Plus de dix ans après la sortie de son premier film, « Qu’Allah bénisse la France » (2014), Abd Al Malik revenait sur le grand écran le 14 janvier 2026 avec « Furcy, né libre ». Mohammed Aïssaouï y raconte l’Affaire de l’esclave Furcy. Proposant une redécouverte cinématographique de ce personnage historique méconnu, l’artiste aux multiples talents s’en est aussi inspiré pour co-réaliser avec Matteo Falkone l’album « Furcy Héritage ». Un double rappel que l’histoire des esclaves est terriblement actuelle. Rencontre.
En regardant Furcy, né libre, difficile de ne pas s’apercevoir à quel point la France est pauvre de films sur son passé esclavagiste. Alors que les États-Unis font depuis longtemps la part belle à leur histoire ségrégationniste, le grand écran reste muet en France. Pourtant, ce ne sont pas les récits qui manquent. Après tout, 400 ans d’histoire, ça laisse des traces.
Certains cinéastes, tout de même, refusent de participer à ce silence collectif : pour eux, il est temps d’ouvrir les vannes et d’enfin évoquer l’éléphant dans la pièce. Abd Al Malik est de ceux-là. Avec Furcy, né libre, son deuxième et nouveau long métrage sorti dans les salles obscures le 14 janvier 2026, le réalisateur, musicien et homme de théâtre associe ses nombreux talents pour raconter un pan méconnu de l’abolition de l’esclavage en France : celui d’un homme noir né libre sans le savoir, avec pour seuls moyens de recouvrer sa liberté sa détermination et la justice.
Car que savons-nous de l’esclave Furcy ? Pas grand-chose, si ce n’est rien du tout, quand bien même il cristalliserait à lui tout seul ce que la difficile abolition de l’esclavage a fait vivre de plus cruel à celles et ceux qu’elle a concernés. Et que nous dit Furcy de nous-mêmes, vivants du XXIe siècle ? Beaucoup de choses, si ce n’est tout. Car avec Furcy, né libre et son album Furcy Héritage, Abd Al Malik ouvre enfin les discussions sur les conséquences directes de l’esclavage afin de nous montrer à quel point ce récit, vieux de deux siècles, est terriblement contemporain.
Combat : Il y a dix ans, alors que vous êtes sur l’Île de la Réunion, vous découvrez L’Affaire de l’esclave Furcy, une biographie écrite par Mohammed Aïssaouï que des jeunes veulent que vous adaptiez pour le théâtre. Aujourd’hui, vous racontez au cinéma cette histoire. Que s’est-il passé pendant cette décennie ?
Abd Al Malik : Je crois que quelque chose devait infuser en moi. Quand j’ai lu le livre, la première des choses qui m’a frappé, c’est que si Furcy n’avait pas su lire et écrire, rien de tout ça n’aurait été possible. Finalement, l’éducation devient un moyen de transcender sa condition, presque au sens propre du terme puisque par ça il passe d’esclave à libre. Et je me suis dit : mais en fait, Furcy c’est moi ! Moi-même venant de quartiers populaires et de cités HLM, si je n’avais pas eu ce rapport à l’éducation, au savoir et à la culture, rien n’aurait été possible non plus. Il y avait donc presque un effet miroir qui m’a parlé. Ensuite, évidemment, le rapport à la liberté, à la justice, la réflexion sur un État de droit et sur l’égalité… Toutes ces choses-là ont infusé en moi pendant dix ans. Elles font partie de moi, tout comme les événements auxquels j’ai assistés ou les gens que j’ai rencontrés qui, dans leur manière d’être artistes, articulaient ça à leur manière.
Quels événements et quels artistes par exemple ?
