SERIE SPECIALE DROITS DE L’ENFANT. Jean-Pierre Lepri interroge les réelles motivations du pouvoir à vouloir imposer la scolarisation des enfants pour des résultats parfois médiocres.
Notre liberté éducative est en danger ! Les écoles alternatives aux pédagogies humanistes sont fermées de façon arbitraire, à un rythme très soutenu depuis début 2024. L’instruction en famille (IEF) est de plus en plus restreinte, poussant une centaine de familles à entrer en désobéissance civile. La plupart des pédagogies sont sous le joug de propagandes diffamantes. En bref, la liberté de choix éducatif disparaît peu à peu, mettant en danger les droits fondamentaux de chacun. Dans ce contexte, Combat publie plusieurs tribunes de personnalités engagées dans la défense des droits de l’enfant.
« L’instruction primaire est obligatoire pour les enfants des deux sexes âgés de six ans révolus à treize ans révolus ; elle peut être donnée soit dans les établissements d’instruction primaire ou secondaire, soit dans les écoles publiques ou libres, soit dans les familles, par le père de famille lui-même ou par toute personne qu’il aura choisie. »
Par cet article historiquement célèbre, l’instruction est rendue obligatoire le 28 mars 1882. Forts du fait que c’est l’instruction qui est obligatoire – et non l’école – des parents, pour ne pas déroger à la loi, ont défini une « Instruction en famille (IEF) » qui respecte ainsi la lettre de la loi – et qui n’est rien d’autre qu’une non-scolarisation.
Cette situation concerne, pendant plusieurs années, autour de 70 000 « enfants » ou jeunes, c’est-à-dire autour de 0,5% au plus de la population scolarisée. C’est jugé tolérable… jusqu’à ce que le pouvoir – dont la vocation est en permanence de se manifester et de s’accroître – décide de restreindre la loi fondatrice de 1882.
En août 2021, la loi devient donc :
« L’instruction obligatoire est donnée dans les établissements ou écoles publics ou privés. Elle peut également, par dérogation, être dispensée dans la famille par les parents, par l’un d’entre eux ou par toute personne de leur choix, sur autorisation délivrée dans les conditions fixées à l’article L. 131-5 »
Ce qui était admis jusqu’alors – sur simple déclaration – devient dérogatoire – sur demande soumise au bon vouloir de l’État.
« Nos sociétés contemporaines nous laissent croire que nous sommes libres ; c’est un leurre. Nous sommes encore ferrés dans nos chaînes, y compris en Occident. Des chaînes que nous prenons pour des ailes. »
Denis Collin, La longueur de la chaîne, essai sur la liberté au XXIème siècle
Les vrais résultats de l’école
Devant cette obligation, certaines familles deviennent « désobéissantes », se regroupant en association à l’image d’Enfance libre. D’autres déménagent ou se cachent… Celles qui pensent remplir les conditions, strictes, pour bénéficier de la dérogation la demandent : l’état de santé de l’enfant ou son handicap ; l’itinérance de la famille en France ou l’éloignement géographique de tout établissement scolaire public ; et celles ayant un projet éducatif spécifique sous réserve que les personnes qui en sont responsables justifient de la capacité de la ou des personnes chargées d’instruire l’enfant à assurer l’instruction en famille dans le respect de l’intérêt supérieur de l’enfant.
Les possibilités d’IEF sont considérablement restreintes, et peu de familles osent se lancer dans la contestation des refus de la pratiquer. La scolarisation ou l’injonction de scolariser des enfants, au motif que l’instruction donnée en famille ne serait pas au niveau de celle de l’école, est pourtant bien peu convaincante. En effet :
| PISA – Niveau 6 | Lecture | Math | Sciences |
| 2018 | 1,1 % | 1,8 % | 0,6 % |
| 2022 | 1 % | 1,1 % | 1,1 % |
Le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) regroupe un ensemble d’études menées par l’OCDE auprès de ses pays membres dans le but de mesurer les performances de leurs systèmes éducatifs. Le rapport mesure les résultats des élèves de 15 ans, soit, en France, après 10 ans d’école. Elle distingue 6 niveaux – le niveau 6 étant le « meilleur » : c’est le niveau que se proposent d’atteindre tous les systèmes scolaires pour tous leurs élèves (disent-ils). En 2018, seulement 1,8% des élèves français atteignaient ce niveau en mathématiques, pour une moyenne de 2,4% dans l’ensemble de l’OCDE. Le chiffre tombe à1,1% en lecture… et 0,6% en sciences.
