Aux Etats-Unis, l’Histoire est-elle condamnée à bégayer ?

«Regarder autour des États-Unis aujourd’hui suffit à faire pleurer les prophètes et les anges» – James Baldwin,  1978

“You can’t understand the present-day issues without understanding the persistent refusal to view black people as equals (…) We need to reckon with our history of racial injustice.” Ces mots sont ceux de Bryan Stevenson, avocat des droits civils, adressés au New Yorker le 3 juin 2020. L’activiste est également le fondateur d’Equal Justice Initiative une organisation de défense des droits de l’Homme qui conteste les condamnations, plaide pour une réforme de la justice pénale et de la justice raciale, et a créé le Mémorial national pour Peace and Justice, à Montgomery qui rend hommage aux victimes de lynchage et d’autres formes de terreur raciale à l’époque de Jim Crow. Le contexte de cette réflexion n’est plus à présenter au grand public.  Le 25 mai 2020, un Afro-Américain de 46 ans est étouffé par un policier sur un trottoir du Minnesota. La vidéo de George Floyd plaqué au sol balbutiant « I can’t breathe » (« je ne peux plus respirer ») sous le genou de Derek Chauvin a fait plusieurs fois le tour du monde. Elle représente huit minutes et quarante-six secondes d’images insoutenables, de cruauté banalisée et d’inhumanité complice. Mais ce qui la rend si terrible, c’est encore que sa brutalité rime ici avec familiarité. « Les images sont tragiquement familières » pouvait-on lire dans le Monde du 29 mai. George Floyd, on se plaît à le répéter, est passé de l’anonyme amateur de basket et de football, célébrité de la scène hip hop locale de Houston, au symbole de la lutte pour la fin des violences raciales aux Etats-Unis. Comme l’a rappelé la Haute-Commissaire des Nations Unies aux droits de l’Homme, Michelle Bachelet, le nom de Floyd a rejoint « celui de nombreux autres Afro-Américains non armés qui sont morts au fil des ans aux mains de la police » tels que Sandra Bland, Freddie Gray, Tamir Rice, Breonna Taylor, Laquan McDonald, Ahmaud Arbery, Breonna Taylor, Justine Damond, Jamar Clark ou encore Philando Castile. C’est ce que dénonce l’ouragan qui déferle dans les rues américaines depuis le 25 mai : la disproportion systématique des violences policières, un racisme structurel, une discrimination douloureusement historique. Lorsque Stevenson appelle à « tenir compte de notre histoire d’injustice raciale », il ne fait que confirmer que la réflexion à porter sur le sujet est sans doute bien plus profond qu’une simple étude de surface : « tout ce que nous voyons est le symptôme d’une maladie plus importante. » Et dans le cas des Etats Unis, cette maladie a bien un nom. Elle s’appelle : Genèse.

« Que tout Blanc avait le droit de se saisir de toute votre personne pour un oui ou pour un non. Pas seulement pour vous faire travailler, vous tuer ou vous mutiler, mais pour vous salir. Vous salir si gravement qu’il vous serait à jamais impossible de vous aimer. Vous salir si profondément que vous en oubliiez qui vous étiez et ne pouviez même plus vous en souvenir. » – Extrait de Beloved, de Toni Morrison

Manifestation contre les violences policières après le décès de George Floyd, le 7 juin 2020 à Hollywood, en Californie ( AFP / Agustin PAULLIER )
Manifestation contre les violences policières après le décès de George Floyd, le 7 juin 2020 à Hollywood, en Californie ( AFP / Agustin PAULLIER )

