Léa Falco « Il y a de la place dans le monde pour nos horizons écologiques»

Dans son premier essai, la militante propose de construire une société soutenable en dépassant les oppositions générationnelles.

Outrepasser les clivages générationnels, sociaux ou politiques, s’unir et créer de grands projets fédérateurs pour rendre désirable le principe même d’écologie, changer de paradigme en permettant à la société de devenir écologique par défaut, sortir du dogme moralisateur, provoquer une révolution industrielle et politique : Léa Falco propose de Faire écologie ensemble, dans son premier essai, paru chez Rue de l’échiquier à l’aube de ce nouvel été caniculaire. Un essai qui surfe sur une vague positive, loin d’un fatalisme qui gronde aujourd’hui, qui donne espoir, en l’humanité, en l’avenir que nous pourrons créer, main dans la main.

« Si les jeunes se lèvent, c’est parce qu’ils savent que leur seule marge de manœuvre se situe dans la pression symbolique qu’ils peuvent exercer sur les entreprises qui émiettent nos conditions d’existence sur la planète, et sur les gouvernements qui laissent faire ces dernières. »

En 2018, elle devenait la porte-parole du collectif « Pour un réveil écologique » sommant l’industrie et les grandes écoles d’organiser un réel parcours environnemental, sans quoi la transition ne serait qu’illusion. Il ne suffit pas seulement d’être bien intentionné, mais de s’activer à changer la donne. Et c’est par là que ça commence.

Diplômée de sciences sociales, d’histoire et de développement international à Sciences Po, figure des Grandes gueules sur RMC, c’est après un voyage d’un an aux Etats-Unis agissant comme un électrochoc sur son engagement écologique, que Léa Falco l’ouvre et entend bien bouleverser les habitudes : « poursuivre un intérêt pour les enjeux environnementaux et l’idée de se mettre en accord avec les limites planétaires aux Etats-Unis est une expérience assez curieuse de dissonance cognitive. En parallèle est arrivé le manifeste ‘Pour un réveil écologique’ et quand je suis revenue en France, je me suis complétement engagée là-dedans. »

« En écologie les gens sont beaux, intéressants, ils sentent bon les fleurs », rit-elle lorsqu’elle évoque les rencontres qui l’ont faites porte-parole d’une écologie désirable.

Campagne publicitaire du collectif « Pour un réveil écologique »

Je me demande si la bascule n’est pas déjà faite. Les sondages d’opinion montrent que beaucoup considèrent que les enjeux écologiques et en particulier climatiques sont importants. Sauf qu’une fois qu’on leur demande de prioriser, ça ne l’est plus autant. Comme c’est du long terme, tous les problèmes de court terme vont se poser devant eux et c’est parfaitement humain et normal, c’est comme cela que l’on fonctionne !

A la question du « pourquoi les jeunes sont les plus touchés », ils se rendent bien compte que ça va être leur vie entière, ils se construisent psychologiquement dans cette pensée-là. C’est beaucoup plus simple pour moi de penser paradoxalement les solutions, de penser à une manière de se détourner du chemin, parce que je me suis construite psychologiquement avec l’idée que certaines choses n’étaient pas possibles et ce n’est pas le cas pour les générations d’avant. Il y a tant de gens qui continuent à dire que le progrès va tout changer, que la technologie va réussir à nous sauver ! Réussir à se détacher de certains trucs n’est pas complétement innée, sortir de ce déterminisme générationnel dans lequel on est n’est pas évident. Donc est-ce que ça peut se faire, je pense que oui, mais ça ne se fera pas toujours par le prisme de l’inquiétude pour le climat : c’est « comment fait-on en sorte de créer un projet politique ? » si tu fais oublier aux gens que dans ce projet politique-là, il y a la question des limites planétaires. Il faut réconcilier le court terme avec le long terme, qui ne doit passer que par une plateforme un peu construite, qui permet d’aller au-delà du fait qu’il n’y ait que 15 à 20% de la population qui seront suffisamment inquiets et connaitront suffisamment les enjeux environnementaux pour pouvoir les placer en haut de leur liste.

Aujourd’hui, on entend beaucoup parler des problématiques environnementales, beaucoup plus qu’il y a quelques années.  Pour autant, c’est un bruit un peu diffus dans le fond, on a l’impression de savoir de quoi il s’agit, mais on entend simplement toujours les mêmes banalités. Il y a une difficulté à travers les médias de capitaliser sur ce que l’audience sait déjà. Les jeunes ne sont pas non plus formés à ces enjeux. Il n’y a pas de formation à l’esprit critique ou à la méthode scientifique, ne serait-ce qu’un petit corpus pour discerner le vrai du faux, un peu d’épistémologique, de manière à comprendre ce que sont les sciences sociales, à quoi elles peuvent servir.  Il y a une grande méfiance face aux médias traditionnels, aidée par la prolifération des fake news ou d’informations très orientées sur des chaînes ou des journaux tout à fait officiels. Quand bien même aujourd’hui on ne donne plus, ou presque, la parole sur les médias officiels ou dans le débat public, à des climatosceptiques, il y a de nouvelles formes de climatorelativisme qui émergent. Sur tous les sujets, ils instaurent une opposition un peu factice, mettant face à face des gens qui sont pour et d’autres contre, avec l’idée que le camp de la vérité et là quelque part entre les deux. Il faut sortir de ce débat-là, qui ne concerne pas que les jeunes. En tant que société on a un problème avec l’idée même de vérité, du lien entre la méthode et la connaissance scientifique, et l’action publique.

