Soigner la vigne par la nature

A l’approche de la saison des vendanges, comment certains viticulteurs bio se sont-ils préparés aux aléas climatiques tout en protégeant leur récolte ainsi que la biodiversité, et en s’assurant un rendement minimal?

Le dérèglement climatique est particulièrement problématique pour les paysans. Tout est en excès ; la pluie, le vent, la chaleur, les orages, la grêle, et cette année 2023 n’a pas dérogé aux nouvelles règles qui régissent la nature. En Savoie, après un printemps bien arrosé suivi d’une première période de canicule en juillet, les pluies sont venues humidifier la terre et redonner vie aux plantations jusque début août avec des températures presque automnales. Puis le dôme de chaleur s’est installé, faisant grimper le thermomètre au-delà du supportable, avec des pics à 42° sous les sommets de la région. Septembre n’est pas en reste, avec la canicule qu’on lui connaît.

« On ne peut plus faire de généralité, on doit s’adapter. »

David Giachino est un de ces viticulteurs bio qui modifie les habitudes et cherche des alternatives, et ce depuis vingt ans. Le Domaine Giacchino se situe sur les côteaux de Chapareillan, au pied du Mont Granier, en Savoie. Sa famille et lui travaillent en collaboration avec Taran Limousin, diplômé en œnologie et ingénieur matériel végétal à l’Institut Français de la Vigne et du Vin, afin de trouver des solutions pérennes à la bonne santé du vignoble.

Taran Limousin a grandi dans le Jurançon, entre les cépages de l’exploitation familiale, avant de se lancer dans des études de chimie moléculaire puis de bifurquer sur l’œnologie, alors que David Giachino reprenait les terres de son grand-père, avec son frère, afin d’y planter de la vigne à la fin des années 90. Leur passion commune les amène à travailler ensemble sur des pistes de réflexion concernant la manière d’aborder le réchauffement climatique dans les vignobles. Tous les deux s’accordent à le dire, « nous allons vers du plus chaud, les extrêmes climatiques nous touchent déjà, et ce sera de pire en pire. » Il faut alors s’adapter.

Plus il fait chaud, plus le taux d’alcool dans le raisin est élevé. L’acidité, elle, est amoindrie. David aborde alors la question des intrants : «leur utilisation est minime, mais nous n’avons plus vraiment le choix, les équilibres font l’acidité. Plus le raisin est mûr, plus on perd l’acidité, plus il y a de bactéries qui attaquent. Les viticulteurs du sud connaissent cette problématique depuis bien longtemps, de par la température poussant la maturité du raisin. Ces chamboulements se ressentent aussi en cave, les équilibres et les micro-organismes ne sont plus les mêmes. Travailler sans intrants en cave est devenu compliqué, alors qu’il y a vingt ans je n’en mettais pas du tout et je m’en tirais toujours bien!».

Au domaine Giachino les vendanges commenceront le 10 septembre et dureront un mois et demi « pour respecter les écarts de maturation des différents cépages, qui ne sont pas tous plantés au même endroit et n’ont pas les mêmes conditions climatiques d’un versant à un autre. » Et ce, même avec les cépages semi tardif : « historiquement les vendanges se déroulaient début octobre avec une maturité très moyenne. Aujourd’hui, c’est trois semaines avant avec une maturité presque trop forte et des équilibres presque perdus. Si on a une maturité plus faible on ne fera pas un vin très coloré. » Et Taran d’ajouter que si la couleur est impactée, les tanins le sont également. « On ne peut pas aller contre la nature du vin», les clients l’ont bien compris et si la famille Giachino a fait le pari dès les prémices de leur activité de calculer combien de litre hectare ils pourraient faire pour avoir de la qualité et  un prix en conséquence qui leur permette de vivre avec ce volume-là, ils garantissent qu’ils n’ont pas « d’énormes besoins de rendement», parce qu’aujourd’hui « les choses changent, les gens boivent moins et plus propres. »