A l’origine, un Etat fondé sur la domination blanche 

Août 1619. Une vingtaine d’hommes, femmes et enfants, originaires du royaume de Ndongo, l’actuel Angola, sont débarqués dans la colonie anglaise de Virginie pour être exploités dans les champs de tabac. Dix semaines plus tôt, ils étaient examinés comme du bétail, appréciés selon leur force physique ou leur âge, marqués au fer rouge sur la poitrine et jetés enchaînés deux à deux, poignets et chevilles, à bord du White Lion. Leur traversée vers le Nouveau Monde appartient à une horreur humaine encore très peu présente dans nos ouvrages scolaires. Dans le négrier, pas même de place pour s’asseoir. Le trajet se déroule au rythme des épidémies, des grèves de la faim qui ne s’arrêtent que lorsqu’on leur brise les dents, ou encore des noyades volontaires. L’historienne Nicole Bacharan raconte comment les suicidés et victimes de maladies coururent en si grand nombre que les requins suivaient le navire depuis la côte africaine jusqu’en Amérique. Les survivants qui posent pour la première fois le pied dans le Nouveau Monde ont la chaîne au cou et les pieds entravés. Leurs noms aujourd’hui oubliés se résument à une maigre pancarte commémorative érigée près de la plage à Hampton. Pourtant, leur Histoire marque le début de 246 ans d’esclavagisme racial aux Etats-Unis.

157 ans plus tard, les Etats-Unis d’Amérique proclament leur indépendance, rompant ainsi la tutelle de la Couronne britannique. La Constitution du pays tout juste né affirme en son préambule bien connu : « Nous tenons ces vérités pour évidentes, que tous les hommes sont créés égaux, qu’ils sont dotés par leurs créateurs de certains droits inaliénables, parmi lesquels la vie, la liberté et la poursuite du bonheur. » Mais cette déclaration de liberté indétrônable se heurte à cet esclavage qui perdure, faille immense sur laquelle se construisit le fragile idéal américain et que l’historienne Annette Gordon-Reed appelle dans un article de 2018 paru dans Foreign Affairs : « le péché originel de l’Amérique. » L’Histoire nous apprend comment l’esclavage des Noirs aux Etats-Unis a établi le socle d’une unité nationale. Comment a-t-on pu à ce point contourner les textes fondateurs pour permettre sans ciller la continuité de l’esclavage ? Dès 1787, les textes protègent directement cette pratique. Ils donnent aux propriétaires d’esclaves le droit de capturer les esclaves fugitifs qui passaient les frontières de l’Etat, estime qu’un esclave compte comme les trois cinquièmes d’une personne libre aux fins de la répartition des membres de la Chambre des représentants et interdit l’abolition de la traite des esclaves avant 1808. Les pères fondateurs des Etats Unis, de Washington à Jefferson en passant par James Madison, James Monroe et Andrew Jackson, ont tous eu des esclaves. Dans une société qui s’enorgueillit de la liberté, la traite des Noirs a mis des siècles à être perçu comme une contradiction.

Pour Edmund Morgan, c’est justement l’esclavage racial qui a rendu la liberté des Blancs possibles. L’exceptionnalisme américain tient au fait que la base de cette exploitation tenait en un mot : la « race ». En associant la noirceur à l’infériorité et la blancheur à la supériorité, la couleur de peau crée la présomption de la servitude. Plus encore, l’esclavage est une condition héréditaire. En créant un groupe bien défini et physiquement identifiables comme symbole de personnes inférieures et en dehors de la société, les Etats-Unis sont parvenus à préserver l’unité des Blancs, toutes classes sociales confondues. L’unité états-uniennes se fortifie donc sur cette fiction que les Noirs ne sont pas aussi humains, pas aussi dignes, intelligents, évolués, bons, que les Blancs. Elle ramène à ces constructions imaginaires rapportées par Toni Morrison dans son sublime et terrible roman Beloved, là où les Blancs sont persuadés « que, quelles que fussent leurs manières, sous toute peau sombre se cachait une jungle. Eaux rapides et non navigables, babouins hurlant et se balançant, serpents endormis, gencives rouges prêtes à boire le doux sang blanc. » Le texte de Toni Morrison est le témoin indicible de la réalité de l’esclavage, d’un monde où les mères préfèrent être coupables d’infanticides plutôt que de voir grandir leurs enfants privés de liberté et où la survie semble sans cesse tenir à un fil. C’est dans ce monde que s’inscrit la naissance des Etats-Unis d’Amérique, là où le racisme constitua le pivot  de la société et l’esclavage africain la « pierre angulaire » du pays d’après le discours même des documents fondateurs. C’est cette idée qui a fait perdurer cette contradiction au-delà de 1865.

