Abrège Sœur : contre-attaque féministe sur les réseaux

COMBATTANTE. Chaque lundi, Combat vous entraîne à la rencontre d’une femme qui change le monde. En quelques mois, la secrétaire médicale de 27 ans s’est imposée comme une figure incontournable de la riposte féministe sur internet.

Elle sirote le contenu de sa tasse en silence, le sourire au bord des yeux, avant de lâcher une punchline implacable. Sa parodie des discours d’Alex Hitchens, ce coach en séduction autoproclamé et masculiniste certifié dont le compte a été suspendu suite à son audition délirante dans le cadre de la commission d’enquête parlementaire sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs, a récemment fait s’esclaffer la Toile. Encore inconnue des réseaux sociaux il y a un an, Isa fait désormais trembler la sphère masculiniste.

C’est dans le centre de la France que la future « Abrège Sœur » passe son enfance. La jeune Isa grandit auprès d’une famille engagée, mais peu sensible aux questions féministes. « C’était un non sujet », se souvient-elle. Il lui faudra attendre ses années lycée pour que le féminisme vienne toquer à sa porte grâce aux réseaux sociaux. Très vite, elle s’engage auprès du Planning Familial et d’associations comme Nous Toutes. « Je participais autant à des manifestations qu’à de la prévention au niveau des IST ou à des permanences auprès de femmes victimes de violences conjugales » raconte celle qui travaille désormais dans le milieu médical.

Pendant plusieurs années, Isa propose du contenu sur TikTok et Instagram. Elle y parle « un peu de tout », notamment de psychologie et de féminisme. Jusqu’à ce qu’un post en particulier la fasse sortir de l’ombre.

« Peu de personnes osent aller au front »

Le 10 mars 2025, Isa décide de reprendre une vidéo d’Abrège Frère. L’influenceur aux plus de 1,6 million d’abonnés est alors connu pour ses posts à vocation humoristique qui consistent à synthétiser des témoignages publiés sur les réseaux sociaux. Le jour où celui-ci résume le témoignage de Lila Bonbon, une influenceuse victime d’agression sexuelle, la jeune femme considère qu’il a franchi une ligne rouge. Elle s’empare du concept pour abréger les discours masculinistes. « Après ma vidéo, Abrège Frère s’est défendu en disant qu’il voulait donner de la visibilité à Lila Bonbon, qui est pourtant déjà visible avec son 1,5 million d’abonnés. Surtout, il n’a pas abrégé le témoignage de son agresseur, Adam de Sagesse. S’il était vraiment dans une démarche équitable, il aurait abrégé les deux. »

Encore inconnue des réseaux sociaux il y a un an, Isa fait désormais trembler la sphère masculiniste. Photo : Emma Birski

Contre toute attente, la vidéo d’Abrège Sœur fait exploser les compteurs. Seulement trois mois plus tard, le compte engagé d’Isa dépasse les 200.000 abonnés sur Instagram. « Je ne m’attendais pas à ce que ça lance quelque chose » confie-t-elle. Le ton est donné. « Abrège Sœur » va reprendre les codes de son adversaire — vidéos rapides, mises en scène simples, voix off – pour en inverser le contenu. Là où certains créateurs masculins résument pour éteindre, Isa résume pour éclairer. Chaque vidéo devient un petit électrochoc. Une arme de précision. « J’ai décidé de continuer car je trouvais qu’il manquait d’une figure féministe vraiment engagée sur les réseaux sociaux, explique-t-elle. Peu de personnes osent aller au front. »

« Je préfère être une Tana qu’un violeur »

Car depuis le lancement de son compte, Isa est devenue une cible. Ses posts, armes cinglantes contre les discours masculinistes, lui valent régulièrement des messages de haine, mais aussi des menaces de mort et de viol. « On a parfois du mal à saisir à quel point il est difficile d’être une femme sur les réseaux sociaux, et de se revendiquer féministe » témoigne-t-elle. « Les mascus adorent nous faire peur, nous menacer. Ce ne sont pas que des critiques, mais des choses qui peuvent aussi m’impacter dans ma vie réelle. Il faut se protéger et être vigilante. Soit tu acceptes que ces choses peuvent se produire, soit tu n’es pas faite pour faire ça. Mais je pense qu’il faut savoir faire front, même si ce n’est pas facile. »

Loin de se laisser intimider, Isa multiplie les posts de prévention et soutien aux victimes, toujours avec une bonne dose d’humour et sa célèbre tasse à la main. Lorsqu’un TikTokeur affirme que « grâce aux féministes, les filles couchent avec n’importe qui… », elle l’interrompt en souriant : « mais pas avec toi ! » Une remarque sur les tenues vestimentaires ? Un discours misogyne visible par des milliers de personnes ? Elle dégaine. En moins de trente secondes, elle résume les logiques patriarcales derrière certains propos, déconstruit les discours masculinistes avec un sourire espiègle, et ponctue ses interventions d’un geste devenu signature : une gorgée de boisson bien aspirée, comme si elle venait d’achever une opération chirurgicale sur la bêtise.

Au quotidien, elle s’affiche bien dans ses baskets et fière de son corps. Chez Abrège Soeur, la honte d’être une femme n’existe pas. Elle multiplie aussi les messages à impact, jusque devant l’Arc de Triomphe, où elle brandit une pancarte « je préfère être une Tana qu’un violeur. » « Ma tenue ne justifie pas un viol » affiche-t-elle encore en maillot de bain dans son salon. Sous ses posts, les messages de remerciements et de soutien féminins fleurissent, contrebalançant un peu le poids des menaces.

