COMBATTANTE. Chaque lundi, Combat vous entraîne à la rencontre d’une femme qui change le monde. Un mois après le passage du cyclone Chido qui a dévasté Mayotte, la chercheuse revient sur les conséquences de l’héritage colonial sur les territoires d’outre-mer.
« J’ai vu ma mère s’énerver d’injustices, de discriminations perpétrées par tous nos voisins se comportant comme de parfaits colons. » Cannelle Fourdrinier grandit dans un « ghetto blanc » en Martinique, un lotissement composé en grande majorité de personnes blanches métropolitaines issues des couches supérieures de la société. Métisse, elle bénéficie du colorisme avant d’en pâtir en France. « Quand j’avais cinq ans, à l’école, on s’amusait à comparer nos couleurs de peau avec mes copines pour savoir qui avait la peau la plus claire. »
La jeune femme décrit un territoire où tout est plus cher, de l’alimentation au logement en passant par l’habillement. « La topographie martiniquaise traduit une réalité coloniale », affirme-t-elle en peignant un paysage encore phagocyté par les monocultures de bananes et de canne à sucre.
Les femmes, premières impactées
A son arrivée en métropole pour ses études de droit, Cannelle Fourdrinier se heurte encore une fois au racisme. De fil en aiguille, elle s’intéresse aux sujets du colonialisme et du féminisme. « En retraçant notre arbre généalogique, ma mère était remontée jusqu’à notre plus vieille ancêtre qui portait les fers, raconte-t-elle. Elle s’appelait Solitude et était née en 1771. En découvrant son histoire, j’ai eu envie de réaliser mes recherches sur l’histoire de l’esclavage et ses héritages invisibilisés par le politique en France. »
Au fil de ses rencontres, en particulier avec une ancienne ouvrière agricole en pleine mobilisation contre la contamination au chlordécone, l’étudiante finit par axer ses recherches sur les mobilisations des ouvriers et ouvrières agricoles, et leur répression par les békés et l’Etat Français du 19ème siècle. Depuis, elle s’est spécialisée dans l’étude de la colonialité du pouvoir liée à l’utilisation des pesticides, « colonialité qui implique nécessairement le racisme et le patriarcat et qui rend particulièrement vulnérables les femmes ouvrières agricoles », explique-t-elle. Parce qu’elles répandaient les produits phytosanitaires sans protection, ces dernières ont été les premières victimes du chlordécone. Beaucoup ont fait de fausses couches ou ont accouché d’enfants en situation de handicap. « Aujourd’hui, ceux-ci sont complètement délaissés par l’Etat français. »

En 2021, elle co-réalisait le documentaire « Décolonisons l’écologie » avant de devenir conférencière et formatrice en écologie décoloniale, à l’antiracisme et en écoféminisme. « Les femmes sont toujours les premières impactées dans nos territoires » rappelle-t-elle. Du fait de l’héritage esclavagiste, plus de 50 % des foyers ultramarins sont monoparentaux. A Mayotte, il n’est pas rare de croiser dans les bidonvilles des femmes vivant seules avec leurs enfants. Selon l’ONU, les femmes et les enfants ont 14 fois plus de risques de mourir que les hommes en cas de catastrophes climatiques extrêmes.
Le désinvestissement chronique de l’Etat français
En décembre dernier, le cyclone Chido faisait près de 40 morts et détruisait une grande partie de l’île. « Le cyclone n’aurait jamais eu ces conséquences et n’aurait jamais emporté ce bilan humain très largement sous-estimé si l’Etat n’avait pas désinvesti chroniquement dans ce territoire » affirme Cannelle Fourdrinier. Pour la chercheuse, ces territoires sont rendus vulnérables aux risques climatiques par le colonialisme et l’Etat français. « Le racisme d’Etat est une cause structurelle et structurante des vulnérabilités de nos territoires face aux risques climatiques qui ne sont pas des catastrophes naturelles, mais des catastrophes politiques. » Si les pays du Sud subissent des cyclones, c’est du fait du capitalisme initié par l’Occident, « capitalisme qui repose sur l’exploitation des pays du sud. »
Cannelle Fourdrinier l’affirme : Mayotte souffre d’un désinvestissement chronique de l’Etat français qui possède ce territoire uniquement à des fins géostratégiques. « Si on veut départementaliser un territoire, alors il doit être administré à l’instar des autres départements français. Or, tous les territoires ultramarins sont conçus de façon purement utilitariste. » La chercheuse en veut pour preuve le discours d’ouverture de la commission interministérielle des Outre-mer par Elisabeth Borne en 2023 : « Les Outre-mer sont une chance exceptionnelle pour la France. (…) C’est notre souveraineté, à travers trois océans et 95 % de notre espace maritime » disait-elle alors.
Il faut dire que le bilan socio-économique de Mayotte fait froid dans le dos. 77% de sa population vit sous le seuil de pauvreté contre 14% dans l’Hexagone. Le taux de chômage dépasse les 30% et 57% de la population mahoraise est en insécurité alimentaire alors même que la moyenne du continent africain est de 50%. « Mayotte est le pire exemple qu’on puisse donner en la matière, illustre-t-elle. Un tiers de sa population n’a pas accès à l’eau potable. On y trouve des épidémies de choléra, de lèpre, des maladies moyenâgeuses qui ne touchent que les pays en voie de développement. »

