Sévana Cardon : « Il faut plus que jamais défendre la science »

Sévana Cardon, étudiante en Master 1 Sciences de l’éducation à Bordeaux, a fait une licence de sociologie à l’université de Poitiers. Elle a toujours aimé les sciences sociales. Elle a accepté de donner son avis sur les derniers propos de Frédérique Vidal, ministre de l’Education Supérieur, de la Recherche et de l’Innovation sur l’islamo-gauchisme à l’Université.

Pierre Courtois–Boutet : Bonjour Sévana. Il y a quelques jours, Frédérique Vidal, la ministre de l’Enseignement supérieure, de la recherche et de l’innovation a eu des propos sur CNews qui ont beaucoup choqué une partie du monde universitaire en expliquant que l’islamo-gauchisme gangrénait l’université. Pourrais-tu nous expliquer ce que semble être l’islamo-gauchisme, dénoncé par Frédérique Vidal, Jean-Michel Blanquer, mais aussi par une partie de la droite et de l’extrême droite ?

Sévana Cardon : Effectivement, on en a beaucoup entendu parler ces derniers jours. Et apparemment, elle persiste, puisqu’elle en a encore reparlé aujourd’hui dans le JDD. Sur l’islamo-gauchisme, j’ai regardé une vidéo de Pascal Blanchard qui disait que ça ne venait pas de l’extrême-droite, mais qu’elle le reprenait. Mais elle est sans fondement finalement : qu’est-ce que l’islamo ? Qu’est-ce que ça veut dire gauchiste ? Qu’est-ce que ça veut dire quand on traite quelqu’un d’islamo-gauchiste ? Ce serait donc, d’après la ministre, être copain-copain avec les extrémistes islamistes. Mais sous quels fondements ? En quoi ça a gangréné l’université ? Ça ne veut strictement rien dire et on ne sait même pas pourquoi elle avance une telle chose. C’est assez terrible pour quelqu’un qui vient du milieu universitaire, qui est censé le défendre. Elle utilise un terme qui aujourd’hui fait l’unanimité à l’extrême droite, voir même de la droite. Et ce qui est intéressant, c’est qu’elle vient aussi d’une partie de la gauche, notamment du Printemps Républicain. Je ne sais pas si on appelle cela de la gauche totalement, parce que c’est plus du centre droit. Ce terme est utilisé pour dire qu’on est ami-ami avec l’extrémisme islamique. Donc pour quelqu’un qui se réclame du champ universitaire, c’est très malhonnête, surtout qu’elle s’attaque aux études post-coloniales, intersectionnelles et la théorie du genre. Donc, elle attaque clairement les sciences sociales. De ce que je peux en dire moi, si je répondais clairement à ta question, c’est que l’islamo-gauchisme n’a absolument aucun fondement. Déjà, en terme générique, dans la population en générale, ça ne veut rien dire. Mais il a encore moins de légitimité au niveau scientifique. Et dire que les sciences sociales relèvent de l’opinion et marteler encore ce discours aujourd’hui… Et elle n’est pas la seule, puisque Jean-Michel Blanquer est venu la sauver sur un plateau pour dire que l’islamo-gauchisme était un fait social. Mais un fait social, ça n’est pas du tout cela. Donc en fait, ils attaquent en permanence la sociologie, les sciences sociales, mais reprennent des concepts, celui-là d’Emile Durkheim, l’un des fondateurs de la sociologie, qu’ils ne comprennent pas, d’une science qu’ils n’aiment pas. C’est quand même assez fou.

PCB : Tu disais que ce qui englobait dans le monde universitaire la potentialité de l’islamo-gauchisme, c’était toutes ces études autour du post-colonial, autour de l’intersectionnalité et de la théorie du genre. Que mettent-elles en avant ces théories ? Que font-elles pour que ça fasse réagir autant les ministres ou la droite et l’extrême droite ?