 « Les arbres du Sud portent d’étranges fruits/ Du sang sur les feuilles/ Du sang aux racines/ Les corps noirs se balancent dans la brise du Sud… »  -Strange Fruit d’Abel Meeropol, interprétée par Billie Holiday

La romancière était aussi professeure d’université, éditrice, essayiste, dramaturge et critique littéraire.
Toni Morrison fut la seule écrivaine afro-américaine à recevoir le prix Nobel de Littérature © DEBORAH FEINGOLD

 

Une reconstruction basée sur de fragiles compromis

La date de 1865 est plus connue dans notre héritage que celle de 1619. Le Nord vient de gagner la guerre de Sécession. Dans un discours qui a traversé les âges et les nations, Abraham Lincoln applaudit à Gettysburg « la nouvelle naissance de la liberté » des Etats-Unis. Le 13e amendement abolit l’esclavage dans l’ensemble du pays. Un an plus tard, le Congrès abolit les Black Codes et garantit la citoyenneté des esclaves par le 14e amendement. En 1869 enfin, le 15e amendement reconfirme le droit de vote pour les anciens esclaves. Dans les Etats du Sud, des hommes politiques noirs sont rapidement élus. En 1930, Felix Heywood, un ancien esclave du Texas, se souvient « nous étions fous de joie, nous nous prenions pour des héros. » Cette sensation de victoire pourtant est de courte durée.

Au Sud, où l’économie était presque intégralement basée sur l’esclavage, la situation sociale et politique se détériore rapidement. Entre 1890 et 1917, les lois ségrégationnistes « Jim Crow » intègrent l’idée des Noirs libres, mais au détriment de tout droit. Les Noirs et les Blancs doivent être séparés dans les endroits publics : écoles, toilettes, trains, bateaux, hôpitaux, orphelinat, mais encore les ascenseurs dans l’Etat d’Atlanta et les cabines téléphoniques dans l’Oklahoma. Encore en 1914, une loi promulguée en Louisiane imposait un espace de minimum 7.5 mètres entre les différents guichets des centres de divertissement (cinémas, cirques…) En 1927, à Memphis, une femme blanche succomba à ses blessures au bord de la route car les ambulanciers étaient noirs et n’avaient pas le droit de la toucher. La ségrégation institutionnalisée du Sud est toute aussi violente que le système esclavagiste qui vient de s’éteindre. La police locale a pour mission de faire appliquer cette politique d’apartheid et le noir qui se trompait de fontaine ou de compartiment se voyait infliger rappels à l’ordre, coups, et dans certains cas, arrestation. Des manœuvres de tous bords sont utilisées pour contourner le 15e amendement et exclure la population noire de la politique. Cela se joua notamment par des alliances entre les industriels, propriétaires terriens et Blancs les plus pauvres, des tentatives de fraude, ou l’établissement de tests d’alphabétisation. En créant « la clause du grand-père », la Louisiane réserve ainsi le droit de vote à ceux dont le grand-père avait pu voter avant 1860, ce qui exclut de fait tous les descendants d’esclaves. Dans le même Etat, le nombre d’électeurs noirs passa de 130 334 en 1896 à 1 342 en 1904. Le symbole le plus populaire de ce racisme qui perdure après 1865 est évidemment le Ku Klux Klan, qui voit le jour dès 1866 et qui se donne pour mission de reconquérir par la violence la suprématie blanche. Le meurtre par lynchage effectué au sein de ces comités cagoulés est estimé à plusieurs milliers de victimes.

Le Mississippi sous l'emprise du Ku Klux Klan
Aux Etats-Unis, le KKK perdure. ©Rue des Archives/BCA/CSU

Au Nord, la seule différence tient au fait que la ségrégation n’est pas institutionnalisée. Mais l’ombre de l’esclavage, portée par l’imaginaire tissé autour de la population noire, perdure dans les faits. Pénuries de logement, discrimination à l’emploi, établissement de colored districts, l’intégration est loin d’être une réalité. Dans les années 1940, les psychologues Kenneth et Mamie Clark, notamment créateurs de l’organisation Harlem Youth Opportunities Unlimited (HAYROU) ont pratiqué des séries de tests comportementaux auprès des enfants de couleur fréquentant des écoles ségréguées. Le test se déroule de la manière suivante : les docteurs montrent aux enfants des poupées noires et blanches. La première expérience consiste à vérifier que l’enfant sait faire la différence physique entre les deux. On leur demande ensuite quelle poupée ils préfèrent. Les résultats de ces tests démontrent que la majorité des enfants choisissent la poupée blanche, certains allant même jusqu’à désigner la noire comme « vilaine ». Enfin, on leur pose la question « quelle poupée te ressemble le plus ? », ce à quoi les enfants refusent de répondre (les Clark vont même jusqu’à reconnaître des signes de bouleversement et d’agressivité) ou affirment se reconnaître dans la poupée blanche.

