COMBATTANTE. Chaque lundi, Combat vous entraîne à la rencontre d’une femme qui change le monde. Réalisatrice du documentaire “Vous devrez rester vigilantes” sur le droit à l’avortement, la journaliste connue sous le nom d’Esther Reporter a de multiples casquettes.
Peux-tu te présenter ?
Je suis Esther Meunier, journaliste. Je n’ai pas un parcours de journaliste très classique car je n’ai pas fait d’école de journalisme à proprement parler. J’ai fait des études de Sciences Politiques et de Relations Internationales à Sciences Po Paris. En parallèle de mon master en Relations Internationales, j’ai commencé à travailler pour le magazine Mademoizelle.com à la rubrique actualité et société. C’est comme ça que j’ai mis un pied dans le monde du journalisme.
Aujourd’hui je me considère toujours comme journaliste, mais je n’ai pas de rédaction à laquelle je suis rattachée. Je ne suis pas vraiment pigiste non plus. Le média pour lequel je travaillais a fermé [Nowu, le média sur l’écologie à destination des jeunes lancé par France TV, a fermé en 2023, NDLR] et je n’ai pas encore trouvé ou cherché vraiment du travail. C’est aussi parce que je travaille sur des projets personnels. Actuellement, je travaille sur un projet de documentaire et un projet de BD documentaire. Je continue donc à faire du journalisme mais plus dans une version long format et indépendante.
Tu as réalisé le documentaire “Vous devrez rester vigilantes”. Qu’est ce qui t’a donné envie de le faire et pourquoi ce titre ?
La genèse de ce documentaire remonte à 2016 avec l’accession de Trump au pouvoir aux Etats Unis. Cela faisait un moment que je travaillais chez Mademoizelle et que l’on traitait régulièrement des remises en question du droit à l’avortement. Avant qu’il y ait une discussion de la Cour Suprême qui a fait en sorte que le droit à l’avortement ne soit plus protégé au niveau constitutionnel, de plus en plus d’Etats avaient mis en place des restrictions sous-jacentes. Prenons l’exemple des couloirs des cliniques d’avortement. Certains Etats imposent à ces cliniques une certaine largeur de couloir, bien supérieure à la normale, soi-disant pour des raisons de sécurité. Le résultat est qu’il y en a qui ont été obligées de fermer car elles n’étaient pas conformes aux normes.
De manière générale, l’avortement était un sujet qui m’intéressait, sur lequel j’aimais travailler. Je constatais qu’il y avait d’autres pays où cela pouvait reculer. J’ai donc décidé de faire une grande série de reportages à l’étranger : je voulais m’intéresser à la vie des femmes dans les pays où l’avortement est illégal. Comment gérer sa vie si on sait que potentiellement, si on tombe enceinte, on ne peut pas avorter ou alors dans des conditions dangereuses ? J’avais monté un projet pour partir en reportage dans divers pays. Je suis partie au Sénégal, au Liban, en Irlande et Irlande du Nord, en Argentine, au Chili… J’ai fait des reportages avec les personnes qui vivaient sur place, quitte à aller voir les techniques d’avortement clandestines et leurs conséquences.
La dernière étape de cette grande série de reportages devait être les Etats Unis pour montrer qu’il y a des pays où l’avortement a été légalisé mais où ce droit a reculé. Cela n’a pas été possible pour des raisons budgétaires.
Je n’avais jamais traité la manière dont l’avortement recule. C’était donc quelque chose qui me trottait en tête depuis longtemps, qu’il fallait vraiment que je fasse. Le fait qu’en 2022 le droit à l’avortement soit remis en cause au niveau national aux Etats Unis m’a fait bouger. En un an, j’ai réussi à trouver une boite de production, une équipe et des financements pour le projet. On a tourné ce film pour montrer ce qu’il se passe réellement, notamment quand l’extrême droite arrive au pouvoir et où parmi les premières victimes figurent les droits sexuels et reproductifs. Pas seulement le droit à l’avortement mais aussi le droit à l’éducation sexuelle, les droits des personnes LGBTQIA+, la contraception…
On est vraiment sur une sorte de mouvement d’ensemble de recul de ces droits. En 2023, Focus 2030 publiait un dossier spécial sur l’état de lieux de l’égalité hommes-femmes. Il pointe par exemple du doigt l’émergence de mouvements anti-droits un peu partout dans le monde. Je trouvais cela très inquiétant et honteux que l’on n’en parle que si peu. Si on lit en détail, il n’y a pas que le droit à l’avortement qui est menacé mais aussi le divorce, entre autres. Cela m’avait donc alerté.
Le titre est issu d’une citation de Simone de Beauvoir qui, au lendemain de la légalisation de l’avortement en France, a cette discussion avec Claudine Monteil qui se réjouissait de la victoire. Simone de Beauvoir lui répond que les droits des femmes ne seront jamais acquis, qu’il suffira de la moindre crise économique ou politique pour que les droits des femmes soient remis en question, et donc “vous devrez rester vigilantes”.
As-tu rencontré des difficultés particulières en faisant ce documentaire ?
