Alena Arzamasskaïa, de nonne à rebelle russe

COMBATTANTE. Chaque lundi, Combat vous entraîne à la rencontre d’une femme qui change le monde.  Méconnue dans la culture occidentale et oubliée des grandes figures de l’Histoire, la « Jeanne d’Arc russe » a pourtant joué un rôle majeur dans la résistance paysanne du 17ème siècle.

Il y avait les herboristes, les sage-femmes, les faiseuses d’anges, mais aussi les empoisonneuses, les prêtresses, les écrivaines… Réhabilitées une première fois par Jules Michelet en 1862, puis depuis les années 1920 par les mouvements féministes, les figures des sorcières ont longtemps été associées à la nuit malfaisante et criminelle. Plus récemment en France, les écrits de Mona Chollet en ont fait une figure de résistance et de liberté. Mais si certains noms sont aujourd’hui célèbres, elles sont plusieurs à être restées dans l’ombre.

Parmi elles : une certaine Alena Arzamasskaïa.

Le temps des révoltés

1670. Depuis plusieurs mois, la Moscovie est en proie à sa plus grande révolte populaire. Il faut dire que depuis le début du 17ème siècle, l’Etat moscovite tremble sur ses fondations. Alors qu’il ne cesse de se centraliser, les problèmes sociaux et économiques, exacerbés par la question religieuse, sèment le trouble à travers tout le pays. Cette fois-ci, c’est le Cosaque Stenka Razine qui mène la danse. Issu d’une riche famille, Razin s’était déjà fait une solide réputation lors de ses exploits en mer où il attaque volontiers les riches marchands, ou en Perse, qu’il pille allègrement. Le voyageur hollandais Struys écrit de lui en 1669 : « il avait le don de se faire craindre, et celui de se faire aimer. »

Lors de son retour vers le quartier général cosaque, situé sur le Don, Razine se lance dans une rébellion ouverte contre le gouvernement. Plusieurs villes sont prises et pillées dont Tcherkassy et Tsaritsyne, grâce à des armées composées principalement de cosaques pauvres et de paysans fugitifs. Chaque ville est alors dirigée par des vétchés, des assemblées russes, elles-mêmes gouvernées par Razine. Son objectif : renverser les boyards et les officiers, installer l’absolue égalité dans toute la Moscovie, et supprimer les hiérarchies.

La Jeanne d’Arc russe

Parmi les villes capturées par les troupes de Razin, celle de Temnikov. A sa tête, déguisée en guerrier, une femme : Alena Arzamasskaïa, aussi appelée Alyona. D’elle, on sait peu de choses, sinon qu’elle naquit d’une famille de paysans, dans la région de la Volga. Encore toute jeune fille, elle épouse un paysan qui la laisse bientôt veuve. Voilà Alyona au monastère Nikolaevckij, rongeant son frein dans un milieu strictement réglementé. Elle profite toutefois de cette vie d’ascèse pour étudier la médecine. En 1669, entendant parler de l’arrivée de Razin, elle quitte le couvent, se coupe les cheveux et s’habille en homme. Direction affronter les troupes tsaristes et combattre aux côtés des rebelles. Car contrairement à Jeanne d’Arc, à laquelle on a parfois pu la comparer, c’est bien contre le souverain, et non pas à ses côtés, qu’elle porta les armes.

Une cheffe chez les Cosaques

Qu’a donc pu pousser cette « religieuse » à rejoindre la rébellion ? De toutes les traces qu’il nous reste d’elle -et « toutes » est une hyperbole – rien ne permet de le comprendre. On peut cependant hasarder que la racine contestataire chez Alyona est sociale plutôt que féministe : issue d’une famille paysanne, elle se bat pour ses semblables.

Pendant plus de deux mois, Alena Arzamasskaïa dirige un détachement de plus de 2 000 rebelles. Plus précisément, les sources font varier le régiment de 300 à 6 000 hommes, issus des environs de sa ville natale. Toujours selon les sources, les combattants ignoraient que leur chef était une femme. Son habileté au combat et à l’arche, ses connaissances en médecine, la rendaient très populaire parmi ses troupes.

Evidemment, la Révolte des Paysans ne coule pas des jours tranquilles. Quelques mois plus tard, le tsar russe lance une campagne pour réprimer les rebelles. Ceux-ci sont mutilés, leurs corps exposés au public. Dans son ouvrage Russian Rebels 1600-1800, Paul Avrich note d’ailleurs : « la brutalité des répressions dépassait de loin les atrocités commises par les insurgés. »

Stepan et son frère sont capturés à la forteresse de Kagalnik par les anciens cosaques. Remis aux fonctionnaires tsaristes à Moscou, Stepan est cantonné sur l’échafaud de la Place Rouge.

Les combattants ignoraient que leur chef était une femme. DR

Une fin de martyre

Le 30 novembre 1670, Temnikov est repris par les troupes tsaristes du général Yury A. Dolgorukov. Cachée dans l’Eglise, Alyona abat plusieurs soldats avant d’être emmenée le 4 décembre. Torturée pendant plusieurs jours dans l’espoir d’obtenir l’identité d’autres rebelles, elle ne divulguera aucune information.

Autour d’elle, les accusations pleuvent : sorcellerie, hérésie, brigandage… Mais le plus grave aux yeux de l’Empire reste… le crime de s’habiller en homme. La voilà condamnée à être brûlée sur le bûcher. D’après les témoins, Alyona serait montée sur le bûcher en silence, aurait sauté et fermé la trappe sans un mot, avant de mourir.

Parmi les spectateurs, un certain Johannes Frisch, un voyageur allemand. Comparant Alyona à une Amazone, « supérieure aux hommes par son courage inhabituel », il écrit :

« Quelques jours après l’exécution de Razin, une religieuse a été brûlée, qui, étant avec lui, comme une Amazone, a surpassé les hommes dans son courage inhabituel. Lorsqu’une partie de ses troupes a été vaincue par Dolgorukov, elle, étant leur chef, s’est réfugiée dans l’église et a continué à y résister si obstinément qu’elle a d’abord tiré toutes ses flèches, tuant sept ou huit autres, et après avoir vu qu’une nouvelle résistance était impossible, détacha son sabre, le jeta et, les mains tendues, se précipita vers l’autel. C’est dans cette position qu’elle a été retrouvée et capturée par les soldats qui s’étaient précipités. Elle était censée avoir une force sans précédent, car il n’y avait personne dans l’armée de Dolgorukov qui pouvait tirer jusqu’au bout l’arc qui lui appartenait. Son courage a également été démontré lors de l’exécution, lorsqu’elle est montée calmement au bord de la hutte. »

Si la révolte se solde par un échec, Razin est une référence historique dans son pays. Pouchkine lui dédie même un cycle de poèmes.

Quant à Alena, bien moins présente dans les traces historiques, elle n’a pas manqué de faire couler l’encre. La célèbre poétesse Elena Nesterova lui a offert un poème historique. De son côté, le conte de T. N. Mitryachkin est dédié à « l’héroïne la plus colorée et la plus mystérieuse de l’histoire russe. »

Par Pauline Gauthier

Cet article a initialement été publié dans notre N°5, « La nuit nous appartient », paru en octobre 2021 (ici).

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