L’expérience des Clark témoigne d’un mal être persistant dans la société états-unienne, où près de deux siècles après le 13e amendement, l’esclavage et ses fantasmes continue de manœuvrer la sélection sociale. En 2016, Toni Morrison écrivait dans le New Yorker : « contrairement aux nations européennes, les Etats Unis brandissent la blancheur comme la force unificatrice. Ici, pour beaucoup de gens, la définition « d’Américanité » est la couleur. »

« Toute la culture qu’on tentait de leur imposer, ils la transcendaient, la façonnaient de leurs mains noires, et la marquaient d’une grandeur bute, d’une puissance, d’un souffle. Et de toute la force de leur désarroi, ils lançaient leur nouveau cri à la face deux cieux, et son écho faisait vibrer la terre d’un sentiment inconnu, sans nom, sans origine. Un chant rudimentaire qui éclipsait tous nos raffinements. Qui les balayait. »Nicolas Houguet, l’Amérique que j’aime

Après la seconde guerre mondiale, le brasier de la colère

Le 6 juin 1944, William Dabney saute sur la plage d’Omaha Beach. Le jeune homme de 19 ans creuse un trou dans ce sable déjà recouvert de cadavres et y reste terré « pendant trois ou quatre jours. » Il fait partie d’une unité spéciale du 320e bataillon de ballons de barrage anti-aérien, équipée de ballons en caoutchouc gonflés à l’hydrogène et rattachés à un treuil par des câbles d’acier afin d’éloigner les avions ennemis. Il faut attendre 2009 pour que le vétéran reçoive la Légion d’Honneur. Et pour cause : William Dabney fait partie de la population américaine noire.

Dans le domaine de la guerre, les Afro-américains sont intégrés dès les années 1960. Mais l’art leur rendit hommage bien avant la politique. En 1989, Edward Zwick met en scène dans Glory le 54e régiment du Massachusetts pendant la guerre de Sécession, le premier à être uniquement constitué d’Afro-Américains. Les Harmel Hellfighters (combattants de l’enfer d’Harlem), ces hommes du 369e régiment d’infanterie aussi surnommés les Black Rattlers (les serpents à sonnette noirs) et les Men of Bronze (hommes de bronze) ont été immortalisés par la plume de Max Brooks et Caanan White en 2018, trente ans après que Bob Marley les ai racontés en chanson. Et lorsqu’il adapte au cinéma le roman Miracle à Santa Anna de James McBride en 2008, Spike Lee revient sur l’implication des troupes noires dans la libération de l’Europe pendant la Seconde Guerre Mondiale.

Film: Miracle at St. Anna (2008) - movies.ch - cinéma, film & dvd ...
Extrait du film Miracle à Santa Anna de Spike Lee (capture d’écran)

Lorsque les Afro-américains rentrent du front, leur place dans le bus n’est pas plus assurée. Mais si la Seconde Guerre Mondiale n’est pas la première à laquelle ils participent, celle-ci a suscité une indignation internationale qui remet en cause l’ordre ségrégationniste américain. En mettant au premier plan la lutte contre les Etats totalitaires en faveur du respect des droits de l’homme, le racisme permanent des Etats-Unis commence à sortir de son caractère banalisé. L’Histoire rapporte même que le gouverneur d’Alabama se plaignit de ce que le nazisme avait « ruiné les théories raciales qui nous avaient tant servi. » Dès 1954, l’arrêt Brown v. Board of Education de Topeka déclare anticonstitutionnelle la ségrégation des écoles publiques. Mais surtout, la deuxième moitié du XXème siècle marque l’avènement des grandes manifestations pour les droits des Afro-Américains. 1945. WEB Dubois propose d’indiquer dans la Charte des Nations Unies que « le système de gouvernement colonial est non démocratique, socialement dangereux et une cause majeure de conflits. » La proposition est rejetée. 1er décembre 1955. Rosa Parks refuse de céder sa place dans un bus de Montgomery Alabama. 1957. Le jeune Martin Luther King crée la Southern Christian League Conference (SCLC), une organisation chrétienne prônant la désobéissance civile et la non-violence « pour abattre Jim Crow. » Dans les années 1950 et 1960, les Afro-américains se réunissent et se révoltent : boycotts contre les lignes de tramways et les commerces, meetings de protestation, marches pacifiques ou manifestations plus virulentes… En 1963, le président Kennedy déclare que « la race n’avait pas de place dans la vie et dans le droit du pays. » Après son assassinat, Lyndon Johnson poursuit la politique entamée par son successeur en faisant voter la grande loi des droits civiques dès l’année suivante. Celle-ci interdit notamment toute forme de discrimination et de ségrégation dans les lieux publics. Un peu plus tard, la loi sur le droit de vote empêche les Etats de poursuivre leurs politiques de restriction d’accès aux urnes. La politique engagée par Kennedy et Lyndon constitue le point de départ d’une prise de conscience étatique du racisme institutionnalisé et de premières tentatives pour le mettre à terre.

