Pour la jeunesse, réparer demain

SEMAINE SPECIALE DROITS DE L’ENFANT. Face à une génération désenchantée, Célia Grincourt appelle à prendre des chemins de traverse et à déranger l’ordre établi.  

Notre liberté éducative est en danger ! Les écoles alternatives aux pédagogies humanistes sont fermées de façon arbitraire, à un rythme très soutenu depuis début 2024.  L’instruction en famille (IEF) est de plus en plus restreinte, poussant une centaine de familles à entrer en désobéissance civile. La plupart des pédagogies sont sous le joug de propagandes diffamantes. En bref, la liberté de choix éducatif disparaît peu à peu, mettant en danger les droits fondamentaux de chacun. Dans ce contexte, Combat publie plusieurs tribunes de personnalités engagées dans la défense des droits de l’enfant.

Depuis 20 ans, je travaille auprès de jeunes de tous âges. Des ateliers de théâtre, d’expression corporelle, de musique, d’écriture, de sensibilisation à la non-violence par les arts et plus récemment, des cours de spécialités artistiques et littéraires au lycée. La dégradation de la santé des enfants et des adolescents ces dernières années m’interpelle et m’alerte, particulièrement leur santé mentale. Depuis trois ans, je suis affectée par le nombre de dépressions, décompensations, tentatives de suicide, obligations de suivis médicaux, nécessités de cures de désintoxication, aménagements scolaires, etc. Le mal-être n’est plus seulement palpable, il est omniprésent.

Comment nous, la société des adultes, pouvons-nous supporter cette réalité ? Comment nous regarder en face alors que notre accompagnement a failli aussi lamentablement ? Comment réparer si c’est encore possible ? Par où commencer ?

Un sentiment d’impuissance

Dans un premier temps, la nécessité serait de nous réparer nous-mêmes. Quel espoir donner aux jeunes personnes si nous n’en avons aucun ? Malheureusement, notre société ne permet pas de trouver un sens à la vie, à notre vie. Poser un regard sur le monde tel qu’il apparaît dans le champ médiatique à priori, c’est déjà commencer à nous désespérer…

J’assistais l’autre jour à une visite guidée de la maison littéraire de Victor Hugo à Bièvres et entendais résonner des mots vieux de bientôt deux siècles remplis d’espoir concernant la création « d’Etats-Unis d’Europe » et de leur future coopération avec les « Etats-Unis d’Amérique » pour un monde enfin en paix… A l’heure du massacre de la Palestine avec la complicité des Etats-Unis et de l’Europe, comment ne pas pleurer sur nos échecs perpétuels à créer une société meilleure ? La guerre domine le monde et l’endiguer semble mission impossible. Comment dès lors sortir les jeunes personnes du sentiment d’impuissance dans lequel nous sommes nous-mêmes englués ?

Agir et s’indigner sont nécessaires tout autant que faire un pas de côté et suivre des chemins de traverse.

Changer de cadre, de focus, d’échelle. Réduire la lentille et s’intéresser à tout ce qui se fait au niveau local. Partout s’organisent des îlots d’alternatives, des îlots de résistance, des îlots de danses avec la terre et avec le ciel. Et les fils entre ces petites bulles d’oxygène se tissent jusqu’à devenir une tapisserie qui recouvre notre territoire sans même qu’on le sache. Happés par nos smartphones, nous ignorons ce qui se fait près de chez nous. Qui sait qu’une autre façon d’éduquer, de vivre, de s’épanouir existe en dehors du système qu’on nous met sans cesse sous les yeux ? Qui sait que l’école n’est pas obligatoire, que l’enfant a besoin d’un attachement sécure et qu’une séparation de sa ou ses figures d’attachement à l’âge de deux mois et demi est un traumatisme ? Qui sait que notre société est poly-traumatisée et que le soin et l’empathie devraient être nos priorités ? Quand le bon sens nous-a-t-il quitté au point de vouloir que tous nos enfants « socialisent », lisent, écrivent et comptent en même temps, restant assis et coupés de la nature à un âge où jouer est le plus important, tout en apprenant le plus tôt possible à devenir meilleurs que leur voisin au lieu de laisser s’épanouir l’entraide mutuelle ?…

La force de la non-violence

Nous, les adultes, devrions faire amende honorable et nous excuser auprès des jeunes personnes, leur expliquer à quel point nous nous sommes trompés, que notre sérieux est la vraie bêtise et leur rire la véritable sagesse. Et plus que jamais, nous devons refuser qu’on y touche, au rire de nos enfants.

Et à celles et ceux qui nommeraient encore une fois cette vision « bisounours » parce qu’il faut bien que nos enfants s’endurcissent pour supporter le monde, ne comprennent-ils pas que c’est ainsi que se perpétue une société où la loi du plus fort triomphe ?  Beaucoup de courage est nécessaire pour aller à l’encontre de la doxa dominante. C’est bien plus exigeant que de laisser faire la violence.

Dans mon podcast « La Force de la Non-violence », j’essaie de construire peu à peu un panorama d’une nouvelle culture au travers de rencontres de personnes qui mettent l’empathie au coeur de leurs actions et de leurs modes de vie, qui n’hésitent pas à se lever pour désobéir aux lois iniques, qui ont compris qu’on n’en est plus à espérer une vie meilleure mais à espérer survivre en tant qu’espèce et que pour ça, une vision holistique des problématiques est indispensable.

Déraciner les causes profondes de la violence, c’est revenir aux racines de la domination. Vouloir changer les causes pour ne plus subir les conséquences, c’est regarder comment nous traitons nos enfants pour cesser de reproduire les schémas mortifères dont notre monde pâtit si terriblement aujourd’hui. Quand des individus prônent le respect intégral de la personne des enfants, quand certains et certaines se regroupent pour créer des écoles où ce respect est mis en œuvre, quand d’autres refusent l’école telle qu’elle nous est proposée aujourd’hui, reproductrice de classes et de violences sociales, quand des familles décident de changer de façon de vivre pour proposer un autre modèle à leurs jeunes, alors ils et elles s’attaquent aux causes. Pas étonnant que ces personnes soient qualifiées de radicales ! Elles le sont en effet, dans le sens le plus absolu du terme. Pas étonnant qu’elles dérangent l’ordre établi. Elles sont les graines d’un nouvel ordre, plus juste. Pas étonnant qu’elles soient menacées. Elles ne servent pas l’intérêt de quelques-uns mais l’intérêt commun.

Ces initiatives sont à soutenir plus que jamais car elles peuvent endiguer le mal-être, raviver l’enthousiasme, restaurer la santé. Celles des jeunes personnes en priorité !

Il n’est plus temps pour la violence. Il n’est plus temps pour la division. Il n’est plus temps pour la destruction. C’est l’heure du soin, de la réparation, de la guérison. Dans notre relation à la terre, aux autres êtres vivants, à nous-mêmes. Notre survie en dépend.

Par Célia Grincourt

Comédienne, animatrice radio, chroniqueuse, blogueuse, Célia Grincourt a fondé le podcast La Force de la non-violence (à découvrir ici). Elle a co-imaginé plusieurs spectacles dénonçant l’absurdité du système néolibéral et ses conséquences terribles sur les individus. En tant qu’animatrice radio, elle a aussi créé plusieurs émissions sur le thème des alternatives citoyennes et de la non-violence éducative.

Crédit photo : Clara Goubault

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