Oxni, le rap au service de la lutte

Depuis plusieurs années, l’artiste propose une œuvre de contre-pouvoir qui entend bien s’opposer à l’ordre dominant. Au programme : antifascisme, justice sociale, féminisme, décolonialisme et antiraciste. La convergence des luttes est au coeur de son projet.

Du palais de Tokyo aux squats, en passant par les librairies et les festivals de cinéma, les œuvres uniques et percutantes de Julia Maura sont partout. L’artiste, qui s’est fait connaître sous le pseudo oXni, est sûrement déjà apparu.e sur le fil de vos réseaux sociaux.

Ses réalisations profondément engagées peuvent autant vous emmener au tréfond de ses traumatismes, des vôtres, des nôtres, de la société tout entière, qu’à travers l’état du monde actuel. Ce qu’iel propose n’est pas qu’un voyage : c’est une plongée dans le chaos dont on ne ressort pas indemne.

ARTISTE HORS NORME

Se présenter au monde, c’est choisir dans quelle case on se positionne, quelles étiquettes on utilise. Naviguant entre plusieurs milieux et disciplines, entre les normes, Julia assume une identité fluide à laquelle son nom d’artiste fait référence. oXni, pour “objet X non identifié”, se décrit comme poète, artiste multimédium. L’artiste pansexuel·le questionne la binarité de genre et se définit comme fluide et “ok avec tous les pronoms.” Cette identité “liminale” se traduit dans son art : « le personnage d’artiste, c’est du jus de ce qu’on est. »

L’artiste « deep, dense, intense » a une présence lumineuse teintée de sensibilité. Cette lumière, elle l’utilise aussi sur scène : « la tenue que je porte, c’est un costume réfléchissant qu’on a créé avec azertype. Chacun·e peut s’y projeter et y verra quelque chose de différent. » Artiste accompli, oXni sait manier tout type de média : le son, l’image, la vidéo, le texte… Le point de départ est toujours une idée à exprimer, un concept central qui guide ensuite la mise en forme multimédia. Par la forme, qui se veut toujours au service de l’idée, l’artiste nous transporte par des œuvres justes et envoûtantes.

Autodidacte, iel n’a pas fréquenté les bancs des écoles d’art, ni des conservatoires. Son passage par les sciences sociales lui a permis de mieux comprendre les rapports de forces qui traversent notre société : « À mon arrivée à la fac, j’ai eu l’impression d’ouvrir les yeux sur le monde. » Il lui semblait alors regrettable de voir ces analyses si précieuses en partie cantonnées au petit milieu des sciences humaines. C’est par l’art, et notamment par la musique, qu’oXni souhaite les faire circuler : « Mon idée, c’était d’avaler des sciences sociales et de cracher de l’art. De donner une forme sensible à ces questions. La musique est vraiment le format idéal pour diffuser des idées et faire passer des messages. » En tant qu’artiste, son rôle politique lui semble être non pas un devoir, mais bien un besoin viscéral :

oXni, pour “objet X non identifié”, se décrit comme poète, artiste multimédium. DR

L’empouvoirement, la confiance en soi, c’est quelque chose qui peut se transmettre. C’est en tout cas ce à quoi s’attèle oXni dans les ateliers TRACK & CLIP qu’iel mène notamment avec l’association Cyberflemme, cofondé avec des ami·es, et le MAAD93. Autodidacte, Julia ne sait pas jouer d’instrument et ne connaît pas le solfège. Iel a appris à utiliser les outils de MAO (Musique Assistée par Ordinateur)“en bidouillant dans son coin” et perçoit l’autonomie des moyens de productions comme la base de l’indépendance artistique. Désormais, l’artiste transmet ses compétences techniques à différents publics, que le système tient parfois éloignés des studios et des écoles d’art. Pour iel, transmettre ces outils permet de rendre la création accessible, de désacraliser “l’art” et le processus créatif en montrant qu’avec un peu de technique, tout le monde peut créer : ce n’est pas réservé à un petit milieu.