Abd Al Malik : J’ai articulé des discussions avec Françoise Vergès ou Patrick Chamoiseau dans le cadre des commémorations de l’abolition de l’esclavage à Nantes, qui a été ce port négrier. Je suis aussi parti aux États-Unis pour faire la voix de Nate Parker dans le film The Birth of a Nation (2016) qu’il a réalisé et dans lequel il joue l’esclave Nat Turner. Il m’a expliqué l’esclavage et la réalité des Noirs aux États-Unis, la particularité de l’État de Virginie. Ensuite, j’ai travaillé pour le Musée d’Orsay avec Salia Sanou, un chorégraphe burkinabé qui a monté des spectacles chorégraphiques avec de vrais réfugiés, des gens qui étaient en souffrance dans des endroits compliqués. Lui, son idée, c’était de dire que se nourrir par la culture est tout aussi vital que de se nourrir par la nourriture concrète. Il y a eu aussi le momentum Adama Traoré, George Floyd… Dix ans après, j’étais prêt.

Combat : Par rapport à la mise en scène, vous avez choisi de rester fidèle aux codes de l’époque de Furcy. Mais à vous entendre, le film a quand même été infusé par des éléments qui sont très récents. Est-ce qu’une mise en scène plus moderne vous est venue à l’esprit ?
Abd Al Malik : J’ai entendu une fois Scorsese dire qu’il était un cinéaste rock’n’roll. Moi, je suis un cinéaste hip-hop. Mais encore une fois, la modernité, je ne sais pas si c’est tant la mise en scène. Elle correspond à un metteur en scène ou à une metteuse en scène, à un réalisateur ou une réalisatrice, à sa vision esthétique. Pour moi, c’est très subjectif. Je pense objectivement qu’il y a des problématiques qu’on vit aujourd’hui qui sont des conséquences directes de l’esclavage, du colonialisme, du néocolonialisme. On le sait. Je voulais voir comment aller à l’origine car forcément, ça va provoquer un écho. On comprend que l’esclavagisme et le capitalisme marchent main dans la main, peut-être même qu’ils sont nés en même temps. Ainsi, on peut expliquer pourquoi George Floyd a été mis dans telle position. Pareil pour Adama Traoré, si on ne veut pas lui redonner son statut de victime, c’est peut-être que le système est construit d’une certaine manière. C’est ça qui est objectivement moderne.
Combat : Concernant la construction historique de votre film, est-ce que vous avez fait appel à des experts, comme des historiens ou des avocats ?
Abd Al Malik : J’ai fait appel à des historiens, et on avait aussi les minutes du procès. Encore une fois, je suis un cinéaste, un artiste qui ne voulait pas faire un documentaire historique sur Furcy mais raconter un état d’esprit. J’ai donc pris des libertés ici et là, j’ai coupé certaines choses, j’ai pu en mettre d’autres en lumière. Mon travail est une porte d’entrée presque pédagogique pour qu’ensuite, on lise le livre de Mohamed Aïssaouï, qu’on aille chercher le travail des universitaires, qu’on en sache davantage sur le personnage. Moi, j’avais une histoire précise à raconter, avec une orientation qui est la mienne, précise à raconter. Le Furcy qu’on voit, c’est moi. Mais historiquement, j’étais extrêmement rigoureux.
Combat : Justement, vous, en tant qu’artiste, vous avez plein de casquettes. Comment est-ce qu’elles vous ont servi pour le film ?
Abd Al Malik : Le cinéma, de mon point de vue, c’est une sorte d’art de synthèse de tout ce que j’aime, de tout ce dont je suis passionné. Je peux travailler avec ça dans la musique, l’art pictural, l’aspect littéraire, la littérature, la mise en scène de théâtre… Et l’idée, c’est d’en faire un objet cinématographique puissant, tout en partant du principe que le liant, c’est la poésie.
Combat : Si on devait donner des exemples concrets d’œuvres, de choses qui vous ont inspiré, ce seraient lesquelles ?
