Ilian Moundib : construire la résilience climatique

Avec son premier livre, l’ingénieur nous donne les clés pour nous adapter dans un pays bouleversé par le réchauffement planétaire. 

10,6 milliards d’euros. C’est le montant que l’Etat espagnol doit sortir de sa poche pour réparer les dégâts causés par les inondations de Valence. Au compteur : 221 morts. « Tout cela aurait coûté bien moins cher si des investissements de prévention avaient été mis en place » regrette Ilian Moundib, consultant et conférencier spécialiste des questions d’adaptation et de résilience face au risque climatique.

Né de parents franco-marocains, professeurs d’anglais et de mathématique, Ilian Moundib passe son enfance à proximité des quartiers populaires, en région parisienne. Après un premier diplôme obtenu à l’Ecole centrale de Lyon, il poursuit ses études à l’Imperial College, à Londres. « C’est là qu’a eu lieu mon premier engagement auprès des sans-abris » raconte l’ingénieur. De retour en France, il rejoint l’association Action Froid qui vient en aide aux sans domicile fixe. C’est à la même époque qu’il commence à se documenter scientifiquement sur le changement climatique, en particulier grâce aux ouvrages de Jean-Marc Jancovici. Il parle alors d’une double prise de conscience. « Aujourd’hui, le système d’organisation de la société nous éduque à ne pas voir les gens qui dorment dans la rue. De mon point de vue, l’analyse écologique montre que le prolongement de ce statu quo déjà brutal nous mènera à encore plus de violences demain. » 

Le jeune homme se spécialise finalement sur les sujets énergie et climat. Il travaille un temps auprès d’EcoAct, où il accompagne de grands groupes du CAC40 et des territoires dans leur stratégie d’anticipation des risques climatiques. Il a également rejoint le conseil scientifique de l’Institut Rousseau et a publié plusieurs rapports à destination des pouvoirs publics français sur la sobriété hydrique et l’adaptation climatique en France.

Cet automne, Ilian Moundib publiait son premier livre, « S’adapter au changement climatique » dans la collection Fake or not des éditions Tana. « Je voulais écrire un essai de vulgarisation pour montrer à quoi ressemblerait une France à +4°C, mais aussi expliquer comment planifier notre adaptation et développer des institutions d’entraide » explique-t-il. Désireux de sensibiliser les citoyens toutes classes sociales confondues, l’ingénieur propose à travers cet ouvrage des solutions concrètes pour un horizon désirable.

Une France à +4°C

Selon les modélisations du GIEC, nos émissions actuelles nous mènent vers un réchauffement planétaire de 3°C à la fin du siècle. En France, ils se traduiraient par +4°C. Augmentation du stress hydrique, effondrement des rendements du maïs, sécheresses en cascade… Les effets de ce réchauffement sur notre territoire décrits par Ilian Moundib font froid dans le dos.

En novembre, les inondations de Valence faisaient 221 morts.  A. Saiz/AP/SIPA

Une France à +4°C subirait d’abord une variabilité beaucoup plus importante des extrêmes climatiques. Un passage rapide de la neige à un thermomètre pointant 20°C, comme nous avons pu le vivre fin novembre, serait par exemple plus courant.

« Nous devrons aussi composer avec trois saisons supplémentaires » indique l’ingénieur. En été, une saison du trop chaud s’accompagnerait de canicules pouvant durer plusieurs semaines. Une saison du trop d’eau entre l’hiver et l’automne pourrait quant à elle provoquer les mêmes catastrophes qu’à Valence cet année. Cela sans compter sur une saison du trop sec entre le printemps et l’été.

« Certaines de nos forêts ont dégazé leur carbone et pourraient devenir des émettrices nettes de carbone si nous ne les adaptons pas correctement » alerte Ilian Moundib. Ce dernier pointe notamment du doigt la situation dans les territoires d’outre-mer qui, grignotés par l’élévation du niveau de la mer, verront augmenter l’intensité des événements climatiques extrêmes. « Nos montagnes auront beaucoup moins de neige, et assurément plus de glace » ajoute-t-il.

La place de l’incertitude

Face à ce scénario catastrophe, le temps est à l’adaptation, c’est-à-dire à se préparer aux conséquences de cette évolution du climat. En octobre, le troisième Plan national d’adaptation au changement climatique (PNACC) visait à préparer une France à +2,7° en 2050, + 4° en 2100. Alors qu’en 2015, les Accords de Paris fixaient comme objectif de maintenir l’augmentation de la température mondiale bien en dessous de 2°C, l’annonce a pu faire grincer des dents. « C’est un peu rude de passer de ‘make our planet green again’ à «’vivre à plus de 4°C’ » reconnaît Ilian Moundib qui regrette « une forme d’horizon imposée. »

Et cette nécessaire adaptation est d’autant plus difficile à mettre en place qu’elle doit composer avec un certain nombre d’incertitudes. D’abord parce que les résultats présentés dans les résumés aux décideurs du GIEC ne sont que des médianes d’une dizaine de modèles climatiques différents. Ensuite, parce que d’autres facteurs pourraient entrer en jeu et rabattre les cartes : les points de bascule. A partir de +2°C, leur déclenchement rencontre une forte probabilité.

« Si nous passons le seuil d’un point de bascule, cela peut entraîner un effet domino et déclencher une dynamique très versatile » s’inquiète Ilian Moundib. L’effondrement du permafrost boréal devrait par exemple libérer des bactéries. Le méthane délivré par celles-ci continuerait de réchauffer l’atmosphère. « Cette simplification trop importante ne permet pas de dimensionner les éléments importants pour bien se préparer » observe l’ingénieur.