Au XXIème siècle, des inégalités justifiées par les racines 

Le meurtre de George Floyd le rappelle : les décisions prises dans les années 1960 sont loin d’avoir éradiqué le racisme états-unien, ce que Nicole Bacharan considère comme « l’une des lourdes séquelles de l’esclavage. » L’incarcération de masse, la discrimination à l’embauche, la militarisation de la police de plus en plus médiatisée grâce à l’apparition des réseaux sociaux, tout cela constitue les nouveaux éléments auxquels les Etats-Unis doivent faire face dans une société que Martin Luther King définissait comme « empoisonnée par le racisme. » Depuis la présidence de Ronald Reagan, la population carcérale ne cesse de monter en flèche. Elle est majoritairement composée de Noirs. L’administration Obama avait pourtant modifié les directives fédérales sur les peines afin de réduire les peines des personnes condamnées pour des délits liés à la drogue non violents. Ces réformes ont été annulées en 2017 par le procureur général Jeff Sessions. La veille du meurtre de George Floyd, une femme blanche du nom d’Amy Cooper appelait le 911 depuis le Central Park pour prévenir qu’un homme afro-américain la menaçait. L’homme en question, Christian Cooper, lui avait simplement demandé de laisser son chien en laisse. L’histoire n’est pas sans rappeler l’affaire de Central Park de 1989 où des mineurs, quatre afro-américains et un hispanique, avaient été accusés à tort d’avoir violé une joggeuse. L’affaire a été adaptée en série par Netflix en 2019 sous le titre Quand ils nous voient et témoigne du racisme ambiant qui perdure.

Pap Ndiaye — Wikipédia
Pap Ndiaye DR

Pour l’historien français Pap Ndiaye « quand on fait son jogging et qu’on est noir, on a la possibilité d’être arrêté. Etre noir, c’est souvent être suspect aux USA, et c’est quelque chose qui rassemble les personnes au-delà des différences de classes. » Bryan Stevenson confirme : « J’ai soixante ans et j’exerce le droit depuis trente-cinq ans. J’ai beaucoup de diplômes honorifiques et je suis allé à Harvard. Et je vais toujours dans des endroits où je suis présumé dangereux. On m’a dit de quitter les salles d’audience parce que la présomption était que j’étais l’accusé et non l’avocat. J’ai été sorti de ma voiture par la police, pointé par une arme. (…) Les manifestations actuelles, c’est la colère de continuer à vivre dans un monde où il y a cette présomption de dangerosité et de culpabilité partout où vous allez.» L’épidémie de covid-19 qui continue de faire des ravages aux Etats-Unis témoigne encore des inégalités sanitaires présentées en fonction des couleurs de peau. Tout comme pour le chômage et la mortalité infantile, la population noire américaine est la plus touchée par le coronavirus.