Il y a de l’humour, sinon du cynisme, à vouloir obliger à scolariser des « enfants » pour qu’ils obtiennent de tels piteux résultats (1% atteignent véritablement, en 10 ans d’école, l’objectif annoncé par l’École !) Ces résultats – jugés « scandaleux » par certains – sont un motif irréfragable de non-scolariser, pour peu que le véritable « intérêt de l’enfant » soit pris en compte. Quelle famille IEF tentera de le faire valoir ? Quelle famille de scolarisés le tentera (pour non-respect des Instructions officielles de l’école) ?
Des IEFs
Les griefs contre la scolarisation, qu’ils viennent des non-sco ou des scolarisés sont principalement les mêmes : nullité des résultats scolaires de l’école. Les griefs du Pouvoir qui oblige à la scolarisation se fondent sur le fait que les non-scolarisés échappent à son contrôle – et présentent donc le danger de dévoiler l’imposture de tout pouvoir ; car « le roi est nu. »
Grosso modo, on peut distinguer trois grands types de non-scolarisants – qui, souvent, se succèdent parfois dans le temps, dans une même famille.
Il y a ce que l’on a coutume d’appeler « l’école à la maison » : on fait, à la maison, le même programme qu’à l’école, mais forcément en moins de temps et avec plus de réussite. C’est très astreignant pour le parent qui fait le professeur.
D’autres choisissent la fréquentation d’institutions dites culturelles ou « hors les murs », pour découvrir ou pour approfondir : sorties organisées dans les musées, dans la nature, chez un artisan, etc.
Et puis, il y a les familles qui choisissent « l’apprendre en vivant », selon ses propres intérêts : j’apprends seul (personne ne peut apprendre à ma place) mais j’apprends des autres. Parfois appelé improprement unschooling – car, comme nous venons de l’expliciter, ce n’est pas l’absence d’école (un = privatif et schooling = scolarisation) qui porte nécessairement vers un apprendre en vivant.
« Les progressifs se sont d’abord battus pour montrer la nécessité d’avoir de meilleures longes »
Jacques Rancière, Le Maître ignorant, 1987
Nos critiques portent au moins sur deux points : « instruction » et « famille ».
Dans le premier cas, la racine struire (bâtir) se retrouve dans con-struire (bâtir cum = ensemble, avec), dans dé-struction (négativer la construction, démolir). In = dans, intérieur ; in-struire c’est donc bâtir dans la tête de quelqu’un. La discussion porte alors sur ce que je construis dans sa tête ou comment je m’y prends pour bâtir dans sa tête. Elle ne porte malheureusement pas sur le fait-même de bâtir dans la tête d’un autre, de mettre en œuvre cette relation instructeur-instruit(é), éducateur- éduqué… dominateur-dominé qui sous-tend toute notre société, et qui s’initie avec l’éducation, avec l’instruction… même dite « douce » ou « émancipatrice » ou … L’allongement de la longe ne supprime pas la longe.
Ce terme réfère, chez nous, à une famille nucléaire – qui n’existe presque plus. Il y a tant de concepts différents sous le terme de « famille » ! Pas tous ne sont nécessairement souhaitables. Il y a, d’autre part, tant de bénéfices à l’alloparentage. Si « les voyages forment la jeunesse », les voyages et les séjours dans d’autres familles aussi… « Il faut tout un village (voire un monde) pour qu’un enfant grandisse…»
J’apprends la cuisine en cuisinant, à parler en parlant, à penser en pensant, à vivre en vivant… C’est si simple :
Vivre, c’est apprendre et apprendre, c’est vivre.
Par Jean-Pierre Lepri

Docteur en éducation et en sociologie, diplômé d’études approfondies en lettres modernes, Jean-Pierre Lepri a servi l’Education nationale comme enseignant, inspecteur, expert international UNESCO… pendant une cinquantaine d’années. Il est l’initiateur du CREA-Apprendre la vie, père et grand-père.
https://education-authentique.org/
Pour aller plus loin :
Claude Levi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, 1949
Jea-Pierre Lepri, La Fin de l’éducation ? ed. Le Hêtre Myriadis, 2013
