SEMAINE SPECIALE DROITS DE L’ENFANT. Pour Daliborka Milovanovic, l’école vole le temps de l’enfance… avant que le travail ne prenne le relais dans nos vies d’adultes.
Un jour, un journaliste a demandé à un écrivain quel était, à son avis, le grand luxe de notre époque, et l’écrivain de répondre : le temps [1]. Le temps, cette chose précieuse, rare et rationnée, après laquelle courent tous les besogneux. Je parle ici non pas du temps contraint, mais du temps « disposable », du temps libre, car il n’y a de temps que libre ; librement perdu, librement employé, librement offert, librement échangé. Le temps nous manque cruellement et souvent, conscients de sa valeur suprême, nous disons l’avoir perdu quand nous pensons l’avoir mal employé. Y aurait-il autant de lamentations autour du temps perdu si notre temps, celui qui nous est imparti à notre naissance, qui nous appartient en propre, ne nous était pas volé ?
Son temps à soi est, comme son corps, une des choses les plus personnelles, les plus intimes, les plus inviolables, oserais-je dire, les plus sacrées qui soient pour un être vivant et sensible. Ainsi, v(i)oler le temps d’une personne est peut-être un des plus grands crimes, sous lequel tombe naturellement la privation de vie, considérée dans toutes les morales et les systèmes juridiques du monde comme le crime ultime. Tuer est, en effet, priver quelqu’un de son temps à soi. Mais peut-on poser la question inverse ? Priver quelqu’un de son temps à soi est-ce, en une certaine manière, le tuer. Je pense que oui : non pas le faire mourir totalement, mais faire mourir sa sensibilité, son intelligence, sa créativité, son désir.
L’école, cette autre dimension
Nous vivons, ainsi, dépourvus de temps, dans des sociétés qui lui accordent une grande valeur, au point de le mesurer, de le rationaliser, de le calculer, de le comptabiliser de façon obsessionnelle. En même temps qu’elles accordent une grande valeur au temps, elles dévalorisent le temps propre qu’elles dérobent à chacun. Dans ces sociétés, la plus grande voleuse de temps, et la toute première, est l’école. L’école emploie, capture, réserve, à des fins extrinsèques aux individus, près du quart du temps dont chacun dispose à la naissance.
Dès l’instant où un enfant passe le seuil d’une école, il pénètre dans une autre dimension où son temps propre est annihilé, en même temps que son corps et son esprit sont maintenus dans un étau, ses jambes attachées à sa chaise, ses bras menottés à son cahier, ses sens écrasés par les murs de la salle de classe, sa pensée repoussée par le flot incessant et non sollicité des paroles du professeur. Certains, en lisant ces lignes, affirmeront que j’exagère, et, selon une définition du bien assez limitée, voire franchement travestie, que le temps des enfants est « bien » employé dans les écoles.
Les laudateurs de l’école promettent en effet aux enfants, et à leurs parents, instruction, émancipation, prospérité. Même en se limitant à raisonner dans les termes de ceux qui conçoivent les programmes scolaires, on constate qu’il s’agit d’une croyance que démentent cruellement les faits consignés par les sciences sociales et diverses enquêtes de performance : les enfants « échouent » en grande partie à l’école, majoritairement perdants du jeu, de la comédie scolaire. La berceuse de l’idéologie scolariste devient dès lors pure incantation sans effet, fausseté si évidente, si concrète, si visible qu’il est permis de douter de l’innocence de ceux qui la profèrent.
Dix ans de gagnés
En réalité, l’école vole le temps de la façon la plus abjecte qui soit. C’est le temps le plus important de la vie, celui de l’enfance, du développement, de la découverte, des premières fois, des apprentissages fondamentaux pour le corps et l’esprit. Ce temps ne pourra jamais être rattrapé, retrouvé, compensé et rien de ce que notre temps futur sera cousu ne vaudra ce temps volé et irrémédiablement perdu. Car ce que les enfants apprennent dans les écoles, ils pourraient l’apprendre en deux, trois, quatre, dix fois moins de temps ! Cela dépend des capacités et des motivations de chacun.
Quel temps on gagne quand on n’a pas à faire le trajet de la maison à l’école et de l’école à la maison, quand on n’a pas à se déplacer d’une salle de classe à une autre, quand on n’a pas à attendre que le professeur obtienne le silence dans son cours, qu’il puisse enfin répondre à notre besoin particulier, quand on n’a pas à recopier stupidement des dizaines de milliers de phrases souvent insensées, à résoudre des faux problèmes, à effectuer des exercices artificiels, quand on peut apprendre de la façon la plus adaptée à notre sensibilité et nos capacités propres, quand on n’a pas à forcer notre esprit avec des choses qui ne nous intéressent pas ou qui nous sont parfaitement inutiles…
Pour vous convaincre, je vous propose d’interroger des enfants et des parents qui ne recourent pas au service scolaire et qui s’instruisent librement : vous constaterez que le temps d’acquisition des savoirs et compétences scolaires est si réduit en comparaison de celui réquisitionné par l’école qu’il devient impossible de pas concevoir de la culpabilité à l’idée de la terrible amputation que nous infligeons à nos enfants et qui nous a été infligée quand nous étions petits.
Je pourrais également vous parler de ma propre expérience et de celle de mon enfant qui est entré au lycée et s’y est aisément acclimaté sans jamais avoir subi d’extorsion de son temps : par rapport à un enfant régulièrement scolarisé, il a gagné dix ans. Dix ans. Pensez à tout ce qu’on peut faire en dix ans. En effet, il les a « gagnés », épargnés ou même sauvés, envers et contre des forces antagonistes. La libre jouissance de ce qui nous appartient pourtant en propre n’est malheureusement pas garantie dans notre société, une société qui, quand il s’agit de jeunes personnes, des « mineurs » qu’ils disent, se permet de déroger au droit commun, celui des droits humains fondamentaux.
Et si seulement le temps n’était que perdu sans autre conséquence ! Si seulement il n’en découlait qu’une vie écourtée, un reste à vivre néanmoins plein et joyeux. Malheureusement, force est de constater que cette amputation a de graves conséquences pour la suite. Privés du temps de libre exploration de son corps, de son esprit, des vivants qui nous entourent, de nos relations à eux, nous sommes privés des expériences et des apprentissages cruciaux permis par ce temps d’exploration. Il en résulte des vies affaiblies, malades, névrosées, des demi-vies ou des dixièmes de vie, ce d’autant plus que jamais la réparation n’est possible, la grande voleuse de temps préparant l’entrée en scène d’un autre Grand Dévoreur de temps : le travail.
Nous naissons tous avec une certaine quantité de temps à vivre. Ce temps nous appartient, comme notre vie nous appartient. Nous sommes notre temps. Vivre, c’est avoir du temps, avoir le temps. Nous devons pouvoir en disposer comme nous disposons de nous-mêmes, c’est-à-dire comme bon nous semble. Y compris nos enfants.
Par Daliborka Milovanovic

Philosophe, journaliste, éditrice, traductrice, Daliborka Milovanovic a théorisé le concept d’écoparentalité. Elle a dirigé Grandir autrement, le magazine consacré à ce concept, et a fondé la maison d’édition Le Hêtre Myriadis. En 2008, elle a cocréé les premières Tentes rouges en France, des groupes de parole de femmes qui racontent leurs histoires dans un espace intime d’échange sans contrainte. En 2021, elle a lancé le mouvement materféministe « La Révolte des mères » dans le but de dénoncer les violences subies par les femmes en contexte de maternité.
[1] L’écrivain en question était François Bégaudeau.
