Chaque lundi, Combat vous présente une femme inspirante et engagée. Aujourd’hui, nous vous emmenons à la rencontre d’une vulgarisatrice des sujets liés à la sexualité sur les réseaux sociaux. Plus connue sous le pseudonyme de @mashasexplique, elle aborde ces thèmes sous un angle féministe et anti-fasciste.
On n’a presque jamais autant parlé du « bodycount » depuis les années 1960. Ou plus précisément entre 1965 et 1975, lorsqu’en pleine guerre du Vietnam, l’armée américaine invente ce concept pour désigner… le nombre de personnes tuées lors des combats. Il faut attendre les années 2010 pour que ce terme se mette à désigner la liste de nos partenaires sexuels.
Pour comprendre tout l’historique, on vous renvoie à cet (excellent) article signé Judith Duportail. Le bodycount, y écrit-elle « est un concept fasciste. » Surtout, il est de plus en plus présent. Mot chéri des groupuscules masculinistes qui explosent sur la toile, outil de haute valeur prôné par l’extrême droite, le concept s’inscrit en réalité dans un mouvement bien plus large. Il n’est que la pointe de l’iceberg d’une parole qui n’a de cesse de grimper ; celle de la peur, du contrôle, de la censure. Derrière les attaques contre la sex-education en ligne se dessine une logique bien connue : celle des idéologies autoritaires, pour qui la sexualité libre est une menace. C’est dans ce contexte que des personnalités comme Masha prennent la parole. Objectif : expliquer le consentement et démonter les mythes à propos de la sexualité.
Rendre la sexualité accessible
Le déclic pour se lancer sur les réseaux est venu d’un manque d’information sur la sexualité : “quand j’étais adolescente, trouver des réponses à mes questions autour de la sexualité était un parcours de la combattante. Je voulais des réponses fiables et bienveillantes mais c’était quasiment impossible.” Quand elle est tombée enceinte, Masha a créé un blog pour raconter son expérience et faire de la vulgarisation sur ces sujets. Ce blog a pris de l’ampleur et la jeune femme cumule aujourd’hui plusieurs centaines de milliers d’abonné.e.s sur les réseaux sociaux. Elle subit pourtant quotidiennement du harcèlement : “là où les réseaux ont changé ma perception, c’est par rapport à l’image que j’ai de moi-même. Je dois faire tout le temps attention à ce que je renvoie, même dans ma vie privée, et c’est parfois dur de trouver une limite. Néanmoins, les haters ne m’atteignent pas car il faut se rappeler que ce n’est jamais soi le problème”.
Si Masha est consciente de l’impact qu’elle a dans la sexualité de celles et ceux qui la suivent, elle est aussi lucide sur les normes qui pèsent sur notre intimité. Selon l’influenceuse sexo, “tout est politique, même le sexe. Par exemple, le traitement des sexualités, la banalisation des violences sexistes et sexuelles et même le plaisir féminin sont des sujets extrêmement actuels et politiques.” Selon une enquête d’OpinionWay pour Sidaction, 43% des 16-34 ans pensent qu’une femme qui multiplie les partenaires « ne se respecte pas ». Le rôle de Masha est préventif : lorsque l’on sait que, selon la même enquête, un jeune sur six pense que le préservatif est un signe de faiblesse, il y a de quoi s’alarmer.
Informer pour lutter
À l’heure où ce droit est de plus en plus remis en question, Masha a documenté son avortement : “pour moi, le message était avant tout politique. Une femme sur trois est concernée et quand on cherche des informations sur Internet, il y a de nombreux faux témoignages de personnes anti-avortement.” En partageant son expérience, elle cherche à reprendre le contrôle du récit, face à une désinformation qui prospère sur la peur et la culpabilisation. Informer devient alors un acte de résistance.

Cette bataille autour de l’information s’inscrit dans une lutte plus large : celle contre les violences sexistes et sexuelles.
