A l’occasion de la publication de 40 ans de musiques hip-hop en France (Presses de Sciences Po, 2022), Combat a interrogé Marie Sonnette-Manouguian et Alice Aterianus-Owanga sur le chapitre que la sociologue et l’anthropologue signent à quatre mains, « Rap et mouvements sociaux ». S’intéressant à la France et à plusieurs pays francophones d’Afrique, elles décortiquent le rap « engagé ». Cet article a initialement été publié dans notre n°10, paru au printemps 2023.
Comment avez-vous au l’idée de cet ouvrage, et plus particulièrement de ce chapitre ?
Marie Sonnette-Manougian (M. S.-M.) : Ce livre est issu d’un travail mené à plusieurs depuis 2017 environ. Avec Karim, nous voulions dresser un bilan de l’état de l’art sur la musique hip-hop, et enquêter dessus.
Alice Aterianus-Owanga (A. A.-O.) : Le chapitre découle d’une entreprise que nous partageons avec d’autres chercheurs sur le rap en Afrique, pour déconstruire le lieu commun du rap comme un genre essentiellement subversif et contestataire. Nous voulions décortiquer les modalités d’action du rap, ses répertoires, ses outils qui en font un genre musical efficace dans les mouvements sociaux.
Vous évoquez les formes d’engagement des rappeurs. Qu’est-ce qui les distingue d’autres musiciens ?
M. S.-M. : Nous voulions voir comment les artistes se lient à des mouvements sociaux. En cela, je ne pense pas qu’il y ait vraiment de spécificité du rap dans ses pratiques d’engagement. En revanche, il se différencie dans son émergence au cours des années 1990 et 2010. L’engagement prend alors plusieurs formes. On peut citer par exemple le CD des 11’30 contre les lois racistes édité dans les années 1990 en opposition aux textes Pasqua-Debré.
Sur quels thèmes les rappeurs s’investissent-ils ?
A. A.-O. : Dans chaque cas, il y a des contextualisations historiques particulières, qui aident à comprendre les causes d’engagement des rappeurs. C’est très visible dans l’émergence des scènes rap de différents États africains francophones dans les années 1980 et 1990, mais aussi 2010. Et au-delà de ces contextualisations historiques, nos travaux montrent que ces artistes s’inscrivent dans un tissu associatif et syndical, permettant à une expression de colère d’aboutir à une organisation. Ces rappeurs vont ainsi devenir les haut-parleurs de ces mouvements.
Vous traitez beaucoup de l’Afrique, tout en analysant également la France. Quelles différences ou similarités avez-vous observées ?
A. A.-O. : Il peut y avoir une continuité postcoloniale similaire dans différents pays africains francophones. Je pense notamment à des scènes culturelles très impactées par les programmes de diplomatie française ou les centres culturels français, qui revêtent une grande importance dans la genèse de scènes et d’artistes rap contestataires.
Comment expliquez-vous les associations faites entre mouvements et artistes ?
M. S.-M. : Lorsque ces associations existent, il faut imaginer que beaucoup n’ont pas eu lieu. Il convient de se demander pourquoi des artistes sont sollicités, mais aussi pourquoi ils acceptent. Médine, Youssoupha ou encore Kery James, par exemple, vont aujourd’hui répondre favorablement. La question est à poser du côté des artistes : pourquoi ont-ils développé une vision de leur utilité sociale en tant qu’artistes ?
Vous avez aussi fait un portrait type des rappeurs engagés…
M. S.-M. : L’idée était de voir comment se joue la question politique dans leur socialisation, c’est-à-dire comment elle émerge à partir du moment où ils font du rap. Médine et Youssoupha vont par exemple avoir une vision du rap comme vecteur principal de la contestation sociale, et donc imaginer que c’est à travers leur rap qu’elle s’illustre. On voulait aussi voir s’il existait une socialisation plus précoce, notamment familiale, ou un militantisme qui précède l’entrée dans le rap. C’est le cas du MAP ou de ZEP [respectivement Ministère des affaires populaires et Zone d’expression populaire, deux groupes de rap].