La jeune femme pointe aussi du doigt les fortes disparités entre métropolitains et locaux. A Mayotte, 40% de la population vit dans des « bangas », des maisons faites de tôles et de bois. 65% des étrangers et 25% des natifs vivent dans des bidonvilles. En 2017, 89 % de métropolitains vivaient dans des maisons en dur avec accès au confort sanitaire contre 52 % pour les natifs de Mayotte et 13 % pour les étrangers. Ces premiers ont aussi davantage accès aux emplois dans la fonction publique. « Beaucoup de métropolitains s’installent à Mayotte pour relever leur niveau économique, devenir transfuge de classe, puis repartir au bout de quatre ans. »
Des répressions tuées dans l’œuf
A l’issue des événements à Mayotte, certains discours politiques ont pu faire grincer des dents. Cannelle Fourdrinier se dit outrée, mais pas surprise. « Ces derniers mois, Emmanuel Macron s’est radicalisé dans son discours complètement anachronique. Il pourrait tout aussi bien être celui d’un politique français des années 60, avant les vagues de décolonisation successives. »
La jeune femme s’agace aussi de la tendance du gouvernement à se déresponsabiliser en accusant l’immigration de tous les maux de Mayotte. La semaine dernière, alors qu’il présentait son projet de loi d’urgence à la presse, le nouveau ministre des Outre-mer Manuel Valls exprimait ainsi : « Mayotte est rongée par deux fléaux : l’immigration irrégulière et l’habitat illégal. »
Cannelle Fourdrinier accuse enfin la tendance de l’Etat à résoudre chaque problème par des répressions policières et judiciaires. « On demande à un État français responsable de tous nos maux, de remédier à ces mêmes maux » explique-t-elle. En Martinique, le leader du mouvement contre la vie chère Rodrigue Petitot est actuellement emprisonné. Dans ce territoire, les denrées alimentaires sont en moyenne 40 % plus chères que dans l’Hexagone.
Vers l’indépendance ?
Malgré les solutions proposées par les populations locales, le statu quo persiste dans les territoires ultramarins. En Martinique, la plupart de la surface agricole est occupée par les monocultures de bananes et de canne à sucre majoritairement destinées à l’exportation. Les jeunes agriculteurs n’arrivent pas à s’installer par manque de fonds. Les territoires sont donc dépendants d’importations de produits alimentaires en provenance de l’Hexagone vendus à des prix très élevés. « Il y a un véritable enjeu à parvenir à l’autonomie et à la souveraineté, ne serait-ce que d’un point de vue alimentaire » observe la chercheuse.
Sabrina Cajoly, la Guadeloupéenne en lutte contre l’Etat français
Juriste en droit international des droits humains et Fondatrice de Kimbé Rèd F.W.I, la Guadeloupéenne Sabrina Cajoly mène un véritable combat pour l’accès à l’eau et contre la pollution au chlordécone en Guadeloupe. Son travail prend racine dans la bataille judiciaire qu’elle mène contre l’Etat français, qui, via ce que l’on appelle une « clause coloniale » a exclu tous ses territoires ultra-marins de l’application de la charte sociale européenne, un texte fondamental en matière de droits sociaux.
Face aux fins de non-recevoir de l’Etat français qui refuse d’investir, Cannelle Fourdrinier repose sur la table la question de l’indépendance des territoires ultra-marins. « Malheureusement, la plupart de nos populations n’y sont pas favorables parce que l’État français a mené de vastes communications de propagande en agitant le chiffon rouge de l’État catastrophique d’Haïti depuis son indépendance. Mais celui-ci est dû à une dette coloniale qu’Haïti versait jusqu’à très récemment à la France. »
Elle ajoute : « nos contextes sociaux sont purement catastrophiques et les inégalités continuent à se creuser. Cette insécurité sociale cause une insécurité civile. Nos territoires ultramarins sont les plus violents et c’est là où on observe les plus forts taux de délinquance. »
Depuis le passage du cyclone, Mayotte assiste à des pillages par les habitants pour reconstruire leurs maisons. En parallèle, certains enseignants se sont improvisés secouristes et sont partis à la recherche de leurs élèves dans les bidonvilles, allant jusqu’à acheter de la nourriture sur leurs fonds propres. « Je suis pour l’auto-organisation. Mais quand l’auto-organisation intervient parce que l’Etat est défaillant, elle est complètement indécente » martèle Cannelle Fourdrinier.
« On entend parler de nos territoires qu’en cas de crises »
Depuis 2024, Cannelle Fourdrinier est responsable plaidoyer au sein des Impactrices. Elle y travaille notamment à la rédaction d’un plaidoyer financé par le Climate Finance Fund. Celui-ci portera sur les inégalités en matière d’objectifs de développement durable (ODD) entre la France et ses Outre-Mer, avec un focus particulier sur la Martinique. Consciente que la défense d’une croissance verte constitue une faille des ODD, elle insiste sur leur capacité à replacer l’être humain au cœur de l’écologie à travers un meilleur accès à l’eau, à l’éducation ou encore au logement.
Ce plaidoyer devrait être défendu devant les instances européennes et internationales au printemps. « S’en remettre aux instances internationales et européennes pour que la France soit rappelée à ses obligations fait partie des solutions. Nous sommes clairement victime d’une inégalité de traitement qui repose sur le racisme et qui viole les droits fondamentaux. »
Autre héritage du colonialisme : « on entend parler de nos territoires qu’en cas de crises » regrette Cannelle Fourdrinier. Pourtant, l’empoisonnement des Antilles françaises au chlordécone constitue un véritable scandale d’Etat. On considère que 95 % des Guadeloupéens et 92 % des Martiniquais ont été contaminés par le pesticide.
Par Charlotte Meyer
Pour aller plus loin :

John Mutter, « The Disaster Profiteers: How Natural Disasters Make the Rich Richer and the Poor Even Poorer« , St. martin’s press, 2015

Clémentine Lehuger : « Se réinventer à Mayotte. La migration des agent·es métropolitain·es au sein de l’État postcolonial« , https://journals.openedition.org/remi/26363
