COMBATTANTE. Chaque lundi, Combat vous entraîne à la rencontre d’une femme qui change le monde. Cette semaine, Jessica Combet présente Titiou Lecoq, perle incontournable du collier féministe.
Lorsque nous nous sommes demandé qu’elles étaient les femmes que nous trouvions inspirantes, puissantes, et féministes, le nom de Titiou Lecoq a sonné comme évidence. Autrice d’essais aussi bien que de romans, sa plume singulière, réelle et tranchante, fascine autant qu’elle passionne. Rencontre avec celle qui révolutionne l’Histoire de France avec sa pléiade de femmes admirables.
Elevée par une maman profondément féministe, l’autrice décide dès son plus jeune âge qu’elle sera romancière. Après des études de Lettres, elle se lance dans son premier roman. En parallèle, l’écriture en bouclier, elle cherche un stage de journalisme et atterrit à la rédaction des Inrocks. De piges en piges, de blog en webzine, son bouclier tendu devant elle, elle rédige Les morues, publié en 2011. En 2021, son essai Les grandes oubliées rend leurs lettres de noblesse à ces femmes qui ont fait l’Histoire… un travail qui mériterait de pousser les portes des salles de classe !
De sa plume féministe sarcastique, empreinte d’humour, elle s’attaque également aux relations inégalitaires entre les femmes et les hommes dans son essai Libérées ! Le combat féministe se gagne devant le panier de linge sale, ainsi que dans Le couple et l’argent. Titiou publiait cette année Une époque en or, roman d’aventures quotidiennes extraordinaires d’une femme ordinaire, coulée dans le réel de notre société. Avec toutes ces cordes à son arc, elle préfaçait tout récemment la bande dessinée L’arnaque des nouveaux pères, réalisée par Les contraceptés.
Vous avez mis un terme à votre carrière de journaliste. Un élément déclencheur en est-il à l’origine ?
Je me suis rendu compte que je tournais en rond. J’écrivais sur les sujets de féminisme, de violences sexuelles, bien avant #metoo. Et je me suis aperçue que je pourrais inlassablement écrire les mêmes articles, parce que rien n’avance. C’est systémique, dans tous les milieux, il pourrait y avoir le metoo des avocates, de la médecine, des supermarchés. J’ai travaillé sur les féminicides, et j’ai eu cette impression de ne plus rien apporter de nouveau. L’actu est tellement fatigante ! Nous sommes nombreuses de ma génération de féministes à avoir connu cette fatigue, d’avoir eu besoin de stopper. A cette période-là, j’ai sorti Les grandes oubliées, qui a bien marché. Je pouvais me permettre financièrement d’arrêter le journalisme.
Quel est le point de départ de votre féminisme ?
J’ai plein de copines qui peuvent dire « le jour où », mais moi pas du tout. Ma mère est féministe, légèrement misandre. Quand j’étais petite, les discussions entre ses amis et elle tournaient à l’engueulade avec les mecs en parlant de politique, pendant que les autres femmes débarrassaient la table… Elle leur tenait tête ! C’était les années 80 et on pensait que l’égalité était gagnante. J’ai vite compris que tout le monde n’était pas féministe. Je n’ai pas découvert le féminisme mais le sexisme, plus tard. J’en ai pris conscience par étapes. La conscience d’être soi-même victime de discrimination est très difficile à avoir. Surtout parce qu’au départ, quand j’ai commencé à faire des jobs alimentaires, et qu’on me traitait comme de la merde, je pensais que mon âge me rendait moins crédible. Il a fallu que j’atteigne 30 ans pour me rendre compte que le facteur n’était pas mon âge.
Quel a été votre cheminement, en ayant été imprégnée par le féminisme dès l’enfance ?