A. A.-O. : Des entretiens croisés menés avec Smockey et Madj ont révélé une concaténation dans leur propre parcours, liée à leur famille et leur propre contexte politique. Dans un autre article, j’ai comparé trois parcours d’artistes étiquetés comme engagés sur le continent africain : Didier Awadi, Smockey et Lord Ekomy Ndong, et montré trois degrés d’implications politiques et de mobilisation. Lord Ekomy Ndong fait le choix de ne pas prendre parti ; Smockey est passé de l’engagement musical à l’action militante avec la création du Balai Citoyen ; et Didier Awadi produit des chansons pouvant être mobilisées dans des mouvements anti-régime mais reste en retrait d’un engagement direct, représentant un entre-deux par rapport aux deux précédents exemples et à leur apparente opposition.
La mobilisation sociale, dans le rap, est-elle moins forte aujourd’hui ?
M. S.-M. : On parle de périodes qui ont été très prolifiques du point de vue de la contestation sociale. Les mouvements sociaux sont ainsi des moments historiques importants, qui font contribuer toute la société, dont les rappeurs. Certains ont même été à la tête de ces mouvements, comme au Burkina Faso avec le « Balai citoyen ». En France, les années 2000 connaissent un fort engagement politique de rappeurs avec la politisation intense de la jeunesse. Les protestations s’agrègent autour des questions anticapitalistes et des forums sociaux et contre-sommets, mais aussi une mobilisation mondiale contre la guerre en Irak. Plusieurs secteurs de la société trouvent une manière de s’y investir, dont les rappeurs. Malheureusement, ces dernières années sont plus « calmes » du point de vue de l’organisation sociale de la contestation. On comprend donc pourquoi les prises de position des rappeurs sont moins visibles.
A.A.-O. : La mobilisation des rappeurs n’aurait pas existé sans un contexte général de mobilisation, comme les transitions démocratiques des années 1990 ou le moment des Printemps Arabes. Dans les États africains que j’ai suivis, les mobilisations citoyennes sont également souvent liées à des périodes d’élections. On peut citer la création de Y’En A Marre (YEM) en 2011, alors que des élections ont lieu en 2012.
Quels sont les sons ou albums qui vous ont marqué ?
M. S.-M. : Mes premiers souvenirs sont les 11’30 Contre le racisme. Et sinon, trois albums des années 2000 m’ont marquée : La Formule Secrète d’Assassin, avec notamment « L’Etat assassine » pendant mes premières années de fac ; puis La rage du Peuple de Keny Arkana et Arabian Panther de Médine, pendant mes premières manifestations.
A. A.-O. : J’ai grandi dans le Sud de la France. J’écoutais La Fonky Family et l’album Si Dieu Veut, et ensuite Art de Rue. Au Gabon, le projet qui m’a le plus marquée est le Bwiti Gang Cypher. Il a été porté en 2016, pendant le gros conflit postélectoral qui a amené à une crise sans précédent et un total déclin de toutes les activités. Plus récemment, le pays a connu le développement d’un style qui pioche un peu dans la Trap et qui s’appelle la Ntcham. C’est un style qui renvoie à des mouvements de danse qui imitent l’esthétique des braqueurs et bandits de rue. Il va parler d’histoires de rapports de genre, d’amour, avec toutes les émotions que peuvent connaitre les jeunes gabonais dans un contexte de crise économique et de transformations des rapports. Parmi ses artistes les plus connus se trouve Donzer, un de ses précurseurs.
Comment voyez-vous l’avenir et la scène rap au regard de ce que vous avez écrit ?
M. S.-M. : Je pense que la scène rap actuelle est comme dans les années 1980, très diversifiée. Pour moi elle est, et a toujours été, diverse, avec des morceaux festifs et d’autres plus politiques en parallèle. On peut ainsi suivre des débats politiques, surtout au moment des élections sur Twitter, avec des rappeurs qui appellent à voter pour Mélenchon ou contre Marine Le Pen. Des questionnements politiques continuent d’émerger aujourd’hui.
Propos recueillis par Marius Matty et Mathilde Trocellier