Quant à la police, celle-ci continue d’exercer sur les bases qu’on lui a inculquées depuis sa création. En 1850, ce sont les policiers qui sont chargés de traquer les esclaves fugitifs. A l’issue de la guerre de Sécession, ce sont encore eux qui sont chargés de terroriser les communautés noires afin de les priver de leurs droits, se faisant souvent complices des lynchages collectifs jusque sous les fenêtres des palais de justice. Le site Mapping Police Violence, cofondé par un scientifique spécialiste des données et dénonçant les violences policières, dénombre 1 099 personnes tuées par la police en 2019. Les Afro-Américains représentent 24 % des personnes tuées par des policiers en exercice, alors qu’ils ne constituent que 13 % de la population américaine. Dans 99 % des décès relevés entre 2013 et 2019, les policiers impliqués n’ont pas été poursuivis pour crime par la justice. Ces violences sont condamnées au quotidien par le mouvement « Black Lives Matter » (« Les vies des noirs comptent »), créé en 2013, qui critique également le profilage racial et les inégalités raciales dans le système judiciaire américain. D’après Pap N’Diaye « la police s’est professionnalisée autour du contrôle et de la répression des Afro-américains. Elle n’est pas en marge (…) C’est son essence même de contrôler les Noirs. » La police américaine agit de plus dans un climat d’impunité, la Cour Suprême ayant rendu la profession très difficile à traduire en justice. Pour l’historien, « il faut des mobilisations très importantes, comme aujourd’hui, pour que le policier soit inculpé pour meurtre. » A rappeler également que la police n’est pas entre les mains de l’Etat mais dans celles des gouverneurs et des mairies, ce qui rend plus difficile sa prise en main. Prisonnière de ses racines, la culture de la police a permis de faire perdurer une profession guerrière avant d’être protectrice. Aujourd’hui encore, la société américaine délaisse la lutte des classes au profit de la lutte des couleurs.

 Le nouveau défi politique : réinventer le maintien de l’ordre ou déblayer l’héritage des fondateurs ?

“Tout ce que les blancs ne savent pas sur les noirs révèle, précisément et inexorablement, ce qu’ils ne savent pas d’eux-mêmes. » – James Baldwin, le 9 novembre 1962

En 1619, les premiers africains foulaient le sol américain. Près de 400 ans plus tard, le premier président noir, descendant des esclaves afro-américains, passe la porte de la Maison Blanche. Son successeur, ex-leader David Duke, chef du KKK, remet en cause les illusions nées avec cette élection – une élection qui malgré deux mandats successifs, est loin d’avoir convaincu les foules. Notons au passage que près d’un quart des Américains appelaient Barack Obama « le président kenyan » et que 18% le croyaient musulman. Dans son éditorial de France Culture, Géraldine Mosna-Savoye se demandait « à partir de combien d’indignations, de souffrances, d’études, de livres, de prises de parole, à partir de combien de colères, d’émeutes et de rassemblements, les choses peuvent-elles changer ? (…) mais pourquoi y-a-t-il encore des George Floyd aujourd’hui » ?

Les manifestations actuelles témoigne d’une évolution au moins par rapport à celles de 1960 : d’abord parce que les manifestants ne sont plus seulement afro-américains mais aussi blancs et hispaniques. Ensuite parce qu’elles atteignent des villes peu habituées à ces émeutes urbaines, comme Denver et Minneapolis. De fait, les manifestations qui ont lieu depuis une quinzaine de jours bouleversent les priorités des élections du mois de novembre.

Le président qui héritera de ce fardeau historique aura pour principale mission de réinventer le maintien de l’ordre dans un pays démocratique. Il s’agit, comme l’indique Byran Stevenson, de « changer la façon dont nous contrôlons, poursuivons, jugeons et punissons » afin de réformer en profondeur la justice pénale. Cela passe par l’armement qui ne doit plus être le même que celui de l’armée : environ 300 millions d’armes sont en circulation aux Etats Unis et Donald Trump est revenu sur l’interdiction pour la police d’acheter les surplus militaires américains venus d’Irak et d’Afghanistan émise par Barack Obama. Par les formations préalables à la désescalade, aux relations entre la police et la communauté, à la réalité des quartiers défavorisés. Par une meilleure intégration des minorités dans la corporation policière. Par des décisions non seulement étatiques mais aussi locales. Par la remise en cause de l’immunité policière dans tous les Etats.