Je ne sais pas si elle clive ou si elle fatigue. La fatigue informationnelle est un des soucis qui nous guette avec la cause environnementale. Ce sont souvent des questions traitées sous l’angle du catastrophisme, de la mauvaise nouvelle, ce n’est pas très engageant pour l’auditeur.  Puis on répète la même chose sans n’apporter aucune solution. Et quand il y a une solution qui est montrée, c’est par des gens qui ne changent rien à leur quotidien, qui font les choses dans leur coin et pour qui ça améliore plus ou moins la situation. Ce combo fait que les questions environnementales ne peuvent pas être bien traitées. En plus, elles sont restreintes à leur section propre. On a par exemple le cas des articles évoquant la reprise du trafic aérien disant que c’est une super nouvelle pour l’économie française ! Pour les journalistes aussi c’est difficile, il faut pouvoir se former, réorganiser le fonctionnement des rédactions, c’est un obstacle supplémentaire à l’information. L’objectif est d’avoir une écologie qui propose un horizon désirable, vers lequel on aurait envie d’avancer collectivement, y compris si on ne connaît pas les raisons du changement climatique ou les moyens d’y faire face. Ils veulent des solutions et être accompagnés. Il faut faire en sorte collectivement qu’il y ait des ponts entre l’engagement individuel et les transformations collectives.

Pendant longtemps, il y a eu une importante lutte des multinationales et des lobbies pour essayer de cacher ce qu’il se passait autour des enjeux environnementaux, que ce soit d’un point de vue informationnel ou décisionnel. Le sujet est passé sous les radars pour des raisons concomitantes et structurelles. Pourquoi on en parle aujourd’hui ? C’est parce qu’il y a eu un mouvement jeune qui a permis au sujet de devenir médiatique. Il y a 40 ou 60 ans, ceux qui n’en ont pas entendu parler ne peuvent pas en faire leur cheval de bataille. On vit avec l’information et les médias de notre époque. Ce n’est devenu un sujet de premier plan que récemment. Il y a le fait aussi qu’y compris une fois que les gens savent, on assiste à une forme d’inertie comme dans toutes luttes sociales. Le passage de l’individuel au collectif est difficile.

Il y a des gens qui décident de se mettre en marge du système et de créer par l’expérience des dispositifs qui montrent que l’alternative est possible. C’est hyper utile. A l’époque, les médias mainstream tentaient de nous monter contre les agroindustriels, avec ce discours « qu’en pensez-vous ? Est-ce que ça ne dessert pas la cause ? ». Les jeunes qui étaient dans ces écoles pensant travailler pour l’intérêt public se sont dit qu’il n’y a justement pas d’intérêt public aujourd’hui à travers notre société ! La fabrique de l’alternative est très importante.

Et puis il y a des gens, comme moi, qui décident de rester dans ce système et d’essayer soit de trouver les marges dans lesquelles on peut progressivement utiliser le combat des autres pour faire avancer nos propres enjeux, soit réussir à créer des expérimentations, des tests entre l’individuel et le politique. Tout seul, ça ne marche pas, parce qu’on est trop petit. Le collectif, c’est un peu aérien, on ne sait pas trop ce que c’est. Et donc, le pont entre les deux, ce sont des espèces de dispositifs qu’on crée en commun, qui sont une plateforme de revendications politiques qu’on va porter vers les instances collectives. D’où la création de collectifs et d’associations de luttes sociales, qui font ce que j’appelle le retournement de stigmates. Ils sortent du postulat qu’on a en général, « la transition écologique est mauvaise pour l’économie », et qui mettent au centre l’intérêt humain de leurs collaborateurs, qui réalisent en tant qu’entrepreneurs ils vont avoir un problème s’ils n’agissent pas. Ils réclament des transformations pour leur secteur. Transformations et contraintes qu’ils vivront directement. C’est un message puissant, on a besoin de plus en plus de collectifs comme ceux-là. Dans le monde agricole, ça va être un bordel monstre de dépasser le clivage social. Les Soulèvements de la terre portent ce message-là, tant qu’ils ne s’attaquaient pas au monde agricole on les aimait bien mais pas trop et une fois qu’ils s’y attaquent, on les dissout ! Il va falloir des plateformes politiques, qu’elles les emmènent le plus loin possible et que derrière, ils puissent être portés. Vue l’urgence des enjeux, c’est plutôt dans cette théorie du changement-là que je m’inscris.