PRENDRE CONFIANCE ET EMPOUVOIREMENT

Aussi loin qu’iel s’en souvienne, l’écriture a toujours été présente dans sa vie. Petit.x, c’étaient des chansons drôles, des histoires de fantômes ou des textes par lesquels iel se moquait des adultes. Puis, adolescent.e, le ton a changé, l’écriture est devenue plus crue : des chansons “obscènes” qui lui ont d’ailleurs valu d’être mise à la porte de chez elle pendant plusieurs mois à ses 13 ans. À son arrivée à Paris, oXni se met à traîner sur les quais de Seine où iel freestyle avec des inconnus. Évoluant dans un milieu très masculin, entouré d’hommes, iel ne s’est pas sentie soutenue ni encouragée par ces derniers, bien qu’ils furent amis à l’époque. « Ils s’encourageaient et se supportaient entre eux mais j’étais plutôt dénigrée. Pour eux j’étais cette espèce de mi-mec mi-meuf cheloue et un peu tarée. Cette bizarrerie les faisait marrer mais c’était beaucoup de taquineries réciproques. C’est plus difficile de prendre confiance en soi dans ce contexte.» C’est la rencontre avec d’autres “meufs cheloues” qui lui a permis d’oser s’affirmer en tant qu’artiste. Jusqu’à devenir aujourd’hui l’artiste reconnu.x et respecté.x pour ses œuvres et ses textes aujourd’hui.

Le rap ne l’a pas seulement émancipé par sa pratique, mais aussi par sa nature politique, « Pendant l’enfance, c’est clairement le rap qui m’a politisé.x » affirme-t-iel. Une porte d’entrée sur le monde qu’iel n’a jamais refermée et des convictions qui ont grandi depuis. L’artiste est très poreuse et sensible à l’actualité. “J’ai besoin de recracher la violence du monde en art pour ne pas exploser”. En 2023, en marge d’une manifestation, oXni subit des violences policières qui lui laissent une plaie de 10cm et autant d’agrafes sur le crâne. L’événement lui inspire la chanson “Lettres à vos ordres”, une lettre à la police qui quelques mois plus tard tuera le jeune Nahel à bout portant puis d’autres jeunes qui se révolteront contre sa mort.

Mais c’est d’abord par ses films, dont certains ont été multi-primés en festivals de cinéma, qu’iel s’est fait connaître. À la naissance de son projet musical, ses premières scènes dans des espaces féministes et/ou queers comme “Comme nous brûlons” et “Les femmes s’en mêlent”, lui ont donné de la force et permis de prendre confiance : « dès le début, j’ai eu beaucoup de retours. Des paroles de mes chansons ont été collées et graffées sur des murs, des pancartes, écrites sur des portes de toilettes publiques… De voir que mes textes résonnaient pour d’autres personnes, ça m’a aidé à me sentir légitime. ». Par la suite France TV lui commande la BO de la série féministe « Justice ! » pour laquelle iel écrit « Je suis à moi ». Cette force reçue par le public lui a permis de continuer à créer, à performer et à prendre confiance en tant qu’artiste.

« J’VAIS PAS M’LISSER POUR PASSER »

C’est aussi son engagement dans des mouvements féministes, notamment dans un mouvement de graffiti entre meufs et personnes trans, qui lui a donné la force d’affronter la scène. Ces bienfaits individuels lui ont fait réaliser et comprendre la force du collectif : comment grandir en tant que communauté et en son sein permet d’évoluer, de se construire, prendre confiance, se comprendre en tant qu’individu mais aussi en tant que partie intégrante d’un groupe. Finalement, comprendre que le collectif alimente l’individu et qu’en tant qu’individu on alimente le collectif. Grandir au sein de ces communautés lui a non seulement permis une liberté de ton émancipatrice, de politiser ce qu’iel traverse mais aussi d’avoir la force de s’affirmer au-delà de ces espaces.

Si oXni travaille aujourd’hui principalement avec des personnes meufs et des queers, iel pensent aussi que la force acquise dans ces espaces doit permettre de la porter au delà de ces cercles, avec pour finalité la convergence des luttes.

L’une des difficultés en tant qu’artiste aux propositions radicales est de ne pas se faire silencier, neutraliser en dehors des espaces militants. Pour Julia, cela n’a pas encore été le cas : « en général, ce sont les associations, les salles, les festivals, les collectifs, qui viennent directement me démarcher. Iels viennent donc en connaissance de cause et sans chercher à me changer. » Bien qu’étonné.x d’avoir pu bénéficier de subventions de la part de collectivités, Julia a conscience que la radicalité de son art lui ferme certaines portes et propositions. Iel ne se voit pourtant pas faire autrement car être plus lisse dans ses propos, perdre son essence pour être audible par une masse plus importante, irait contre son besoin de mettre des mots sur le monde qui l’entoure : “J’suis là pour piquer pas percer donc j’vais pas m’lisser pour passer” ironise t-iel.