SC : Comme tu t’en doutes, je ne suis pas spécialiste de ces questions-là, mais par exemple, pour l’intersectionnalité, on croise les caractéristiques de la race, de la classe et du genre pour mieux comprendre les discriminations qu’un individu ou un groupe d’individu subit. On parle de race en sciences sociales. Forcément, on est tous d’accord pour dire qu’il n’y a qu’une seule race biologique. Mais quand on parle de race en sciences sociales, c’est pour dénoncer les discriminations qui existent sur des personnes qui sont racisées, pour mettre en avant ces discriminations-là. Et donc pas du tout pour dire qu’il existe plusieurs races. Et la ministre de l’enseignement supérieur a essayé de faire passer ce message-là sur les sciences sociales, ce qui est quand même très grave, parce qu’elle n’y comprend rien. Il y a une nouvelle génération de chercheurs en sciences sociales, qui travaillent sur ces questions et qui les fait réémerger d’un autre point de vue. On voit même des personnes qui se revendiquent de gauche qui vont dire « Attention, si vous parlez trop de la race ou du genre, vous allez atténuez la question de la classe sociale ». Ce n’est pas du tout ce qui est fait. Il y a une peur de ce côté-là, qui n’est pas fondée. On croise toutes les variables, et pas seulement celle de la race et du genre. Mais ça n’est pas la préoccupation de Blanquer et Vidal. Ce qui les préoccupe, je ne saurais pas vraiment dire. S’ils considèrent que parler des théories post-coloniales, du genre, des théories intersectionnelles, c’est de l’opinion, je dirais plutôt que parler de l’islamo-gauchisme à l’université, ça relève de l’opinion. Ça ne relève pas d’un fait scientifique, d’une vérité absolue. Je ne saurais même pas quoi dire ce qui les déranges dans ces études-là. C’est certainement le fait de remettre en perspective des choses. Parce que, le rôle des sciences sociales, c’est de réinterroger en permanence, de questionner, d’essayer de comprendre les phénomènes sociaux. Et ça, ils n’aiment pas, ces gens-là, parce qu’ils aiment rester dans leurs acquis et leurs certitudes. Et les sciences sociales, leur rôle le plus profond, c’est de questionner en permanence les lois du social.

Islamo-gauchisme : Frédérique Vidal s’invite au cœur du ...
La ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Frédérique Vidal, à Paris, le 30 octobre 2019. (©POOL/AFP/Archives/ludovic MARIN)

PCB : Tu expliquais qu’une chose qui te faisais bondir, c’était ce qu’expliquait Frédérique Vidal, de déterminer si les recherches faites en sciences sociales n’étaient pas faits à partir d’opinion. Que cela soit dans les sciences sociales, dans les sciences dites « dures » ou dans n’importe quelles autres recherches, ça n’est pas du militantisme ? Le fait de faire une recherche démarre parce qu’on y apporte un intérêt, qu’on trouve que telle question est importante à défendre… Est-ce que Frédérique Vidal, alors qu’elle accuse les autres de lui en faire un, ne fait pas un procès d’intention spécifiquement aux nouvelles générations de chercheurs ?

SC : Finalement, elle accuse les universitaires de lui faire un procès d’intention, mais c’est ce qu’elle fait. J’imagine, je suppose, qu’elle n’a pas lu ce genre d’études menées. C’est un peu difficile de dire quelque chose quand on n’en connait pas le sujet. Pour répondre à ta question, la science, ça n’est pas l’opinion. La science, ça n’est pas la politique. Ça n’est pas le droit. Donc effectivement, quand on est chercheur, ou même quand on est apprenti chercheur comme je le suis, le sujet que l’on prend, sur lequel on va travailler pendant des années, ou en master pendant deux ans, il a forcément un lien avec nous. On y tient d’une certaine manière, mais ça, la science peut l’expliquer. En sciences sociales notamment, je ne sais pas pour les sciences dures, mais ce qui fait partie de l’exercice et ce à quoi on tient énormément, c’est que nous avons une posture réflexive sur nos travaux. C’est-à-dire qu’on interroge en permanence le rôle du chercheur, notre rôle dans notre enquête. Par exemple, je travaille sur les enseignants de l’Education Nationale. Cette dernière m’a beaucoup donné puisque c’est elle qui m’a permis d’être ce qu’on appelle un transfuge de classe en sociologie (fait de changer de milieu social, ndlr). J’ai donc forcément un rapport particulier avec l’Education Nationale. Pour mener mon enquête, je dois avoir une posture réflexive sur moi-même, je dois interroger ma réciprocité avec l’Education Nationale. On interroge tout le temps notre place. Et c’est ce qui permet de faire la science. Pour répondre à Mme Vidal, non, ça ne relève pas de l’opinion, même quand on choisit des sujets proches de nous, on arrive à l’objectiver. On n’arrive jamais à être 100% objectif, mais les sciences dures, c’est pareil, car nous sommes, en tant qu’individu qui faisons de la recherche, pris dans les logiques du social. On ne peut pas être extérieur à cela. Forcément, on aura une certaine réciprocité et une certaine influence sur notre sujet. Mais la science, c’est d’être le plus objectif possible. On tend vers cela. Ce que disait un grand sociologue, Max Weber, c’est que plus nous avons conscience d’être pris dans cette logique du social, que le chercheur est pris dans son objet, plus on tend vers l’objectivité. Plus on tente de mettre sous le tapis cette notion réflexive, plus on fera de la mauvaise recherche. Si Frédérique Vidal le savait, ou au moins qu’elle le disait, elle défendrait la communauté universitaire. Et elle ne le fait même pas. Je déplore énormément cela.

