Ukraine : une plongée graphique dans la guerre

Signé par un trio d’artistes ukrainiens, le roman graphique Ukraine détricote la mainmise de la Russie sur son Histoire et rend hommage à un peuple épris de liberté.

Deux heures du matin. Au cœur de la nuit, une notification alerte Vika. « Alerte aérienne » indique sobrement son téléphone. A moitié assoupie, la jeune Ukrainienne traîne son matelas dans le couloir pour se protéger. C’est la « règle des deux murs » inscrite dans le Guide de survie en temps de guerre. Lors d’attaques aériennes, les Ukrainiens n’ayant pas accès à des abris doivent se réfugier dans une pièce comportant au moins deux murs entre la personne et l’extérieur. Dans cette nuit assourdissante, Vika fait défiler les réseaux sociaux sur son téléphone. « Qu’est-ce qu’un génocide ? » interroge alors un post de Mariam Naiem.

« Certains pays sont en proie à des guerres dévastatrices et le monde entier ne fait rien à ce sujet. Cette connaissance s’est construite en moi depuis que je suis enfant. A l’âge de cinq ans, je savais pertinemment que mes frères étaient morts dans un bombardement. Je savais que quelque part, un autre enfant était en train de mourir. »  Mariam Naiem, c’est elle. L’intellectuelle ukrainienne d’origine afghane, spécialisée en études culturelles, vient de signer Ukraine. Petite histoire d’une longue guerre avec la Russie du Moyen-Âge à nos jours (Ed.Robinson). L’ouvrage, qui tente d’expliquer les événements actuels à l’aune de l’Histoire, a été réalisé à trois mains avec les illustrateurs Ivan Kypibida et Yulia Vus.

Pour cette dernière, cette alliance était une évidence. Les mots « vifs et puissants » de Mariam Naiem épousent le coup de crayons des deux illustrateurs. Au fil des pages, des éclats orangés embrasent les visages en noir et blanc. Le feu distillé dans le quotidien. « La bande dessinée s’est avérée être le moyen le plus honnête de parler de ce qui se passait, affirme la dessinatrice. Le dessin m’aide à donner un sens aux choses. Avec Ivan, nous nous sommes déversés dans chaque page. »

Rendre justice au passé

Mariam Naiem le précise d’emblée : Ukraine n’est pas un manuel d’Histoire. « Si on lit des bandes dessinées, ce n’est pas pour se retrouver face à une histoire linéaire » exprime-t-elle. Dans ce livre graphique, présent et passé du pays se mêlent et se répondent. Le lecteur se retrouve aussi bien transporté au cœur de l’Holodomor que dans l’Ukraine médiévale, sous le règne du prince Volodymyr Le Grand, mais aussi sous la Révolution Orange et celle de la Dignité. Et ici, tout ordre chronologique n’a pas lieu d’être.

« Il s’agit des périodes les plus importantes de l’histoire ukrainienne », explique Mariam Naiem. Au fil de la rédaction, l’autrice déconstruit le mythe de l’Empire russe, mettant en lumière les bribes de l’histoire ukrainienne que la Russie tente de s’approprier depuis le 18ème siècle. « L’histoire écrite par les empires est souvent perçue comme la vérité. Il est très important pour les personnes qui ont subi le traumatisme colonial d’établir leur propre histoire et de savoir que celle-ci est réelle. »

« Avant 2022, j’ai souvent constaté que les Occidentaux admiraient l’image propagandiste de l’Union soviétique, et que cette image était en réalité fausse, appuie Ivan Kypibida. Je voulais montrer le vrai visage de la Russie et de l’Union soviétique, celui que je vois. » Car aucun roman graphique sur l’Ukraine écrit et illustré par des Ukrainiens n’avait encore vu le jour avant celui-ci.

Et ce n’est pas pour rien si le trio a décidé d’ouvrir avec l’Holodomor, responsable de la mort de plus de trois millions d’Ukrainiens. « On sous-estime la façon dont Poutine aimerait faire revivre l’Union soviétique et ce que l’époque soviétique signifie pour l’Ukraine, explique Mariam Naiem. Ici, beaucoup de personnes se souviennent encore de cette période. »

La liberté au cœur

En mots comme en images, l’ouvrage esquisse une population ukrainienne courageuse et résiliente, qui tient vent debout face à la menace russe. Et aux yeux de Yulia Vus, le sujet est d’importance. « Je vois cette force dans mon entourage tous les jours. Au quotidien, ma grand-mère tisse des filets de camouflage. Nombre de mes connaissances ont abandonné leur vie civile pour s’engager dans l’armée. » D’autres encore se consacrent au bénévolat, organisent des événements caritatifs, des ventes aux enchères et des collectes de fonds. 

 « Je suis très reconnaissante de faire partie de cette société, affirme Mariam Naiem. L’Ukraine, c’est d’abord une question de personnes. Ce n’est pas une question de géographie. » L’autrice raconte un pays où démocratie et liberté s’obtiennent dans la lutte. « Nous n’avons pas hérité de la démocratie des générations précédentes. C’est quelque chose pour laquelle nous devons nous battre. Dans la tradition philosophique de l’Ukraine, la liberté est quelque chose qui vient du cœur. Notre identité se fonde là-dessus. »

« Avant la guerre, je comparais souvent les Ukrainiens à des hobbits, confie Ivan Kypibida. Nous aimons la paix, le confort et les choses simples de la vie quotidienne. » L’illustrateur raconte son enfance passée dans un village de l’ouest de l’Ukraine, entouré d’agriculteurs qui aimaient travaillaient la terre. Les soirées étaient baignées des chants de ces habitants se rendant visite les uns aux autres. « Plus tard, lorsque j’ai déménagé à Lviv, j’ai remarqué que, bien que les gens vivent principalement dans des immeubles, ils ont toujours de petites parcelles de terre à proximité où ils cultivent des plantes. J’aimais me promener dans la ville, observer le calme et l’harmonie, comme au printemps lorsqu’ils nettoient la terre des feuilles, ou en été et en automne lorsqu’ils font la récolte. »