Abd Al Malik : En termes de musique, j’ai travaillé comme je travaille toujours avec mon frère Bilal El Aswad, qui a fait la musique du film et qui a aussi fait la musique de l’album inspiré du film, Furcy Héritage. Forcément, avec le fait d’être un cinéaste hip-hop, il y a cette idée de la musique, du rap, mais aussi l’état d’esprit et la manière d’aborder les choses. Ensuite, tout le travail que j’ai fait dans le cadre de l’exposition « Le Modèle noir de Géricault-Amatis », donc des tableaux de Gérichault, des tableaux de Pierre Puvis de Chavannes. J’ai aussi vu beaucoup de gravures, notamment de sévices sur les esclaves de Maurice et de la Réunion. Il y en avait une avec des esclaves marrons accrochés à des crochets de boucher. C’était tellement horrible, je me suis dit qu’on ne le voyait jamais, qu’il fallait le montrer. On nous montre quand on fouette, et ça, par exemple, je n’ai pas voulu qu’on le voie, donc on l’entend seulement, mais l’effet reste avec un travail sur le hors-champ. J’avais aussi des gravures des villages des affranchis. Et puisqu’on parle de la musique, il y a aussi le maloya, cette musique réunionnaise qui est une musique de combat avec le créole qui était très importante. À la Réunion, il y a ce qu’on appelle un esprit marron, une forme de révolte mais surtout une sorte de lien ou d’amour particulier pour la notion même de liberté. Toutes ces choses-là ont été en moi. Je voulais les mettre dans mon film afin qu’en sortant, ce ne soit pas seulement du cinéma, mais qu’en creux il y ait tout ce dont je viens de parler.
Combat : Comment est-ce qu’en tant qu’artiste et personne noire, vous aviez travaillé les scènes de sévices justement avec votre équipe ? Aujourd’hui, par exemple, pour les scènes de sexe, il y a beaucoup de soin, avec notamment des coordinateurs d’intimité. Est-ce qu’il y a un soin similaire pour des scènes comme ça ?
Abd Al Malik : Il y a eu un travail de préparation psychologique hyper important, même avec le moindre figurant parce que quand on est noir et qu’on joue un esclave, ce n’est pas rien. Je les ai rassemblés, on en a beaucoup discuté, et puis je les ai aidés à en sortir. J’ai mis un soin particulier, vraiment intense sur ça. Évidemment, avec Makita, on a énormément parlé. D’une certaine manière, c’était moi le coordinateur. Pour l’anecdote, quand on a tourné la scène de l’arrivée de Furcy sur l’île Maurice, tous les acteurs sont en file indienne et attachés, ils doivent passer entre les champs de cannes. C’était une scène assez technique à monter, avec une caméra et une grue. Eux, ils devaient passer sous la grue. J’ai rassemblé les acteurs avant de faire la scène et je leur ai expliqué que j’allais leur mettre de vraies chaînes. J’ai mis un point d’honneur à leur faire comprendre qu’on n’était pas juste en train de faire un film, on était en train de faire un travail de deuil parce qu’il y a de vrais esclaves qui avaient été enterrés ici et là, peut-être même là où ils allaient marcher, et que ce ne sont pas des âmes pacifiées. En racontant leurs histoires, on les pacifiait. En conséquence, il y avait une certaine solennité, tout le monde était concentré, c’était très sérieux. Ils se sont mis en mouvement, tout se passait très bien et au moment de couper, j’ai entendu un hurlement. Je suis allé voir ce qui se passait et en fait l’un des figurants, un Réunionnais caf descendant d’esclaves, s’était coupé tout le tendon, il y avait du sang partout. Je lui ai demandé pourquoi il ne m’avait pas demandé de couper, et il m’a dit qu’en marchant et en voyant le sang et en ressentant la douleur, il avait pensé à ses ancêtres qui avaient vécu ça en pire alors que lui, on allait le soigner et le payer, tandis qu’eux pouvaient perdre leur vie. Pour ça, il avait mis un point d’honneur à terminer la scène. On s’est tous mis à pleurer. C’était ça l’ambiance du film. On prenait toutes les précautions, mais on ne pouvait pas éviter de penser que de vrais êtres humains avaient subi ça.