PCB : Donc selon toi, après les propos de Jean-Michel Blanquer, de Frédérique Vidal ou de Gérald Darmanin, il y a une méconnaissance, voir même une haine de la part des ministres ou de la société de manière générale, sur les sciences molles. Ce qui les fait donc englober toutes les sciences molles dans ce terme d’islamo-gauchisme. Qu’est-ce qui, selon toi, peut provoquer une réaction ?

SC : Au minimum, il y a une méconnaissance de la sociologie et des sciences sociales de manière générale. Lorsqu’il y a eu les attaques de l’Hyper-Casher en 2015, Manuel Valls, pourtant issu de la gauche à l’époque, aujourd’hui on n’en est plus tellement sur, disait que « comprendre, c’était déjà excuser » ou quelque chose comme cela, comme quoi on excusait les choses. Mais pas du tout. Pour moi, dire cela, c’est une méconnaissance assez hallucinante de la société quand on est au sommet de l’Etat. Parce que lorsqu’on travaille au sein de la société, on a besoin de la connaitre. Et ils ne la connaissent pas. Ils ne connaissent même pas la science qui travaille sur ce sujet-là. C’est assez incroyable pour moi, je dois l’admettre. Je pense que la communauté étudiante, les enseignants-chercheurs et chercheurs, sont légitimes à se poser la question s’il y a une haine des sciences sociales ou non. Parce qu’on est en permanence attaqué au niveau politique et médiatique, alors que l’on ne demande pas cette publicité-là. On ne cherche finalement qu’à faire de la science, a essayer de comprendre, critiquer, analyser les phénomènes sociaux. Je ne sais pas pourquoi ils parlent en terme d’islamo-gauchisme, ce que ça leur rapporte au final. Parler des études intersectionnelles, du post-colonialisme, ça doit déranger, remettre en question leurs certitudes, et être déstabilisant. C’est assez épuisant de voir à quel point on est attaqué en permanence, alors que finalement, on ne cherche qu’à faire que de la science, qu’à faire progresser la connaissance. Donc l’islamo-gauchisme n’existe pas scientifiquement, ça ne veut absolument rien dire. Pour une personne issue de la communauté universitaire, dire cela est une insulte à toute la communauté universitaire. Elle devrait plutôt se concentrer sur la détresse étudiante, sur la détresse des enseignants, plutôt que d’utiliser ce terme repris par l’extrême-droite.

PCB : Est-ce que justement le rôle des sciences, ça n’est pas d’aller plus loin dans les recherches, de remettre constamment en perspective les pensées qu’on avait. Si on prend les exemples dans les sciences « dures », les théories de l’évolution darwiniste, la découverte de la gravité… Est-ce que justement ça n’est pas le rôle des sciences de faire cela ? Et en plus, quand on a des sciences qui mettent en avant les théories intersectionnelles… personne ne force les gens à le croire ! Ce sont des gens qui font des recherches comme cela, ce sont des recherches. Et justement, est-ce qu’en ce moment, en pleine pandémie de coronavirus, où on en apprend tous les jours sur le virus, sur le vaccin… Est-ce que ça n’est pas le moment de pousser et de changer un peu la donne ?

SC : C’est exactement cela. On doit tout le temps remettre en perspective les choses, questionner, trouver des choses nouvelles… Comme tu le dis, on est dans une période, avec la crise sanitaire, où on a besoin de la science plus que jamais ! On en a toujours besoin, mais là, on a besoin d’elle pour trouver un vaccin, pour comprendre aussi ce qu’il se passe autour de nous. Ce que je déplore, c’est que l’on a très peu utilisé les sciences sociales pour essayer de comprendre la crise sanitaire alors qu’on aurait pu finalement éclairer des choses et travailler en collaboration avec les sciences dites « dures ». Mais je suis d’accord avec le constat que tu fais : c’est une période propice à la science. Il faut plus que jamais défendre la science.

Propos recueillis par Pierre Courtois–Boutet

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