L’importance de planifier

« +4°C en France, c’est prendre l’hypothèse que nous allons laisser se déplacer des centaines de millions de personnes dans le sud global. Nous avons les solutions. Il nous faut désormais trouver des moyens de financement beaucoup plus importants. »

Aux yeux de l’auteur, la solution pourrait se trouver dans l’organisation d’une planification résiliente, qui permettrait de limiter nos vulnérabilités aux effets du changement climatique. « Le terme de résilience est plus large que celui d’adaptation, explique-t-il. Il s’agit de préparer la catastrophe, se relever quand elle survient, et transformer ensuite le système pour qu’elle ne revienne pas. Cela permet de prendre le problème d’un point de vue global. »

« Il faut absolument trouver un moyen de remettre et préserver l’écosystème des rivières.« 

Contre le trop d’eau et le trop chaud, l’ingénieur recommande de désimperméabiliser d’urgence nos villes, en incluant des trames bleues et vertes.

Il appelle aussi à renaturer l’hydrologie des cours d’eau. « Nous avons beaucoup maltraité nos cours d’eau en artificialisant les abords ou en les détournant. Il faut absolument trouver un moyen de remettre et préserver l’écosystème des rivières. Les roseaux, comme tout le vivant des rivières, fonctionnent comme des éponges qui canalisent le trop d’eau lorsqu’il pleut et redonnent de l’eau en cas de sécheresse. » En ce qui concerne l’agriculture, organiser le paradigme de l’hydrologie régénérative, cette technique qui consiste à ralentir l’écoulement de l’eau et améliorer son stockage dans le sol, pourrait aussi devenir essentiel.

« Il nous faudra trouver des moyens pour institutionnaliser la sobriété hydrique. Les agences de l’eau pourraient être le bon outil de planification de réduction des consommations et des prélèvements sur une zone géographique. » Sortir la montagne de sa dépendance au tourisme, en particulier au tout ski, et déployer les forêts mosaïques plus résilientes au changement climatique font enfin partie des solutions d’adaptation préconisées par l’ingénieur.

Celui-ci alerte d’ailleurs sur les stratégies de maladaptation qui se distillent à travers le territoire. « Les mégabassines, les canons à neige ou la transformation progressive de nos forêts en champs d’arbres constituent une forme d’adaptation qui est à la fois une fuite en avant et le refus d’une planification d’intérêt général » dénonce-t-il.

Institutionnaliser l’entraide

L’un des points forts de l’ouvrage d’Ilian Moundib reste son appel à institutionnaliser l’entraide. L’auteur insiste sur l’importance de mettre la coopération et la solidarité au cœur de nos choix, prenant pour référence le livre « L’entraide, l’autre loi de la jungle » de Pablo Servigne et Gautier Chapelle. « Ces deux biologistes montrent que dans le vivant, la loi principale n’est pas celle de la compétition » résume l’ingénieur qui en veut pour exemple les élans de solidarité ayant suivi les événements de Valence. « Quand un groupe humain se retrouve face à une situation de pénurie ou de crise, la seule façon de tenir, c’est le nombre. Or, les seuls groupes humains qui sont capables de tenir le nombre dans la catastrophe, sont ceux qui ont institutionnalisé la coopération au plus haut degré. »

Pour résister aux catastrophes à venir, nos sociétés devront donc créer le plus d’institutions d’entraide possible. Ilian Moundib invite à prendre exemple sur la sécurité sociale. Parce qu’elle répond à une logique d’intérêt général plutôt qu’aux impératifs du marché, cette institution née au lendemain de la Seconde Guerre mondiale est particulièrement résiliente.

« Il est nécessaire de mettre en sécurité sociale nos besoins et nos communs. Il faut garantir à tous les êtres humains de la planète l’accès à un plancher social, c’est-à-dire à une alimentation saine, à la santé, à l’énergie. Le plafond haut, c’est le dépassement des frontières planétaires. » Depuis quelques années, des collectifs de sécurité sociale de l’alimentation essaiment à travers le territoire. Ces dynamiques se retrouvent par exemple du côté de Montpellier et de Strasbourg.

Dans un contexte national, seuls les produits respectueux de l’environnement pourraient être conventionnés. « Si chaque citoyen avait une carte vitale de sécurité sociale de l’alimentation avec 100 € par mois et par personne, cela reviendrait à un marché de 80 milliards d’euros, soit le tiers du chiffre d’affaires de la grande distribution en France » développe l’ingénieur.

Cultiver la joie

Celui qui écrit que « notre système économique marche sur la dépossession de nos vies » affirme qu’une véritable résilience ne pourra se passer d’une plus grande implication démocratique des citoyens. Il prend pour exemple la Convention citoyenne pour le climat constituée en octobre 2019 par le Conseil économique, social et environnemental (CESE) pour élaborer des propositions dans le cadre de la lutte contre le réchauffement climatique.

« Cette Convention a fonctionné car les citoyens ont eu accès à des informations scientifiques de qualité, explique Ilian Moundib. Ces données doivent être vulgarisées et mises à notre service pour nous permettre de transformer les choses, soit à l’échelle nationale, soit à l’échelle de notre territoire. C’est une reprise en main de notre démocratie. »

Comment faire pour ne pas se laisser submerger par toutes ces informations parfois anxiogènes ? L’ingénieur recommande de cultiver sa joie et de mener une vie polycentrique. « Moi, par exemple, je fais énormément de foot. C’est ma passion depuis que je suis tout petit. Cela me permet de décharger mon anxiété par une activité physique collective. Elle m’aide aussi à me resocialiser avec des personnes que je ne croise plus dans mes milieux sociaux. Ça rend très humble. » Demain, une société résiliente impliquerait en tout cas de jouer collectif.

Par Charlotte Meyer

« S’adapter au changement climatique : fake or not? » Ilian Moundib Tana | novembre 2024, à retrouver ici

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