Avec leur nouveau projet, Alix Martineau et Kalindi Ramphul se saisissent de l’horrifique pour aborder aussi bien les luttes féministes que la dénonciation du colonialisme.
« La politesse devient un outil de domination. »
C’est de ce constat que naît l’idée du court-métrage d’Alix Martineau et Kalindi Ramphul, il y a un peu plus d’un an. Autrices et réalisatrices, elles doivent leur amitié à leur rencontre dans les couloirs de Madmoizelle, sont alors en pleine campagne pour écrire une série d’horreur. « Kalindi avait oublié qu’elle avait proposé à une voisine de venir prendre l’apéro, raconte Alix Martineau. Elle est arrivée alors que nous étions en plein scénario horrifique, c’était un peu déroutant ! » La situation se fait de plus en plus déconcertante lorsque la voisine en question finit par ne plus vouloir partir. Malgré les signaux des deux jeunes femmes, elle prend racine, allant jusqu’à les regarder cuisiner et critiquer la manière dont la maison était entretenue. « C’était un peu lunaire » se souvient Alix Martineau.
De fil en aiguille, les deux amies décident d’écrire sur cette situation. « Cette facilité à nous laisser déposséder de notre temps libre et de notre intimité au sein-même de notre foyer, nous a rappelé combien l’ultra-politesse, menant à l’effacement de nos besoins ou de nos envies, est systémique chez les femmes » écrivent-elles. La réalisatrice ajoute : « nous voulions parler de cette habitude, propre à plein de femmes élevées de la même manière que nous. C’est-à-dire à être polies, gentilles, à être de bonnes hôtesses et à ne pas déranger alors même que quelqu’un nous dérange. »
Une métaphore de la colonisation
Dans le scénario de Coucou, Chandra invite son ancienne amie Mélanie dans la maison de son enfance qu’elle vient de racheter. Mais ces retrouvailles tournent rapidement au malaise, et Mélanie ne veut plus partir. Appelée en pleine nuit par le chant du coucou, elle impose à Chandra des pratiques ornithologiques étranges, transformant petit à petit l’espace de Chandra en son propre nid. Sous l’emprise de Mélanie, la maison de Chandra devient sa prison. Mélanie force Chandra à se plier à ses volontés, notamment en la poussant à piailler comme un oiseau.
« Coucou, c’est aussi une métaphore de la colonisation » explique Alix Martineau qui rappelle que l’oiseau en question est connu pour voler le nid des autres. Kalindi Ramphul est originaire de l’Île Maurice, un territoire qui a connu plusieurs vagues de colonisations. « Actuellement, la colonisation économique, notamment le tourisme de masse, empêche les habitants d’avoir une vie et des logements corrects. Les touristes, souvent très fortunés, s’installent dans des hôtels cinq étoiles, ne bougent pas et détruisent complètement la nature et la vie des personnes qui y vivent. » Sensible à ces sujets qu’elle qualifie « d’hérésie », Alix Martineau s’indigne que cette situation se répète continuellement à travers l’histoire. « C’est peut-être quelque chose d’intrinsèque à l’être humain que de vouloir prendre le territoire d’un autre, de vouloir s’étendre, dominer. Je me suis toujours sentie un peu à l’écart de ce trait qui, je pense, est aussi assez masculin. »
L’horreur pour dénoncer
A travers leur projet, les deux jeunes femmes abordent donc aussi bien les enjeux de féminisme que de colonisation ou encore de transformation, un sujet qui les intéresse particulièrement. « Ce qui nous faisait peur, c’était aussi de se retrouver les prisonnières de notre propre foyer, de notre propre maison. C’est encore plus terrifiant qu’être enlevé d’un endroit ou que rien autour de nous ne soit reconnaissable. »
Et pour aborder tous ces sujets, Alix Martineau et Kalindi Ramphul ont décidé d’utiliser leur goût pour l’horreur. « Ce qui est bien dans le genre horrifique, c’est que c’est un genre qui ne se prend pas au sérieux. On peut aller très loin et être très jusqu’au boutiste. Si on n’est pas dans l’excès, ça ne marche pas. C’est ce qui est jouissif » explique la première. Pour elle, il est d’ailleurs très intéressant que ce genre soit fait de plus en plus par des femmes, à l’image de Julia Ducournau et Coralie Fargeat. « Pendant très longtemps, l’horreur a été complètement créé par des hommes alors que les femmes en étaient très souvent les personnages principaux. » Un genre que les deux amies prennent soin de saupoudrer d’absurde, à l’image de leurs premières collaborations. En dehors de ce projet, elles animent aussi le podcast « 4 quarts d’heure » tous les mardi.
Au quotidien, Alix Martineau travaille quant à elle en majeure partie avec des femmes. « La sororité, c’est quelque chose que j’ai appris à Madmoizelle, raconte-t-elle. Ce n’était pas inné. Je trouve très important d’apporter de la visibilité aux autres femmes quand on peut le faire. J’ai l’impression qu’elles me comprennent mieux, que moi, je les comprends mieux aussi, qu’on vient du même univers. Il faut nous serrer les coudes pour que notre voix soit entendue à une plus grande échelle. »
Les femmes au cinéma : les reco’ d’Alix Martineau
Quelles sont les prochaines femmes que vous découvrirez dans le Septième art ? Celle qui doit sa passion pour le cinéma à Sofia Coppola (au point de baptiser son chat du même nom) cite l’incontournable Justine Triet, la réalisatrice française dont le film Anatomie d’une chute lui a valu la Palme d’Or du Festival de Cannes 2023. Ses deux actrices préférées : Anne Dorval et Suzanne Clément, en grande partie révélées par Xavier Dolan. Allez aussi découvrir la filmographie de la réalisatrice québecoise Monia Chokri (« Simple comme Sylvain reste la meilleure comédie romantique, la mieux écrite, que j’ai vue jusque ici dans ma vie » affirme Alix Martineau) avant de vous jeter sur Love Lies Bleeding, le dernier film de Rose Glass.
En attendant, il vous reste encore quelques jours pour contribuer à la campagne de crowdfunding mise en place par Alix Martineau et Kalindi Ramphul « Chaque euro de plus fait qu’on pourra réaliser un film plus qualitatif, insiste cette dernière. Grâce à cet argent et aux personnes qui nous font confiance, on va pouvoir faire quelque chose qu’on peut montrer et qui va nous donner de la légitimité, ce qu’on n’avait pas du tout au début de notre aventure dans le cinéma. J’espère vraiment qu’on sera à la hauteur de ce cadeau et qu’on pourra leur proposer un projet de grande qualité. »
Par Charlotte Meyer