La première difficulté était une question de financement mais qui a été assez vite résolue. C’était un projet sur lequel je réfléchissais depuis longtemps mais l’actualité aux Etats-Unis a permis de faire comprendre aux gens que c’était un vrai sujet. J’ai donc trouvé des financements assez rapidement.
Trouver des personnes qui sont prêtes à témoigner dans des pays où l’avortement est illégal et remis en question n’est pas évident du tout, surtout quand on manque de temps pour aller sur place et nouer des liens. En Hongrie, on a dû faire trois tournages d’interviews en moins de 48h. Cela implique que tout soit prévu à l’avance et de trouver des personnes qui sont d’accord avant de se rendre sur place. C’est compliqué car les associations ne sont pas très enclines à mettre en avant leurs bénéficiaires et de les “jeter en pâture”. Cela a donc été une vraie difficulté de trouver les témoignages dont j’avais besoin. Ce n’est pas qu’il y a personne pour parler mais c’est que les gens n’osent pas en parler.
L’autre partie difficile était qu’on n’a pas pu se rendre aux Etats-Unis par manque de moyens donc toute la partie dans le documentaire sur les Etats-Unis a été faite à distance.
En quoi les droits sexuels et reproductifs sont menacés en France aujourd’hui ?
Il suffit de regarder les dernières élections, avec une très forte probabilité – qui a été évitée pour l’instant – de l’accession au pouvoir de l’extrême droite.
Lorsqu’on regarde l’extrême droite française actuellement, on peut se dire que Marine Le Pen n’a pas tenu des propos aussi virulents sur l’IVG depuis longtemps… Cependant, il suffit d’observer les votes de son parti lorsqu’il y a eu la constitutionnalisation de l’avortement en France et leurs discours et relations à l’international. Le RN est extrêmement proche de Viktor Orbàn en Hongrie. Jordan Bardella a déjà félicité Orbàn pour sa politique nataliste aux ressorts sexistes. Cela revient à dire que l’on va revenir sur les droits sexuels et tout autre modèle que celui de la famille nucléaire hétéropatriarcale : on aurait besoin de produire de bons petits Hongrois ou de bons petits Français car on veut du dynamisme et qu’on ne veut pas avoir recours à l’immigration. C’est donc une sorte de discours à la fois raciste et sexiste qui est tenu par le parti d’Orbàn. Par exemple, il y a le fait de devoir écouter le cœur du fœtus avant d’avorter, d’interdire la “propagande LGBT” aux heures de grande écoute ou de revenir sur les droits des personnes transgenres en interdisant leur transition. Des membres du Rassemblement national comme Sébastien Chenu tiennent précisément ce discours. Ils veulent donc mettre en place une politique nataliste lorsqu’ils seront au pouvoir, pas forcément de manière ouverte mais en levant certains freins ou en en ajoutant, ce qui menacera l’accès à ces droits.
Cela s’ajoute aussi à des attaques de locaux de plannings familiaux. Même si aujourd’hui, ils ont lissé leurs discours, si on observe finement leurs relations avec les étrangers, le RN n’a pas changé sa position sur le fond.

De quelle manière perçois-tu la place des femmes dans le métier de journaliste ?
J’ai la chance d’avoir toujours travaillé dans des équipes engagées et féministes, majoritairement féminines, comme Madmoizelle.com, Vox, France télévision. J’ai donc plutôt une expérience de sororité dans la profession. En revanche, je pense qu’il y a un vrai sujet sur les journalistes qui vont avoir des angles féministes, qui vont traiter leur sujet sous le prisme du genre, dans les médias un peu plus mainstream. On le perçoit uniquement comme des militantes ou des activistes. C’est un problème. Ce n’est pas parce qu’on utilise un prisme différent qu’on est moins journaliste !
On peut avoir une subjectivité. Je ne crois pas vraiment à la neutralité journalistique. Selon Alice Coffin “la neutralité, c’est la subjectivité des dominants”. Dans son livre Le génie lesbien, c’est une notion extrêmement importante. Il faut déconstruire ces idées reçues : parce qu’on aurait une proximité avec des milieux féministes ou une connaissance particulière de ces enjeux, on ne serait plus capable de faire notre métier. C’est faux, car on a justement cette expertise qui ne doit pas être disqualifiée. On ne peut pas être mis.e sur le côté à cause d’une sensibilité particulière à certains sujets. C’est l’enjeu principal que je perçois actuellement.
Y a-t-il une femme qui t’inspire particulièrement ?
Je pense que, professionnellement, il y a deux journalistes : Nesrine Slaoui et Rokhaya Diallo pour le traitement de leur sujet, leur persévérance, leur détermination, leur rigueur et leur patience quand elles doivent répondre à des personnes qui les discréditent en tant que journalistes. Elles font honneur à la profession.
Une recommandation culturelle ?
L’art de la joie de Goliarda Sapienza est un livre qui m’a beaucoup touchée. C’est une ode à la liberté, où il y a une volonté de mettre en avant un personnage féminin très fort. Il y a un discours politique derrière la fresque historique que déroule ce roman. L’histoire de son autrice est aussi incroyable.
Propos recueillis par Capucine Bastien-Schmit