Récemment pourtant, sa série de freestyles sur les réseaux sociaux, une proposition sous la forme d’un rap tranchant, rythmé et avec une identité visuelle marquée, a touché des sphères à qui ce genre de contenu n’est souvent pas proposé. De nombreux commentaires témoignent d’une admiration pour son travail sans en partager les idées exprimées. Comme quoi, il arrive que l’art ouvertement engagé sorte des frontières des bulles de confirmation numériques, peut-être parce que le talent est quelque chose sur lequel on peut tous.tes s’accorder ? Particulièrement quand il est teinté de vérités ?

CHAOSCENE – oeuvre poétique et politique

Son dernier projet, “Chaoscène”, sorti le 26 septembre 2025, est un album composé de 10 titres accompagnés de clips. L’album est accompagné d’un livre aux éditions Rotolux qui rassemble les paroles de ses chansons et d’autres textes exclusifs. Sur cet album, chaque morceau a son propre univers musical et audiovisuel et est relié à l’ensemble par un fil rouge – la primauté du sens : « l’album est une galaxie dont chaque morceau est une planète » illustre oXni.

L’album se compose de 3 parties complémentaires : la première témoigne du chaoscène, cet état actuel du monde entre chaos et spectacle auquel nous faisons face. Par exemple, dans le morceau intitulé “le fond de l’ère”, le texte illustre à merveille une époque marquée par la violence, la montée de la haine décomplexée et la difficulté de lutter. La seconde partie met les traumatismes sur la table (ou dans nos oreilles), de façon intime et psychologique, à en donner des frissons de rage. Enfin, le projet se termine sur un message clair : convergence des luttes et émancipation collective sont nos remèdes, ce vers quoi l’on doit tendre, ensemble. « Il faut se rappeler qui est notre ennemi commun, ce contre quoi on lutte pour renforcer le collectif », créer des alliances “de circonstances” et ne pas céder à la pureté militante pour créer de véritables contre-pouvoirs. L’album crée des allers-retours entre les dimensions collectives et individuelles, rappelant qu’en tant qu’individu nous faisons tous.tes partie de groupes et communautés, qu’il y a des “nous”, des communautés affinitaires, mais que pour lutter il nous faudra faire converger ces nous au delà, fairedes nous des nuées.

Ce projet est une proposition profondément ancrée dans les luttes politiques et sociales : antifascisme, justice sociale, écoféminisme, décolonialisme, antiracisme, anticapitalisme ou encore contre les discriminations de genre et d’orientations sexuelles, toutes les batailles culturelles et politiques se côtoient pour faire front commun.

Si ce projet vous a plu, vous ne serez pas déçu.e d’apprendre qu’une suite à Chaoscène est prévue pour fin 2026 annonce oXni. Celle-ci sera davantage centrée sur les solutions aux enjeux dénoncés dans cette première partie. Au printemps prochain sortira également le film musical “Lettres à…” que l’artiste a réalisé dans le cadre de ses ateliers “TRACK & CLIP » menés lors de sa résidence avec le MAAD93. Vous pourrez aussi retrouver oXni en tournée, notamment au Lézart 2026 ! En attendant, l’équipe de Combat vous conseille d’aller écouter ses freestyles hebdomadaires sur son instagram @oxni.metamorphe.

À nos lecteurices artistes et futur.es artistes, oXni vous souhaite une chose : de vous faire confiance, et de vous lancer, quitte à ce que ça soit balbutiant au début. « Ce n’est pas le système – patriarcal et standardisé – qui poussera les voix dissidentes à faire, à créer, proposer. Lorsqu’on sort des cadres, que ce soit pour ce que l’on incarne ou pour les idées qu’on porte, il ne faut pas attendre qu’on nous donne une permission – qui ne viendra peut-être jamais. (…) Osez faire seul·e. L’art ça se bricole, et l’autonomie qu’on acquiert par le DIY est émancipatrice au sens premier : elle nous rend libre.”

Par Jeanne Brebion

CYBERFLEMME

OXNI | MAAD93

https://oxni.earth/

https://juliamaura.com/

https://www.youtube.com/@oxni.metamorphe

L’image à la Une est de Jeanne Brebion

Laisser un commentaire