L’irrigation, un non-sens

Pour David Giachino, il s’agit d’une « fumisterie, ça n’existait pas avant, mais maintenant c’est sponsorisé et ridicule !», il lève les yeux au ciel « surtout pour ceux qui mettent des pesticides !» Pour permettre au sol de garder un minimum d’humidité malgré un besoin en eau assez limité, c’est le recours au couvert végétal qui semble le plus adapté. Taran Limousin parle alors de stratégie sèche. Au domaine Giachino, on ne travaille pas les sols : « quand le sec est là, on laisse l’herbe assez haute, on a la terre généreuse. On tâtonne. On passe notre temps à nous former. » Ailleurs, là où la terre est plus sèche et la météo moins clémente, il est impensable d’avoir des sols nus ; les vignerons redoublent d’initiatives.

Ainsi en Chautagne (Savoie), certains s’essaient à des mélanges parmi lesquels on retrouve différentes variétés de trèfles, seigle, moutarde, choux chinois, vesce et féverole, broyés et répandus ainsi sous les cépages (cf La Luciole, magazine des pratiques bio en Auvergne Rhone-Alpes), qui « permettent une meilleure rétention d’eau et la captation de la rosée en période de sécheresse. » De nouveaux problèmes inerrants au réchauffement climatique guettent les parcelles malgré toute leur attention. L’échaudage en fait partie. « Le soleil couchant brûle tout ce qui n’est pas sous les feuilles. Pendant quelque temps on enlevait les feuilles, maintenant on protège au maximum, il faut de l’ombre. »

Chindrieux et ses vignes au 20è siècle

Se préparer aux éléments déchaînés

Les averses de grêle qui accompagnent de plus en plus fréquemment les orages ont la fâcheuse tendance à abîmer le raisin. En juillet dernier, en Savoie, les pertes ont été nombreuses. Il y a quelques années, il était de coutume d’avoir recours aux « fusées », plus communément appelées paragrêle, censés limiter la formation de grêlons par l’introduction dans les nuages d’iodure d’argent. Cette pratique est désormais interdite, et n’a d’ailleurs jamais réellement fait ses preuves.

Aujourd’hui, pour se préparer aux dégâts et aux pertes que pourraient causer ces orages, quelques viticulteurs tentent les filets anti-grêle. Mais David Giachino reste ferme à ce sujet : « c’est bien techniquement mais écologiquement non, ce sont des tonnes de plastique qui s’échappent, payés jusqu’à 80% par l’Etat. Visuellement c’est une horreur, serrer la vigne avec la maladie c’est contre-productif… et ces déchets !». Il parle alors d’un paragrêle qui fonctionnerait par à-coup, sans produit chimique, mais qui ferait fuir les oiseaux. Selon Taran, tant qu’il n’y a pas une filière capable de revaloriser ces déchets plastique, les impacts imprévus sont bien trop aléatoires. Une des solutions palliatives pourrait se tenir en un mot : polyculture. Planter des arbres sur les parcelles les plus à risque aurait alors, en plus d’enrichir les sols, le rôle d’assurer d’autres sources de revenus. Chez David, ils ont intégré des oliviers, « pour le moment, nous n’avons pas pour objectif de transformer le produit, mais la diversification est évidente. Un jeune qui s’installe aujourd’hui ne peut pas rester en monoculture. »

Ses grands-parents possédaient d’ailleurs sur ces mêmes terres une ferme vivrière. La famille a ouvert il y a trois ans un bar/cave, le O’Giac’son, au beau milieu de leurs parcelles, dans lequel ils proposent leur production, une autre manière d’assurer un avenir financier, mais aussi une bonne façon de faire connaître leur vision de la vigne.