Cela a toujours été la grille de lecture qui prédominait à la maison. Ma rencontre avec Beauvoir lorsque j’étais en 4ème a été très importante, sans doute la période la plus importante de toute ma vie. Je me cherchais, et j’ai eu l’impression de rencontrer une amie qui me racontait l’adolescence. J’ai ensuite lu toute son œuvre. Elle continue de m’accompagner à chaque étape de ma vie. Elle renforçait cette grille de lecture, et je m’inscris dans cette continuité-là. Puis il y a eu la prise de conscience que j’étais victime de discrimination. King Kong Théorie de Virginie Despentes a été une autre lecture très marquante : sur l’idée de ne plus avoir peur dans la rue, de ne plus avoir peur du viol. Ce livre m’a libérée de ces craintes. De fait, en réaction aux phrases dans la rue je répondais « pardon, mais tu as dit quoi là ?! » J’ai parcouru les armureries pour acheter des bombes lacrymo en me disant « je suis invincible ». Despentes est une des premières à avoir écrit les relations des femmes aux autres femmes. Le mot sororité n’existait pas, et il fallait arrêter cette compétition entre nous.

A quoi ressemble votre féminisme aujourd’hui, dans votre manière d’être et de le vivre ?
Dans les fondamentaux je ne suis pas certaine qu’il ait changé. Quand j’étais plus jeune, j’étais capable de boycotter un auteur qui avait dit une phrase miso ou antisémite, dans une espèce de recherche de pureté, sur moi-même et sur les autres, mais c’est invivable. Nous sommes faits de contradictions, la vie n’est pas une ligne politique. Quand tu es dans un couple hétéro, avec des enfants, tu te retrouves forcément à mener une vie qui n’est pas en accord à 100% avec tes principes. J’ai compris qu’il fallait arrêter de juger les autres femmes, arrêter de se juger soi-même, s’accorder le droit à l’incohérence, se foutre la paix aussi. Ma vision politique des choses est plus humaine qu’avant. Admettre enfin que l’être humain n’est pas une machine, alors que j’ai longtemps été dans cette vision de logiciel.
La maternité a-t-elle fait évoluer, renforcer, votre féminisme et dans quelles mesures ?
C’est vraiment LE moment où j’ai vécu l’inégalité, je me la suis prise dans la gueule, surtout pour mon deuxième enfant. Même au sein de mon couple, parce que cette égalité est très importante pour nous. On s’est dit « mais waw on reproduit tout ce qui ne va pas ! » Sans parler du regard de la société sur la femme enceinte ! J’avais l’impression de vivre avec une certaine liberté, de me moquer du regard et de l’opinion des gens, jusqu’au moment où j’ai été enceinte et où la société entière allait me dire quoi faire de mon corps ! Et ça, je l’ai vécu comme une découverte. On me disait quoi faire de mon enfant, même avec sollicitude. On m’arrêtait dans la rue : « ah il a enlevé sa chaussette ! Il doit avoir froid non ? Il faut lui mettre un bonnet ! » Et c’est terrible, parce que je suis à un âge où j’ai envie de dire aux parents « il doit avoir chaud là non ? » ? Ça c’est quand tu passes de l’autre côté !
Un enfant n’est pas un projet politique.
La parentalité a complètement changé mon rapport à mon corps, à la manière dont la société envisageait nos corps. J’étais pourtant convaincue d’avoir des filles, je savais déjà comment je les élèverai, comment leur parler de féminisme, quelles petites voitures elles auraient, le bleu de leurs vêtements, tout était écrit. Puis je me suis retrouvée avec un garçon ! Je devais l’habiller en rose et lui offrir des Barbies ? J’ai découvert des sujets qui ne m’étaient pas venus à l’esprit, notamment sur la construction de la masculinité et le coût social de mettre un tee-shirt rose à un petit garçon. D’être obligée de le mettre en garde contre les réactions des autres s’il arrive avec du vernis à ongles à l’école. C’était un surgissement de problématiques que je n’avais pas du tout envisagé avec une petite fille. Je fais très attention à ne pas les embêter avec ça. Un enfant n’est pas un projet politique. Ils deviendront qui ils ont envie d’être. Je leur donne les outils, mais ils seront qui ils veulent. La société leur met un poids énorme sur les épaules. On exige énormément des enfants. Je les accompagne dans leur envie d’intégration, comme je les accompagnerais dans leur envie de différence, sans leur dire que ce n’est pas dans mes convictions politiques. Même quand je leur racontais des contes de fées, je terminais en leur disant « alors, vous voyez, les filles ne font rien, et elles sont mariées de force. » J’essaie de développer leur esprit critique. Le féminisme est une vision politique, mais il nécessite d’avoir des outils intellectuels. Ce sont des concepts, des chiffres, des données, et leur donner ce bagage-là, qui est un peu conceptuel, sur la question du genre, de la discrimination, c’est important.