La lutte contre les violences policières racistes passe ensuite par un affrontement du pays avec son passé esclavagiste et nuancer les images idéales véhiculées sur les pères fondateurs. Il ne s’agit pas de les effacer de l’Histoire, mais de reconnaitre que ceux qui possèdent dans le pays un nombre considérable de monuments ont également promu la suprématie blanche. Certaines prestigieuses universités américaines ont bénéficié de l’institution de l’esclavage ou ont des bâtiments portant le nom de personnes qui ont promu la suprématie blanche. Des universités comme Brown, Harvard ou Yale ont réalisé des programmes d’auto-étude historique et ont contribué à une meilleure compréhension publique du passé. Ces premiers pas constituent une avancée non négligeable.

Quant aux avancées sur le plan social et politique –meilleure prise en compte des quartiers noirs défavorisés, accès à l’éducation, fin de la discrimination à l’embauche et au logement… – celles-ci ne pourront que passer par une dissémination de l’imaginaire collectif, né avec l’arrivée de l’esclavage, qui fait de la suprématie blanche le fondement fragile de la société états-unienne.

Face à un président qui se contente aujourd’hui de tweeter ou de poser la Bible à la main, le parti démocrate se voit investi d’un défi majeur. Il ne s’agit plus seulement de faire de l’anti-trumpisme mais bien de refaçonner la société américaine sur des bases où la discrimination raciale n’aura plus la voix au chapitre.

Sans titre (3)
En novembre 2020, la mission présidentielle devra être historique.  © Montage Combat via WikiCommon

« Notre problème est votre problème. Ce n’est ni un problème de Noirs ni un problème spécifiquement américain. C’est un problème mondial, un problème qui engage l’humanité tout entière. Ce n’est pas un problème de droits civiques mais un problème de droits humains. » – Malcolm X

En 1992, le journaliste Alex Kotlowitz écrivait There Are No Children Here, un ouvrage qui nous plonge dans un quartier pauvre de Chicago. L’un des enfants lui murmure : « si je grandis, je voudrais être chauffeur d’autobus. » « Si », pas « quand. » Dix ans plus tôt, George Floyd écrivait dans une composition « Quand je serai grand, je veux être juge à la Cour Suprême. » Son enseignante, Waynel Sexton, a publié sa copie sur Facebook après y avoir inscrit « Comment son rêve a-t-il pu se transformer en cauchemar d’être assassiné par un policier ? Ça me brise le cœur. » En novembre 2020, la mission présidentielle devra être historique.

Pour approfondir le sujet (sélection non exhaustive)

Ouvrages de recherche

  • Godfrey Hodgson, Carpetbaggers et Ku-Klux-Klan. Les Etats-Unis après la guerre de Sécession, Julliard, 1973
  • Alex Kotlowitz, There Are No Children Here, Anchor, 1992
  • Claude Fohlen, Histoire de l’esclavage aux Etats-Unis, Perrin, 1998
  • Edmund Morgan, American Slavery, American Freedom: The Ordeal of Colonial Virginia, W. Norton & Company, 2003
  • Nicole Bacharan, Les Noirs américains. Des champs de coton à la Maison Blanche, Perrin, 2008
  • Pap Ndiaye, Les Noirs américains. En marche pour l’égalité, Découverte Gallimard, 2009

Romans

  • Toni Morrison, Beloved, 1987
  • Maryse Condé, Moi, Tituba, sorcière…, Gallimard, 1988
  • Jeffrey Lent, Retour à Sweetboro, Plon, 2001
  • Henry Bauchau, Le régiment noir, Actes Sud, 2004
  • Kathryn Stockett, La couleur des sentiments, Actes Sud, 2010

Films

  • Edward Zwick, Glory, 1989
  • Raoul Walsh, L’esclave libre, 1957
  • Spike Lee, Miracle à Santa Anna, 2008
  • Steve McQueen, Twelve Years a Slave, 2013

Médias

The New Yorker. Toni Morrison. “Making America White Again.” 21/11/2016

The New Yorker. Jelani Cobb. “The Death of George Floy in context.” 28/05/2020

The New Yorker. Isaac Chotiner. Bryan Stevenson on the frustration behind the George Floyd protests.” 01/06/2020

France Culture. Guillaume Erner, l’invité(e) des matins. « L’Amérique et ses démons raciaux. » 01/06/2020

 

Image à la Une © Los Otros Obispos que nos Apoyan / Sebastian Piraña 

Sans titre (2)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s