pour les jeunes. La presse s’en empare ponctuellement, à l’occasion d’un fait grave, témoin de la partie immergée de l’iceberg. Malgré́ cela, l’histoire de La Cabane et des écoles démocratiques montre que l’Education Nationale actuelle reste frileuse face aux recherches de solutions innovantes proposées, dans l’intérêt des enfants, par la société civile.

Par les membres de la Communauté Européenne pour l’Education Démocratique (EUDEC) et les parents de La Cabane.

La Cabane, deuxième école démocratique à Marseille, a été fermée par la préfecture des Bouches du Rhône en septembre 2023. Après seulement 2 ans d’existence. Un an et demi après la fermeture de la première école démocratique de Marseille, Les Entrelacs. La Cabane aura accueilli, en tout, une vingtaine d’enfants.

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