Mais s’il y a bien une chose que les Ukrainiens apprécient par-dessus tout, c’est la liberté, affirment Yulia Vus et Ivan Kypibida. De l’histoire de son pays, ce dernier se souvient des fermes collectives dont lui parlait son grand-père, de la maison de sa grand-mère brûlée par les Allemands avant que les autorités soviétiques de « dékoulakisent » sa famille. Dans les années 90, ses parents vivent l’effondrement de l’Union soviétique. En raison de la pénurie et de la forte inflation, s’acheter des vêtements était devenu presque impossible. « Toute l’histoire des Ukrainiens est une lutte pour l’indépendance, pour notre propre État, afin que nous puissions enfin jouir de la paix à laquelle nous aspirons. Et pour la liberté, les Ukrainiens sont prêts à beaucoup de sacrifices. »

L’illustratrice a quant à elle grandi avec des histoires sur les Cosaques jusque dans le choix de ses dessin animés. « Pendant des siècles, la Russie a tenté de réduire tout ce qui est ukrainien » rappelle-t-elle en accusant la russification forcée à l’œuvre depuis des siècles. Ces dernières années, la guerre totale a été l’occasion de faire revivre les traditions et cultures ukrainiennes comme un acte de résistance. « L’humour est aussi une grande partie de notre identité ! » rappelle Yulia Vus en citant l’écrivaine Lesya Ukrainka, « je rirais pour ne pas pleurer ».

Des artistes dans la guerre

Pour les trois auteurs, la réalisation de ce livre se fait parfois dans la douleur. Textes comme images sont emprunts de dialogues entendus dans les abris ukrainiens et de nombreux documents d’archive. Lorsque Mariam Naiem commence à y travailler, son frère venait de perdre un œil et ses chances de survie étaient encore floues. Appelé sous les drapeaux au début de la guerre, il se bat toujours aujourd’hui. Celle qui se lance dans la rédaction de cet ouvrage pour son frère et toutes les personnes parties en guerre confie la souffrance qui a pu la submerger tout au long du processus d’écriture. « C’est une chose de savoir et c’en est une autre d’entrer dans les détails et de commencer à comprendre. On sait que la guerre est personnelle et que tous les événements historiques sont la vie de quelqu’un d’autre. C’est douloureux de voir que ce traumatisme colonial perdure. »  

Ironie du sort, les artistes se retrouvent parfois à dessiner des Ukrainiens évitant les bombes depuis leur propre abri. « Je sais qu’ils étaient dans leur couloir pendant les alertes aériennes, et qu’ils dessinaient, raconte l’autrice. C’est comme se dessiner soi-même. »

Yulia Vus se souvient des photos d’archives de l’Holodomor qu’elle scrutait pour illustrer au mieux la période. « C’était émotionnellement dévastateur » explique celle qui compare son quotidien à « un étrange mélange de normalité et de menace constante. » La plupart des détails de la vie de Vika sont d’ailleurs fortement inspirés de son propre quotidien, de l’appartement aux réserves d’eaux en passant par le couloir étroit où elle-même dormait pendant les premiers mois de l’invasion.

« Il est difficile d’être créatif et de développer son art quand on est constamment stressé, confie Ivan Kypibida. Beaucoup de mes collègues ont pris les armes et sont partis au front. Certains sont revenus blessés, d’autres ne sont plus parmi nous. L’année dernière a été la plus difficile de toutes : je me suis senti complètement vidé. Je n’en pouvais plus. C’est notre trio qui nous a tenus les uns les autres. »

Un livre pour les prochaines générations

Pour Mariam Naiem ce livre signe aussi un acte de prévention, afin d’empêcher toute (ré)apparition de schémas autoritaires similaires à l’avenir. « La guerre n’a jamais lieu parce qu’un fou a décidé de bombarder une autre ville. Pendant 20 ans, les politiciens européens et américains, ont toléré des dictateurs en Europe. Cette guerre est une conséquence d’événements historiques. » La jeune femme travaille actuellement à un livre sur la décolonisation de la société ukrainienne et espère pouvoir publier un livre sur son père, décédé il y a trois ans.

« Je veux simplement dire aux gens qui nous sommes, d’où nous venons et ce que nous vivons en ce moment. Je veux que nous soyons considérés comme un peuple à part entière, avec sa propre culture, ses propres traditions et sa propre histoire, car nous le méritons » martèle Ivan Kypibida. Il ajoute : « Je ne sais pas de quoi demain sera fait, mais j’aimerais laisser ce livre dans l’histoire, afin que les prochaines générations d’Ukrainiens, vivant dans une Ukraine heureuse et indépendante, puissent le lire, se souvenir de ces événements et ne jamais oublier le prix de la liberté et de l’indépendance. »

« Nous ne voulons pas que la prochaine génération d’enfants pense à la guerre » appuie Mariam Naim. De cette guerre à la fois si proche et si lointaine, unique par sa visibilité, les artistes en ouvrent grand les portes, bousculent les idées véhiculées par la propagande russe et crient une véritable ode à la démocratie et au peuple ukrainien.

Par Charlotte Meyer

Mariam Naiem, Yulia Vus et Ivan Kypibida, Ukraine. Petite histoire d’une longue guerre avec la Russie du Moyen-Âge à nos jours, Ed.Robinson, 104p., 2025, à retrouver ici

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