« J’essaie de faire des vidéos régulièrement et d’apporter un message qui soit positif et constructif. Hommes comme femmes, je souhaite cibler les personnes qui ne sont pas forcément engagées et de les faire changer. » Et le travail paie. De plus en plus, la jeune femme reçoit des messages d’hommes avouant avoir réalisé certains comportements misogynes en visionnant ses vidéos. « On me dit parfois qu’au départ, je pouvais être perçue comme une personne froide et hautaine. Avec le temps, les gens apprennent à connaître ma personnalité. »

« Les masculinistes ont retourné #MeToo »

Les femmes seraient plus féministes, les hommes de plus en plus masculinistes… en particulier chez les jeunes. C’est le résultat accablant pointé du doigt par le rapport du Haut Conseil à l’Egalité cette année. Selon cette enquête, 52 % des 25-34 ans trouvent que l’on s’acharne sur les hommes. 37 % des hommes considèrent que le féminisme menace la place et le rôle des hommes dans la société. Le masculinisme, défini en mai dernier dans le Petit Larousse comme un « mouvement qui estime que l’homme souffre de l’émancipation des femmes » a notamment pris de l’essor sur les réseaux sociaux. Des vidéos d’influenceurs comme Alex Hitchens, La Menace ou Andrew Tate, qui ciblent particulièrement les moins de 30 ans, appellent à un sursaut viriliste et combattent farouchement le féminisme. Leurs contenus totalisent plusieurs centaines de milliers de vues.

« Il n’y a pas un retour du masculinisme, estime de son côté Abrège Soeur. Il a toujours existé, mais a paradoxalement été exacerbé après #MeToo. Ce mouvement était nécessaire, nous voulions dénoncer les personnes problématiques. Mais les mascu ont réussi à retourner ça. Ils se sont sentis menacés et ont eu besoin de faire trois fois plus de bruit pour nous faire taire. »

Si la parole se libère au sujet des VSS depuis quelques années, les violences faites aux femmes restent malgré tout un tabou. « Quand ils voient un témoignage, plutôt que de plaindre la victime, les hommes vont plutôt avoir tendance à avoir peur de se faire eux-même accuser, observe Isa. Cette réaction ne les place pas en capacité de nous écouter. » La jeune femme constate notamment un regain de virulence chez les plus jeunes. « J’essaie d’avoir un rôle de grande sœur » dit-elle.

Pour que la lutte prenne réellement de l’ampleur, Isa appelle les hommes à devenir nos alliés. Loin des rumeurs qui lui prétendent une haine des hommes, elle croit en notre capacité à nous unir. Elle revendique un féminisme inclusif, qui ne vise pas les hommes en tant que tels, mais les discours toxiques qu’ils propagent. « Quand un homme est victime d’agressions sexuelles, il est autant soutenu par des hommes que par des femmes. Quand nous sommes victimes, peu d’hommes font bloc derrière nous. Encore trop peu d’entre eux se sentent concernés par ce que l’on vit en tant que femmes » dénonce-t-elle. A ses yeux, cette déconstruction ne pourra pas faire l’impasse d’une meilleure éducation à l’empathie. « Et malheureusement, il faut parfois aussi leur faire la même chose, en restant bien sûr dans une juste mesure. »

« J’ai envie d’être dans le dialogue »

« Ici, on inclut toutes les femmes, qu’elles soient transgenres, voilées, racisées, en handicapées, lesbiennes, etc. Ayons conscience que parfois, on a une posture d’oppresseur » martelait récemment Isa sur son compte. Engagée dans une lutte intersectionnelle, Abrège Sœur s’empare aussi des violences faites aux enfants. Malgré les difficultés, elle endosse le rôle de prévention sur des sujets douloureux. Il y a quelques semaines, elle révélait par exemple l’existence de poupées réalisées au profit des pédophiles. « Je m’intéresse à ces sujets-là depuis des années. Même si ces sujets sont durs, il faut les médiatiser. On en parle beaucoup en off sans oser le faire en public parce que ça fait peur, ça dégoûte. »

Depuis peu, des rap aux tonalités humoristiques ont pris place sur le compte d’Isa. La jeune femme a aussi lancé Soeur Podcast. Son micro recueille les paroles des victimes afin de les visibiliser. Couple toxique, différence d’âge, homme agressé.. elle aborde tous les sujets « dont on parle peu. »

Son fil rouge : derrière l’humour et la dénonciation, la bienveillance reste de mise. Elle-même victime de VSS il y a quelques années, elle insiste sur l’importance de rester pédagogue. « Partir en cas de violences, décentrer les hommes de sa vie, tout cela n’est pas toujours évident. J’ai vraiment envie d’être dans le dialogue, dans l’écoute, dans le non-jugement. » Elle ajoute : « Je suis entourée de gens qui ne sont pas du tout engagés. Cela m’a aussi permis de gagner ce côté pédagogue, parce que je me mets vraiment à la place des autres. J’arrive facilement à comprendre ce qu’ils pensent. » Loin de briser des amitiés, son engagement lui aurait plutôt permis de « faire un tri » en provoquant des rencontres avec des personnes ouvertes d’esprit, prêtes à se déconstruire. « Paradoxalement, ceux qui m’ont posé le problème n’étaient pas ceux qui voulaient apprendre tout en étant maladroits. C’étaient ceux qui se mettaient en sachant, des hommes qui se disaient féministes sans réellement l’être. »

Quand on lui demande ce qui la fait vibrer dans la vie, Isa sourit. « Je fais déjà ce que j’aime. Cette lutte-là, c’est moi, c’est ma passion. » Comme un miroir tendu à une époque saturée de discours toxiques, Abrège Sœur propose aussi bien un safe place féministe qu’un espace prêt à détruire tous les tabous. À travers elle, c’est toute une génération qui trouve une langue pour dire non – et le dire bien.

Par Charlotte Meyer

Image à la Une : Les Petits Regards

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