COMBATTANTE. Chaque lundi, Combat vous entraîne à la rencontre d’une femme qui change le monde à sa manière. Cette semaine, nous partons en mer, à la rencontre de la directrice d’expédition pour la Fondation Tara Océans depuis plus de 10 ans et co-créatrice de l’association et podcast Women of the seas.
La première fois que j’ai rencontré Clémentine, c’était lors d’une conférence au sommet Change Now : le nom de l’événement donne déjà le ton de l’échange. Avec elle, c’est tout un univers que j’ai découvert. Entre passion pour le plancton et bagarre pour l’égalité des genres, Clémentine est une véritable femme des mers.
Une passion née du plancton
Avec son statut de plongeuse professionnelle, son association Women of the Seas qu’elle a montée avec son conjoint et sa casquette de directrice des expéditions pour Tara Océans, Clémentine a toujours beaucoup de choses à raconter. Elle a le don de rendre les plus petites choses totalement passionnantes : “Je suis complètement animée par le plancton, ces micro-organismes qui vivent dans l’océan, qui sont presque invisibles à l’œil nu. Puis, tu les mets sous un microscope et il y a toute une vie qui se développe. C’est tout un peuple de la mer, qui a un énorme rôle pour le climat sur Terre, parce qu’ils pompent énormément de CO2 : ils ont un rôle dans la pompe à carbone. A l’école, on a appris qu’on respirait sur Terre grâce à la photosynthèse, mais on parlait principalement des arbres. Il y a 50% de l’oxygène qui provient du plancton, alors il ne faut pas l’oublier. Et puis, c’est aussi la base de la chaîne alimentaire.”
Quand on lui demande pourquoi elle travaille aux côtés de Tara, elle se souvient : “en tant que plongeuse, j’observais des choses sous l’eau. Je voyais des interactions sur les récifs coralliens, entre ceux-ci et des mammifères plus grands. Après, j’ai découvert le plancton et je suis devenue complètement accro. Je me suis lancée dans mon métier parce que j’avais envie d’en apprendre plus. J’avais envie de comprendre comment l’océan fonctionnait. Je voulais prendre part, moi aussi, à sa découverte et à sa préservation, partager sa richesse au sens large avec différents publics. C’est ça qui fait que je travaille chez Tara.”

Ce qui anime Clémentine, ce qui lui fait continuer son métier, ce sont les rencontres. Artistes, scientifiques et élèves enrichissent le quotidien de la jeune femme. C’est d’ailleurs pour nourrir cette passion du lien humain qu’elle a fondé Women of the Seas, le podcast des femmes de la mer, en 2020. En dehors de la nécessité de mettre en avant des femmes, “ce sont des rencontres humaines incroyables, qui m’inspirent”. Au fil des épisodes, les auditeurs vont à la rencontre de Capucine Trochet, navigatrice et écrivaine embarquée sur un petit voilier de pêche du Bangladesh, Marion Garnier, gabière et officière embarquée à bord de la frégate l’Hermione en route vers les Etats-Unis ou encore Aline Fiala, océanologue, chercheuse des abysses embarquée dans le sous-marin Nautile dans la fosse de la Barbade.
Briser le plafond de verre
“Les femmes ont leur place en mer”. Oui, évidemment, mais selon le Ministère de la Mer, en 2023, les femmes ne représentent que 21,4% des personnes travaillant dans le secteur maritime. Clémentine, elle, brise les préjugés et les normes. C’est pour cela qu’elle est partie naviguer entre les Caraïbes et la Polynésie française en 2019. “J’étais avec des ami.e.s et les autorités, par exemple, préféraient s’adresser aux hommes en premier. On me demandait tout le temps où était le skipper, alors que c’était moi ! Le problème, c’est le manque de modèles féminins dans le milieu maritime.”
Et pour cause, certaines petites filles ne pensent même pas que cela soit possible pour elles de travailler en mer. “Les choses évoluent, mais il reste un plafond de verre quand même très présent, notamment en sciences, où je peux observer que les différentes personnes avec qui je travaille sont principalement des directeurs hommes qui mènent les expéditions. Ensuite, en dessous, ce sont les femmes. C’est rarement l’inverse. Lorsqu’on n’était que des filles en mer, on nous disait : ‘mais vous n’avez pas peur d’être en mer seules quand on est des femmes ?’ C’est pesant. ”

Des peurs, des rêves
A l’heure où Donald Trump interdit les mots “climat” et “femme” dans les rapports scientifiques, j’ai demandé à Clémentine si elle avait des peurs concernant le monde actuel. “Ce qui me fait le plus peur, je pense que c’est la soif de pouvoir et de reconnaissance permanente. C’est vraiment dangereux. Peu importe où l’on vit, d’où l’on vient, notre milieu social ou notre statut. Au fond, ce qui nous anime tous, c’est le besoin de manger à notre faim, de dormir dans un lit confortable, de vivre dans un environnement sûr, et de partager des moments avec ceux qu’on aime. Cela dit, certains semblent avoir besoin de toujours plus, quitte à écraser les autres pour combler un vide intérieur j’imagine et obtenir une forme de reconnaissance et de pouvoir. C’est la psychologie humaine qui est complexe parce qu’on est tous égaux mais qu’il y en a qui veulent être au dessus des autres.”
Maman depuis deux ans, la jeune femme s’interroge : “comment faire en sorte que mon enfant grandisse en se sentant bien dans ses baskets, dans un cadre sain et sécurisé, tout en apprenant à respecter les autres et le monde qui l’entoure ?”
Cependant, malgré ces peurs, Clémentine a des rêves : “je souhaiterais que l’on fasse tous corps avec la nature à laquelle on appartient. Je rêve qu’on arrête cette division permanente entre les humains et les animaux, entre les hommes et les femmes. On serait tous plus respectueux et cela réglerait beaucoup de problèmes. »
| Pour retrouver Clémentine : Son podcast et association Women of the Seas : https://www.womenoftheseas.org/ La Fondation Tara Océans : https://fondationtaraocean.org/ |

Antoine Clément, Clémentine Moulin, Anne Smith, Aventurières de la mer, OUEST FRANCE, 2024, 104 p., 22 euros, à retrouver ici