Combat : Le travail sur la musique est d’ailleurs assez étonnant : d’habitude, un film sort seulement avec une bande originale. Là, vous avez créé avec Matteo Falkone un album qui est vraiment parallèle. On se doute qu’avec votre travail de musicien, la motivation de créer de la musique pour ce film était là dès le début.
Abd Al Malik : Avec Matteo Falkone, on s’est dit qu’on allait monter un groupe pour l’occasion, AMF, et on a appelé nos amis pour qu’ils voient le film. Ils l’ont quasiment tous vu pour qu’ils puissent écrire. L’idée, c’était de renouer avec une espèce de tradition hip-hop, à la fois du « posse cut », donc un morceau avec plein de rappeurs, mais aussi avec cette idée que le rap c’est la poésie qui parle de l’époque, du moment, qui a un combat, qui est pour la liberté et pour la justice. Pour nous, c’était important et presque le corollaire, ça faisait sens. D’abord parce que ce sont des médiums différents qui se parlent, mais aussi parce que les rappeuses et les rappeurs disent quelque chose de l’époque et du passé. Il y avait aussi cette idée de faire un album qui soit transgénérationnel avec des légendes et pionniers comme le Ministère A.M.E.R., et des plus jeunes comme Juste Shani ou Benjamin Epps. Et qu’entre tout ça, il y ait des gens comme Lino d’Arsenik, Pit Baccardi, Oxmo Puccino, Soprano, Youssoupha… Cette idée de lien générationnel, c’est aussi une idée de transmission. C’était intéressant parce que Bilal s’est parfois samplé lui-même. Moi en tant que cinéaste, j’ai dialogué avec le travail de Mohamed Aïssaoui, et avec Matteo Falkone et les différents rappeurs, on a dialogué avec le film.
Combat : Pour revenir un peu sur le propos du film, qui cristallise vraiment toute la période tendue entre l’interdiction de la traite et l’abolition de l’esclavage, est-ce que pour vous cette histoire est symbolique de cette période-là ?
Abd Al Malik : Oui, et c’est aussi pour ça qu’elle m’intéresse. Pour moi, à l’époque de cette histoire, on est à un tournant civilisationnel. On est aussi à un tournant civilisationnel aujourd’hui. À cette époque-là, il y a vraiment les abolitionnistes qui se font entendre, qui ont envie d’être en phase avec l’esprit révolutionnaire, et il y a les tenants de l’ancien monde qui ne veulent pas le lâcher. C’est un combat idéologique. Je trouve qu’aujourd’hui, c’est la même chose : aujourd’hui, il y a des gens qui ont cette vision à la fois progressiste, universelle et humaniste de la France et de l’Europe, et il y a ceux qui sont pour l’ancien monde. Je trouvais que mettre ça en parallèle, ça aidait, d’une certaine manière, à clarifier et à mieux comprendre notre époque.
Combat : Est-ce que le fait que vous ayez besoin de réaliser ce film, ce n’est pas un peu une preuve que l’ancien monde est en train de gagner en ce moment ?
Abd Al Malik : Non. Je ne suis pas un adorateur de l’histoire, mais pour moi, même si l’histoire ne se répète pas, elle rime. Mais ça ne veut pas dire que c’est la même chanson. Il faut faire attention à ce fameux adage de l’arbre qui tombe : en fait, ça fait beaucoup de bruit. Que pense vraiment le peuple quand on le sort de toute forme de propagande et de manipulation, quand il n’est pas sous influence ? Faire un film comme ça, c’est le sortir de l’influence pour qu’il ait son propre avis. C’est ça, notre rôle d’artiste. On n’est pas en train d’imposer un point de vue, on ambiance avec des valeurs qui nous lient. Regardez cette histoire, c’est obscur, mais il y a l’espoir au bout du chemin. On vit à un moment d’obscurité mais je ne suis pas de ceux qui constatent l’obscurité, tout le monde la constate, c’est facile. Je suis de celles et ceux qui allument une bougie. En ce sens, les gens de l’ancien monde sont à des années-lumière d’avoir gagné, et nous qui sommes dans cette vision progressiste, on est à des années-lumière d’avoir perdu.