Comment percevez-vous la place des mères et des enfants dans notre société ?
J’ai longtemps cru que c’est un sujet qui n’avait pas été traité par les féministes, alors que c’est très faux ! Dès le 19ème siècle, elles sont mères de famille, elles parlent de ça, mais ce n’est pas du tout ce que l’on nous a transmis. En tant que mère, on est jugée fois mille ! On attend de nous le sacrifice, et c’est assumé de la part de la société ! C’est le piège de la contraception : lorsqu’on l’arrête, c’est qu’on est sûres de vouloir des enfants, et de fait, on doit se sacrifier. L’idée qu’en tant que mère on veuille garder une part de liberté est un message un peu révolutionnaire qui a du mal à passer. Nous avons une attitude très paradoxale avec les enfants, à la fois on surinvestit, on leur donne une importance complètement folle tout en ne s’en occupant pas vraiment. S’en occuper vraiment c’est leur laisser de la liberté. L’historien Philippe Ariès a étudié la place de l’enfant dans les sociétés, notamment au Moyen-Âge, et il voyait la construction de l’école comme des lieux d’enfermement. Avant, ils étaient mélangés à la vie des adultes, puis, au fur et à mesure, on leur a fait des espaces dédiés, en les mettant à part. On en a fait le centre de notre société mais en même temps on les met à l’écart, avec beaucoup d’idées de ce qu’ils sont censés vivre, faire, découvrir, voir, en leur laissant très peu de marge de liberté. On devrait leur foutre la paix. On est dans un sur-contrôle, qui n’est peut-être pas ce qui leur fait le plus de bien.
Quels sont les livres qui ont accompagné vos premiers pas dans la maternité ?
Il n’y en a pas beaucoup, Simone ne m’a pas été utile sur ce sujet-là ! Il n’y avait pas tellement de livres sur la parentalité, à ce moment-là, mais Nadia Daam, ma meilleure amie, qui a écrit Mauvaise mère, alors qu’elle bossait dans l’émission Les Maternelles, a été très présente. Elle était déjà passée par toutes ces étapes. Les blogs aussi, notamment américains. J’ai lu Céline Alvarez et Isabelle Filliozat mais mes enfants étaient déjà plus grands. Ces livres m’ont permis de me poser la question de la charge émotionnelle des enfants, qui est un vrai sujet féministe. Comment expliquer les émotions aux garçons, leur dire qu’elles sont très variées, leur donner les mots pour les reconnaître, pour qu’une fois l’émotion identifiée, ils puissent identifier celles des autres. Cependant j’insiste énormément, et ça me vient de Simone de Beauvoir et de l’existentialisme, sur l’importance de faire attention à où ils sont, et aux autres. Comme laisser la place sonore aux autres par exemple. Prendre en compte l’environnement autour de nous est primordial.
La parentalité a complètement changé mon rapport à la manière dont la société envisageait nos corps.
Comment gérez-vous la charge mentale, entre la maternité, le travail, votre engagement ?
A titre complètement individuel je me retrouve dans un schéma où je bosse à la maison. J’ai fait le choix d’être présente pour les enfants. Je fais plus de corvées mais en retour j’exige que ça me donne plus de pouvoir. Celui qui fait, c’est un peu celui qui décide. Et puis j’ai eu une révélation il y a un an ou deux : les enfants grandissent ! Et la charge se transforme, les situations deviennent plus simples.
Quelle est la place de la politique dans votre vie ?
Elle impacte beaucoup ma vie. Nourrie au Beauvoir et Sartre, où la question de l’engagement est centrale et la politique est partout, c’était mon banc intellectuel de base. Je me suis toujours dit que tout ce j’écrivais était politique et qu’il fallait faire attention à tout, mais j’ai eu l’impression, en 2015, lors des attentats, d’avoir été rattrapée par l’Histoire. Comme si l’Histoire avec un grand H avait été mise en pause pendant mon adolescence et qu’en 2015, on avait été rattrapé. Depuis, on est comme dans un toboggan qui glisse de plus en plus vite, et ça ne s’est jamais arrêté. D’où aussi la grosse fatigue que j’ai pu ressentir dans mon travail de journaliste. Avec Metoo il y avait aussi quelque chose de cet ordre-là : brusquement, ce que l’on écrivait semblait avoir une résonance différente dans l’espace public. La crise écologique était totalement abstraite, et du jour au lendemain on semble avoir compris que là, ça y est, on est en plein dedans ! La montée du fascisme aussi ! En 95, jamais nous n’aurions pensé en arriver là ! Les néonazis, ça nous paraissait absurde.