Le croisement des cépages pourrait également s’avérer efficace, en ne sélectionnant que des espèces résistantes aux intempéries. Et ça, c’est la mission de Taran : « nous continuons à en faire pour limiter les traitements de la vigne, même s’il y a eu des réticences au début du XXe siècle par rapport à de mauvais rendements. Nous sommes dans une nouvelle phase, et la demande augmente. »

La santé par les plantes

En biodynamie, l’intérêt est d’utiliser les vertus de la nature. Alors même si le cuivre et le soufre sont autorisés et indispensables, David insiste sur le fait qu’il en faut très peu. Avec moins de deux kilos/hectare de cuivre il parvient à traiter sa vigne : « la FNSEA nous dit que nous mettons trop de cuivre, trop de métaux lourds dans les sols, mais mon grand-père était à 30-50kg /hectares, les vignes étaient turquoises !»  Au domaine familial des Giachino, on soigne par l’aromathérapie et la phytothérapie : l’huile essentielle orange douce est un excellent fongicide et l’odeur repousse même certains papillons en cas d’attaque de maladie, la tisane de reine des prés, les décoctions de prêle dynamisée, les extraits fermentaires d’ortie, de consoude et de bardane, s’utilisent dans les bouillies. David souligne que grâce à leurs recettes ils n’ont que très peu de perte « à cause du mildioux et du black rot qui sont les maladies les plus répandues ici. L’oidium en bio, avec le soufre, on n’en a pas spécialement. On peut aussi travailler avec du sel, du petit lait, des décoctions d’ail. Quand on est passés en bio on a instauré tout de suite ces recettes-là. »

Un équilibre à conserver, ou à restaurer

Dans les vignobles alentours il est fréquent de voir s’élever des nuages de pesticides « qui partent sur Chambéry ou Grenoble, suivant le vent». David dénonce les subventions versées par l’Etat pour changer le matériel de traitement qui incluent les canons pour traiter qui peuvent avoir une portée de 25 mètres, le produit devient dès lors très volatile, «20% dans la vigne, le reste dans l’air. »

Il les voit, ses voisins, au volant de leurs gros tracteurs équipés de filtre, « payés par les subventions », et ça le fait grincer des dents, tout comme le fait que désormais tout soit automatisé. David en est persuadé, « si tout le monde était en bio, il n’y aurait pas de chômeurs. » Sur la question des pesticides, notre viticulteur déplore le manque d’informations dispensées en école agricole, qualifiant ces enseignements de « grand n’importe quoi », car il le sait, il l’a vu, et l’a vécu dans son histoire familiale, « les anciens avaient une logique paysanne, ils étaient justes, ils observaient beaucoup. Tout a disparu avec l’agro et la chimie. Ils ne savaient pas ce qu’étaient les pesticides, il n’y avait pas de recul dessus. »

Toujours à la recherche d’idées novatrices, son frère et lui se penchent en ce moment sur celle d’installer des nichoirs à oiseaux. Cela permettrait la sélection et le retour des volatiles, comme dans l’agroforesterie, « pour que les rapaces puissent permettre à un équilibre de se créer », ou de se recréer.

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« Lâchons la grappe aux viticulteurs! »

C’est parce qu’ils sont attachés aux traditions et à leur vignoble que la famille Giachino perdure. Quand David a rejoint son frère aux rênes de l’entreprise, celui-ci était seul avec ses machines. « Nous avons tout arrêté pour retrouver ces ambiances de vendanges, de fête, et ces rencontres passionnantes faites chaque année. » Cependant, il déplore le manque de moyen mis à disposition par l’État, et qualifie de « réac » les politiques qui entourent son monde quand il faudrait « donner des solutions aux paysans, les laisser travailler, leur lâcher la grappe ! » Même si les rapports avec la Chambre d’Agriculture se passent plutôt bien, il estime que « les directives ne vont pas dans le bon sens » et que « tant que la FNSEA sera au gouvernement » les changements attendus ne seront que mirage. La tendance est au désengagement des aides directes, avec une même finalité que dans la plupart des secteurs, «se décharger sur le privé. » Après avoir assisté à plusieurs assemblées d’agriculteurs, sa déception est grande et le constat amer, « la bio a pris un gros coup, l’ambiance est morose, on en est à dissuader les jeunes de s’installer en bio, c’est un non-sens !».

Le vin n’est pas un produit de première nécessité, et l’impression de se battre contre des moulins à vent en dissuaderait plus d’un. Mais quand la passion et l’amour pour ses terres prennent le dessus, c’est la nécessité de les préserver qui fait briller les yeux, jusqu’à la lie.

Par Jessica Combet

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