Dans une société où plus de la moitié des victimes de violences sexuelles sont mineures, certains partis politiques de droite et d’extrême droite refusent toujours de faire de la sensibilisation à l’école auprès des enfants. Plusieurs études scientifiques ont pourtant démontré que cela renforçait les capacités des plus jeunes à demander de l’aide et à reconnaître les comportements prédateurs.
La jeune femme voit la sexualité comme un outil d’émancipation. Que ce soit sur Instagram ou lors de tutoriels sur la plateforme qu’elle a co-créée, Vendredi Nuit, Masha cherche à faire de la sexualité une fête et non pas, comme beaucoup la considèrent, une contrainte. Pour cela, déconstruire les schémas normés et de domination est nécessaire : “tant que c’est dans le cadre d’un consentement explicite et éclairé de la part de tout le monde, ce qui est bien avec la sexualité, c’est qu’on peut explorer une infinité de possibilités”.
Dans un post Instagram datant du 5 juillet 2025, Masha alerte sur des concepts toxiques et basés sur des schémas hétéropatriarcaux comme le bodycount. Cette pratique, très populaire et visant à juger les femmes sur le nombre de partenaires qu’elles ont eu, est “profondément sexiste et repris par la fachosphère”. Sur les réseaux sociaux, l’influenceuse d’extrême-droite Thaïs d’Escufon affirme que les femmes ayant eu beaucoup de partenaires ont statistiquement plus de chance de divorcer car leur mari a une “méfiance qui est totalement naturelle”. La soutien d’Eric Zemmour attaque également l’égalité femmes-hommes (“indésirable”), le “féminisme moderne” (qui serait “nuisible”) et le slogan “mon corps, mon choix” (les hommes devant toujours avoir leur mot à dire sur les corps des femmes).
Le contrôle de la sexualité : outil des politiques fascistes
En 1976, Michel Foucault démontrait dans Histoire de la sexualité que celle-ci ne relève jamais simplement du domaine de l’intime : elle est un terrain politique fertile où s’exerce les mécanismes de pouvoir. Il définit comme biopolitique la gestion des naissances, de la santé et des corps par les pouvoirs publics. Les tentatives actuelles de restreindre l’avortement, la circulation de faux témoignages ou la moralisation du corps des femmes sont des exemples concrets de cette biopolitique : le pouvoir s’exerce à travers le contrôle de la sexualité des femmes. La société moderne ne réprime pas simplement le sexe, elle organise un discours permanent sur lui. École, État, religion, médias… tous participent à produire des normes.
Mais alors, quels corps doivent être protégés, contrôlés ou rendus invisibles ? Qui a le droit de gouverner les corps ? Quand des livres sont retirés des écoles américaines sous impulsion politique de Donald Trump, on cherche à museler et à réduire à l’état d’apathie les citoyen.ne.s qui se posent ces questions.

Le travail de Masha s’inscrit dans un contexte politique bien plus large qu’un simple débat sur la pédagogie ou la pudeur. Partout, l’éducation sexuelle devient un terrain de confrontation idéologique. En France comme ailleurs, ce qui se joue dépasse la question des programmes scolaires : c’est une bataille sur le contrôle des corps et des savoirs. L’éducation sexuelle devient un symbole : elle incarne la possibilité d’une autonomie individuelle face à un ordre moral imposé. La violence des réactions qu’elle suscite révèle à quel point elle touche à des rapports de pouvoir profonds.
Pour une génération qui ne trouve pas toujours à l’école ou dans la famille des réponses fiables sur le corps, le plaisir ou le consentement, des créateur.ice.s comme MashaSexplique occupent un vide institutionnel. Leur travail relève autant de la pédagogie que de la prévention. Mais cette visibilité a un prix. Les comptes de sex-éducation féministe sont devenus des cibles politiques. Ils concentrent les angoisses d’un mouvement réactionnaire qui voit dans la libération de la parole sexuelle une menace pour l’ordre social. Harcèlement, signalements, accusations de corruption de mineur.e.s : la panique morale s’intensifie en ligne avec une intensité qui dépasse largement le débat d’idées.
Le travail de Masha n’est pas anecdotique : il incarne une génération qui refuse que la sexualité soit réduite au silence.