C’est ce que je voulais mettre en avant dans Une époque en or. On vit une expérience existentielle particulière : jusqu’à récemment, on pouvait se projeter sur « l’avenir sera mieux. » Il y a surtout l’idée que ça va être encore plus compliqué, et ça change notre rapport au monde, à nos enfants, à la vie, à tout ! Être parent dans ce contexte est très, très compliqué. Tout ça a un lien avec la politique, on ne peut pas juste se laisser vivre en se disant que tout va aller mieux, comme lors des Trente glorieuses. On est plus du tout sur ce modèle. Il y a des marges de manœuvre et d’action sur le monde, j’en suis convaincue, mais on ne les a que si on se bat, et qu’on s’organise pour ça. Quand j’ai travaillé sur Les grandes oubliées, c’est ce qui m’a frappé, alors que j’ai grandi dans l’idée des grands courants marxistes qui nous dépassent, comme si l’Histoire se faisait sans nous, de revenir à quelque chose de plus individuel, de se dire que l’Histoire n’est pas écrite à l’avance. Ce qui fait l’Histoire, c’est quand des individus s’organisent collectivement pour changer les choses, et les femmes l’ont fait. Elles ont réussi !
Qui sont les femmes qui vous inspirent ?
Beauvoir et Despentes. J’ai rencontré Michelle Perrot qui m’impressionne. Les « vieilles féministes » m’ont beaucoup apporté, parce que je me pose des questions sur le fait de vieillir en tant que féministe. Ernestine Ronai, qui a fondé l’Observatoire des violences sexistes en Seine saint Denis, est dans l’action depuis très longtemps. Il y a quelques années, alors que je lui disais à quel point c’était difficile, de se faire cyber-harcelée, elle me répondait que je n’avais pas le droit de me plaindre, parce que je connaissais metoo, et qu’elle a traversé toute sa vie un désert féministe. Avec ces figures féministes j’ai l’impression de participer à une espèce de chaîne à travers le temps, de femmes, qui se passent le relais.
Ce qui fait l’Histoire, c’est quand des individus s’organisent collectivement pour changer les choses, et les femmes l’ont fait. Elles ont réussi !
J’ai compris que je ne verrai pas l’égalité femmes/hommes de mon vivant. Comme le dit Annie Ernaux, la lutte, c’est bien aussi. Je vais accompagner la lutte, je n’en verrai pas les fruits et ce n’est pas grave. Pensons à Hubertine Auclair ou Madeleine Pelletier qui se sont battues pour le droit de vote alors qu’elles n’ont pas pu l’exercer de leur vivant. Heureusement qu’elles étaient là et qu’elles ne se sont pas dit que la lutte était décourageante ! Toutes les féministes qui m’ont précédées ont porté le sujet, je peux porter un peu moi aussi. La génération suivante est déjà là et hyper motivée.
Comment vous sentez-vous dans ce monde, avez-vous trouvé votre place ?
C’est une belle question, on ne me l’a jamais posée ! Trouver ma place, c’est très récent. Pendant longtemps, j’étais convaincue qu’être adulte c’était nul, que je n’étais pas prête. Dès que je devais faire quelque chose d’adulte, j’avais le sentiment d’une imposture totale, et je préférais être seule chez moi, avec mon chat et mon ordinateur. Pour moi, ça avait du sens de s’enfermer seule sur une île déserte ! Et en fait, ils ont raison, les anthropologues, quand ils disent que l’humain est social. J’ai besoin de cette solitude, autant que des gens. J’ai longtemps cherché le sens de la vie, et pour moi, c’est ce qui t’ancre au présent, dans un lieu, un espace, une temporalité. Et la seule chose qui peut t’ancrer à ce moment-là, ce sont les rapports avec les gens. J’ai trouvé ma place dans le monde, et c’est une place liée aux relations humaines que j’ai réussi à construire.
Propos recueillis par Jessica Combet