Combat : Pour parler un peu d’image et d’iconographie, vous racontez un homme en procès et pourtant vous le représentez sur l’affiche au milieu des cannes à sucre. Pourquoi est-ce que vous ne l’avez pas représenté au procès ?
Abd Al Malik : Parce que c’est là que tout part. Finalement, les endroits où il est traité comme un esclave, comme les champs de cannes à sucre, sont une prison. C’est tout le discours de Lory sur le sucre : la canne à sucre et l’esclave sont tous les deux des matières premières. Il y avait cette idée de ramener à ça. Le procès, c’est ce qui l’encadre, mais l’origine du mal est là, de la cupidité propre à l’humain. Du coup, c’était important qu’on voie Furcy seul et qu’on le voie dans l’endroit où tout débute.

Combat : Est-ce que c’est un film qui parle de l’abolition, qui parle de l’esclavage ou qui parle de la liberté des Noirs à cette époque-là ?
Abd Al Malik : Ce n’est pas un film sur l’esclavage, c’est un film sur l’abolition de l’esclavage, mais ça implique d’autres choses. On est à un tournant civilisationnel où la mentalité anti-esclavagiste émerge, et s’il y a ce qui se passe dans la grande histoire, la petite histoire se joue aussi. C’est celle de quelqu’un qui est esclave ou considéré comme tel, qui apprend à lire en cachette et, parce qu’il est lettré, qui ne choisit pas le marronnage ou la violence mais cherche d’autres moyens de quitter la servitude. Il se tourne vers le droit et la justice, ce qui est important parce qu’il dit finalement que le combat, c’est de faire en sorte qu’on soit toujours dans une société de droit. Si on est dans une société de droit, même quand la justice est injuste, on peut travailler de jurisprudence en jurisprudence à ce que la justice soit de plus en plus juste. Le problème, c’est que lorsqu’on sort de cette société de droit, ce combat devient impossible. On ne peut pas faire progresser la société. D’une certaine manière, Furcy nous donne une leçon parce qu’on peut se dire que la justice n’avance pas ou qu’elle est injuste, mais il nous rappelle qu’on doit se battre pour rester dans une société de droit. Il nous rappelle aussi l’importance du temps long : il y a certains domaines où les choses ne peuvent évoluer qu’en s’inscrivant dans le temps long, autrement c’est superficiel. Pour nous qui sommes speed, c’est intéressant et important.
Combat : Il y a deux ans sortait en France Ni chaînes ni maîtres de Simon Moutaïrou, qui parle aussi de cette époque-là mais en abordant la question du marronnage. Vous, vous parlez de l’abolition. Selon vous, qu’est-ce qui reste encore à raconter de cette période ?
Abd Al Malik : Tout. C’est un travail qui participe à un travail plus grand qui est le travail mémoriel, donc il est illimité, on peut tout raconter encore. Reste aux artistes qui vont s’emparer de ça de continuer à nous intéresser, qu’on ne se dise pas à un moment donné que ça tourne un peu en rond, même si ce ne serait pas grave précisément parce que faire devoir de mémoire, c’est faire sans cesse un rappel. Aussi, il y a plein d’histoires et ce qui est aberrant, c’est qu’on n’en ait que deux. Mon film, c’est juste le début de quelque chose. A chacun de le saisir, de le comprendre et aussi de faire face à ceux qui diront que ça suffit précisément parce qu’on n’aura pas raconté assez d’histoires. C’est quand on aura raconté beaucoup d’histoires qu’on verra combien c’est nécessaire.
