Études écourtées, mariages précoces, discriminations de genre… Être une fille et grandir dans le Sous-continentreste un combat permanent malgré l’évolution progressive des mentalités. Les communautés à faibles revenus sont souvent les plus touchées. Depuis 2014, l’équipe du projet Dharavi Diary tente de changer la donne dans le plus grand bidonville du monde.
Les mains posées sur ses livres de révisions, Suman Sharma, 21 ans, observe ses élèves noircir les pages de leur cahier. Au programme : alphabet pour les petits, mathématiques pour les plus grands et brouhaha général. La cacophonie de Dharavi, labyrinthe de tôle aux portes de Bombay, s’écoule au pied du local de Dharavi Diary – l’un des programmes du Slum & Rural Innovation Project, créé en 2014 par le documentariste Nawneet Ranjan.
À l’intérieur, entre les piles de livres et les affaires éparpillées sur le lino bleu et blanc, la concentration est difficile mais intacte. Ils sont plusieurs dizaines de jeunes des environs à être venus cet après-midi pour réviser leurs examens de fin d’année. Suman a elle aussi fait le déplacement, malgré des partiels qui approchent à grand pas. « On est plus souvent ici que dans notre maison, commente l’étudiante. Chez nous, c’est tout petit et il y a toujours quelque chose qui nous empêche de travailler correctement. »
Disparités sur le territoire
Deuxième d’une fratrie de quatre, Suman est pour l’instant la seule à avoir terminé le lycée et à aller à l’université. Elle est la première apprenante de sa famille, comme de nombreux jeunes passés par Dharavi Diary. « Ma grande sœur est l’aînée mais elle s’est mariée et a quitté la maison », raconte Suman. Son rêve à elle : étudier et travailler dans la mode. Pourtant, rien ne la prédestinait à envisager un tel parcours. L’école, ce n’était pas vraiment son truc jusqu’à ce qu’elle rejoigne Dharavi Diary, à 14 ans : « j’y ai compris à quel point l’éducation était essentielle pour accéder à une vie meilleure », sourit-t-elle. Mais la décision qui bouleverse vraiment le cours de sa vie, c’est celle que ses parents prennent vingt ans plus tôt en quittant leur petit village de l’Uttar Pradesh, l’un des États les plus peuplés et les pauvres du pays. « Là-bas, les filles ne sont pas toujours autorisées à poursuivre leurs études », avance Suman.

L’accès à l’éducation est encore inégal dans certaines régions de l’Inde, malgré une évolution progressive. L’enseignement gratuit et obligatoire pour les 6-14 ans n’est devenu une réalité qu’à partir de 2009, avec la loi sur le droit à l’éducation. Entre-temps, la fréquentation des écoles publiques a en effet augmenté pour cette tranche d’âge et au-delà et ce, même pour les filles. Le pays offrirait désormais aux femmes un niveau d’éducation presque similaire à celui des hommes, selon le Global Gender Gap Report 2022. Dans son enquête menée la même année en zone rurale, l’ONG Pratham observe aussi que les filles âgées de 11 à 14 ans ne sont plus que 2 % à déserter les bancs de l’école. Si ce taux baisse chez les 15-16 ans depuis une dizaine d’années, il reste quatre fois plus élevé, avec près de 8 % de jeunes non-scolarisées. Dans l’Uttar Pradesh, là d’où vient Suman, il atteint même les 15 %.
Changer la donne
« Si les parents ont un garçon, une fille et peu de moyens, ils seront plus enclins à laisser leur fils étudier, témoigne Nikhat Shaikh, enseignante à Dharavi Diary. Les filles sont destinées à se marier et à quitter la maison. » En Inde, l’âge légal du mariage est de 18 ans pour les femmes, contre 21 pour les hommes. Pourtant, l’Unicef estimait en 2019 que sur les 223 millions d’enfants mariées recensées dans le pays, près de 102 millions l’auraient été avant leurs 15 ans. L’âge médian de la première union, lui, a beau reculer avec le temps, il reste relativement précoce pour les femmes. Une enquête gouvernementale menée entre 2019 et 2021 indiquait qu’il ne s’élevait qu’à 19,2 ans pour les répondantes âgées de 20 à 49 ans. « Les parents se disent qu’une fois leur fille mariée, elle pourra vivre avec l’argent de sa belle-famille, poursuit Nikhat Shaikh. L’éducation des hommes leur semble donc plus importante. »
C’est pour tenter de changer la donne que Nawneet Ranjan crée Dharavi Diary, en 2014. « Beaucoup de filles issues de ces quartiers s’occupaient alors du foyer quand les adultes partaient travailler, explique le documentariste. Dans ces cas-là, cela impacte leur bien-être et leurs études. Elles sont considérées comme des citoyens de seconde zone. » L’objectif initial : prouver que l’apprentissage n’est pas une question de genre et initier les filles du bidonville aux technologies. Un engagement qui vaut au projet de remporter un Google Rise Award, en 2016.

Un lieu d’empowerment
Suman Koli, 17 ans, est de celles qui ont connu le projet à ses débuts. C’est là qu’elle a appris à parler anglais, à utiliser un ordinateur et à lire correctement. Des compétences mal assimilées à l’école publique, où le suivi est souvent lacunaire. Dharavi Diary permet alors d’éviter les cours de soutien privés, nécessaires pour réussir dans le système public.
Désormais, Suman a elle aussi un projet : étudier dans l’espoir de décrocher un poste de secrétaire. Elle passe chaque jour plusieurs heures entre les murs de Dharavi Diary pour aiguiser ses connaissances et guider les plus jeunes. Une réussite, impensable pour elle il y a quelques années. « Avant, je ne parlais à personne, je n’avais pas confiance en moi, se souvient Suman. Je m’ouvre au monde en venant ici. » Car Dharavi Diary est bien plus qu’un espace de tutorat pour ses protégés : c’est aussi un lieu d’empowerment, où chaque jeune peut s’écrire : « On développe leurs compétences en matière de leadership, de technologies et de communication pour qu’ils deviennent acteurs du changement, souligne Nawneet Ranjan. Une large partie de la population urbaine vit dans des lieux comme Dharavi. Si on veut faire la différence, il faut y impliquer les jeunes. »
Chômage en hausse
En plus d’avoir été exporté au-delà de Dharavi, le programme est maintenant ouvert aux garçons, « pour penser un récit commun », avance son fondateur. « On ne veut empêcher personne d’accéder au savoir », ajoute Suman Sharma. Et pour cause, même diplômé, la compétition est rude, surtout pour les jeunes. L’économie indienne a beau monter en flèche, le taux de chômage grimpe avec elle. Il s’élevait à 8,11 % en avril dernier, contre 7,8 % le mois précédent. Déjà peu présentes sur le marché du travail, les femmes ont quant à elles vu leur participation chuter de près de 10% en 23 ans, selon la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du travail.
Mais à Dharavi, les deux Suman comptent bien s’accrocher. « Nos parents nous ont tout donné pour nous offrir un futur, marque Suman Koli, la lycéenne. Je veux leur rendre la pareille. » Dans la lumière de l’après-midi, la marée de tôle du bidonville tranche avec les murs jaunes et recouverts d’affiches de Dharavi Diary. Suman Sharma acquiesce : « Ça sera dur, mais on se doit d’essayer. »
Par Clara Jaeger