Une entreprise sur quatre fait du greenwashing selon une enquête menée par la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF) en 2021 et 2022.

Maintenant que le sujet a percolé, les entreprises se rendent compte qu’elles ne peuvent pas devenir vraiment écolos. La parade, c’est donc de faire du greenwashing. La régulation doit être au-dessus, au niveau des stratégies financières, la comptabilité multicapitale par exemple. Des législations sur la chaine de valeurs des entreprises, par laquelle on peut voir sous quelles mains sont passés tous les composants d’un produit, peut aider à avoir un impact. La première chose c’est de comprendre que l’économie n’est pas magique. Il faut abandonner l’idée que tout va se passer tranquillement, que les entreprises vont s’auto-réguler. Mais plutôt se dire qu’il va y avoir des contraintes, qu’elles doivent se faire de telle manière que ça favorise les gens ayant sincèrement envie de s’engager et pénalise les autres. Ça passe aussi par la taille des entreprises, il faut restructurer leur fonctionnement. Au-delà du partage de la valeur, regarder comment elles traitent leurs collaborateurs, tout ça passe par la régulation.

Être écolo, c’est compliqué. C’est de l’abnégation permanente, c’est payer plus cher, prendre plus de temps, socialement être perçu comme le relou de service. Sortir de ça, c’est faire en sorte que ce soit le choix par défaut, que la norme soit écolo. Il nous faut un horizon commun, ou du moins un horizon dont les prémices sont partagées. Le fait de devoir rester dans les limites planétaires doit faire partie de cette écologie conséquentialiste. Nous ne battons pas pour revenir à 410ppm de CO2 dans l’atmosphère ou pour que le phosphate dans les champs soit à tel niveau. On se bat pour une société qui, tout en nous permettant d’avoir un espace de stabilité, soit socialement juste, qui nous permettent une mobilité, d’avoir du temps pour soi, du temps pour ceux qu’on aime, d’être en bonne santé physique et mentale. Dans une société, l’indicateur primaire devrait être la santé, le bien-être, comment la population se développe intellectuellement, socialement, culturellement. L’écologie politique n’a jamais voulu créer de théorie de la valeur, des sentiments, et peut-être que c’est le moment de le faire, de réussir à créer ensemble cet horizon-là !

L’écologie est politique en ce qu’elle interroge la cité, comment vit-on collectivement. Il ne faut pas que ce soit agrégé à un seul parti. Pour autant, au stade où on en est, il y a une partie du blocage qui est qu’être écolo, c’est rattaché à la gauche. Il va falloir réussir à le dépasser. En revanche, les embryons de politique que je vois à droite ne sont pas du tout à la hauteur des enjeux. A gauche, il y a au moins le soin de l’intégrer systématiquement aux réflexions, ce qui n’est pas du tout le cas à droite. On aurait besoin d’un peu plus de bases communes, pas en matière scientifiques mais plutôt qui est responsable de quoi, quels postes d’émissions sont responsables de quelles situations. Pas en termes de solutions, mais quels sont les modèles à proscrire, par exemple dans l’agriculture. C’est là où intervient la fabrique de l’alternative. Je pense que la première manière de rendre l’écologie transpartisane, c’est de créer cet horizon-là. A gauche, c’est une question d’émancipation, il faut renouer avec ce projet émancipatoire. Ce n’est pas évident parce que ce sont des notions qui semblent contradictoires : émancipation d’un côté, contrainte de l’autre. Il faudra parler de liberté, de nouveaux droits, fermer les anciens droits de l’ancien monde. C’est un sujet dont la gauche doit impérativement s’emparer. Bien que l’honnêteté intellectuelle dans la politique partisane ne soit pas toujours ce qui ressort le plus. Ce n’est pas l’enjeu premier de dire la vérité…

C’est l’ensemble de la démocratie qui est touchée. Où est-ce qu’on vit ?! Le gouvernement dissout les Soulèvements de la terre et à côté la FNSEA [Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles ndlr], avec des méthodes pas si éloignées, reste là, sans aucun problème. Il y a une vraie question démocratique qui se pose.  Cela va juste cliver encore plus, d’un côté les militants écolos et de l’autre ceux qui pensent que les militants écolos vont ruiner leur vie, il n’y a nulle part d’espace de discussion ou de création d’un projet commun. C’est aussi la raison pour laquelle il nous faut des projets écolos fédérateurs.

Propos recueillis par Jessica Combet

Léa Falco, Faire écologie ensemble La guerre des générations n’aura pas lieu, Rue de l’échiquier, 2023, 96 p. A retrouver ici

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