Combat : En ce qui concerne Furcy, en me renseignant sur l’homme qui se cache derrière le film, j’ai découvert qu’en fait, il n’était pas particulièrement abolitionniste.
Abd Al Malik : Il ne l’était même pas du tout.
Combat : Il avait carrément des esclaves.
Abd Al Malik : Il faut comprendre quelque chose : lorsqu’il va au tribunal après avoir appris qu’il est libre, il n’y va pas pour changer la société. Pour lui, l’État esclavagiste, ça ne lui pose pas de problème. Il veut seulement qu’on reconnaisse qu’il est libre. Ce qui est intéressant, c’est que même avant d’avoir gain de cause, il a lui-même des esclaves parce qu’il devient quelqu’un dans la société et quand on est quelqu’un à cette époque, on a des esclaves. Ce qui m’intéressait, c’était de montrer qu’il n’est pas un héros mais qu’il a une attitude héroïque en défiant l’autre, ce qui est incroyable. À mon endroit, c’est ça qui devait être mis en lumière.
Combat : Pour terminer, quel regard portez-vous aujourd’hui sur le récit national qui est fait justement sur l’esclavage, l’esclavagisme, et aussi la réponse qui lui est donnée ?
Abd Al Malik : C’est beaucoup de questions, et chacune demande une réponse. Le déboulonnage des statues, par exemple, c’est tout un sujet. Réfléchir sur la fonction des musées, des mémoriaux, c’est tout un sujet. Je pense qu’on est au début de quelque chose. On va bientôt fêter les vingt-cinq ans de la loi Taubira qui a désigné l’esclavage comme crime contre l’humanité. On va seulement célébrer ses vingt-cinq ans alors que l’esclavage a duré près de quatre cents ans. Mais en ce qui concerne le récit national, il y a pour moi un besoin de raconter l’histoire autrement : comment la raconter sans rien éluder, en regardant droit dans les yeux ses côtés obscurs, avec les descendants de personnes considérées comme esclaves et les descendants de ceux qui étaient du côté des colons. Aujourd’hui, on est un même peuple donc on doit trouver une histoire commune qui parle de tout ça. D’une certaine manière, je fais partie de ce mouvement qui est en train de réécrire le récit national, mais du côté artistique. Furcy, c’est la réécriture, quand j’élude qu’il a eu des esclaves, c’est une réécriture. Je veux orienter, je veux qu’on sache ce qui est important pour moi, sans dire si c’est bien ou pas.
Combat : Mais c’est une réalité…
Abd Al Malik : C’est une réalité mais il y a plein d’affranchis qui avaient des esclaves aussi. Ce n’est pas mon propos. Un autre artiste en fera son propos. Le mien n’était pas là, il était de dire qu’à l’heure où on parle précisément des abolitions, on va nous parler de Victor Schœlcher. C’est très bien mais on va faire comme si le Noir, qui était considéré comme esclave à ce moment-là, avait un bourreau et un libérateur blanc et qu’il était seulement sur le fauteuil passager de sa propre histoire, qu’il était passif, ce qui est faux. Je ne suis pas là pour faire un travail d’historien, je suis là pour faire quelque chose qui regarde le réel subjectivement et qui travaille à faire du lien. Comment faire peuple, comment faire nation, comment faire France aujourd’hui, comment faire Europe, comment être Français ? Ce n’est pas une couleur de peau, ni un sexe ou une religion, c’est le fait d’adhérer à des valeurs, des principes. C’est ça qui m’intéresse. Pour moi, introduire la complexité, ce n’est pas le fait nécessairement de dire que Furcy a eu des esclaves, c’est raconter cette histoire à des gens qui l’ont dans leur sang, dans leur ascendance, qui sont à la fois l’esclave et l’esclavagiste. Ils sont à la fois la victime et le bourreau. Pour moi, on se réconcilie comme ça.
Propos recueillis par Mathilde Trocellier
