Confessions de punaises de lit

A l’approche des Jeux Olympiques 2024, ces insectes font la Une des médias. Extraits de leurs journaux intimes retrouvés à l’arrière d’un matelas.

Punaise A

6h30.

B. est passé hier.

Je lui avais dit pourtant que ce n’était pas le moment. Comme si ça ne suffisait pas d’être seule à gérer toute la marmaille. C’est ça, les enfants. On les multiplie, on assure la lignée, la survie de l’espèce, « l’héritage » qu’ils disent, les humains.

Vas y pour t’en occuper de l’héritage quand ta moitié court les Airbnb à longueur de journée.

« Tu as pris ta place pour les JO ? » m’a demandé B. en arrivant.

A ce moment-là, je nageais entre les cris de l’un et les revendications de l’autre.

  • Les quoi ? ai-je demandé ?
  • Les Jeux Olympiques pour l’année prochaine, a soupiré B. Tu vis dans une grotte ou quoi ?

Non, je vis dans un matelas de banlieue, de plus en plus fin, de plus en plus juste pour la marmaille qui s’échauffe.

  • Je n’aime pas le sport, me suis-je contenté de répondre.
  • Ce n’est pas juste du sport, a insisté B. C’est un événement exceptionnel, du spectacle ! Pour une fois que ça se passe chez nous, on pourrait en profiter !

B. avait un air reposé et guilleret, comme s’il revenait de vacances. Destination hôtel 5 étoiles. Moi je sentais mes pattes trembler de fatigue, et son ébullition m’énervait. Je lui en aurais bien foutu une pour voir, mais mon corps était trop lourd.

  • Les JO, c’est un truc pour les humains, ai-je grogné.
  • Il y a de la place pour tout le monde ! s’est insurgé B.
  • Pour tout le monde ?! me suis-je emporté. La destruction pour tous, oui ! La moitié des cousins de la banlieue nord ont disparu depuis les débuts de leurs travaux. Et je ne te parle même pas que des punaises ! Il paraît qu’on n’entend plus un oiseau du côté de Pleyel. Des cadavres d’insectes sous des tonnes de poussière. Et à Aubervilliers ? Une hécatombe ! Les vers survivants se traînent sur les routes en priant pour ne pas mourir de faim. J’en viens même à éprouver de la pitié pour nos hôtes. Si j’avais assez de force, je quitterais définitivement la Seine-Saint-Denis avec les mômes pour laisser un peu de répit à ces pauvres gens.

Je sentais les larmes affluer à mes yeux, alors j’ai arrêté. Je me suis tue, et j’ai soufflé un bon coup pour chasser ces souvenirs de ma mémoire ; les pelleteuses et les arbres qui se brisent en touchant le sol, les cris des arthropodes délogés et les regards mornes des gosses recroquevillés sur un trottoir.

B. a laissé planer un silence, juste assez pour que je puisse commencer à oublier sa présence. Puis il a murmuré, tout doucement « toi, tu as beaucoup trop d’empathie pour ces gens-là. L’avantage, c’est que tu ne te réincarneras jamais en humain. »

J’ai trouvé ça drôle, alors j’ai souri.

B. s’est rapproché de moi. Une chaleur rassurante émanait de son corps d’hématophage.

  • C’est pour ça, a-t-il dit. Y a pas de raison. Ça fait des mois que des copains du monde entier réservent des chambres dans la capitale. Hôtels, Airbnb, propriétés privées… Ils font bien ça, « eux ». Réserver le plus possible en avance pour être sûr de s’amuser avant de mourir.
  • Je n’ai pas peur de mourir.
  • Non, a souri B. Mais eux, oui.

Punaise B

7h15.

Je suis sur la ligne 1 direction La Défense. Charles de Gaulle Etoile, tous les Parisiens cols blancs montent mais personne ne s’assoit : ils ont trop peur de moi je crois. En même temps, c’est la classe, ma famille et moi, on est au centre de l’attention politique et médiatique. 

J’ai en face de moi une femme d’une cinquantaine d’année. Elle a inspecté son siège avant de s’asseoir, mais visuellement évidemment car elle ne voulait surtout rien toucher du métro avec ses ongles qui ressemblent à des griffes. Ensuite, elle a lu. Ou en tous cas, elle a fait genre, mais, discrètement, elle regardait davantage la personne assise à côté d’elle. Ben oui, quelle question ! C’est un homme, une cinquantaine d’années mais lui, il n’a pas de col blanc. Il va au travail et il est noir. Je crois que c’est surtout ça qui la dérangeait, elle le regardait avec tellement de dégoût, comme si elle croyait que mes congénères allaient sortir de lui et bondir sur elle. Elle n’a pas compris qu’on ne faisait pas une sélection de nos victimes ! 

Debout, il y a des étudiants, surtout un qui n’a pas compris qu’il n’avait pas le métro pour lui tout seul… il gigote la tête au rythme de sa musique, que tout le monde entend. Une dame ne fait que mettre du gel hydroalcoolique, au moins deux fois entre chaque station. J’ai une folle envie d’aller l’embêter, mais elle ferait une crise cardiaque je pense.

Il y a un monsieur, il a des mocassins en cuir et un costume trois pièces. Je mets ma patte à couper qu’il va s’arrêter à La Défense. Il regarde partout, il a peur lui aussi. Il tapote sur son IPhone 15 d’un air excédé, peut-être regarde-t-il un article sur moi… 

Ce qui me fait rire, c’est qu’ils sont tous des géants mais c’est moi, 5mm, qui les terrifie. Des copines m’ont raconté que certains humains se plaignent que d’autres font trop d’enfants pour avoir plus d’argent. Du coup, pour s’en moquer, on a toutes décidé de faire des petits : on peut en faire jusqu’à 500 à chaque fois. 

Ainsi, on va voir s’ils maintiennent les JO si on continue d’envahir la capitale. Ils ont plus peur de nous que du changement climatique, de la destruction de la société, de la haine.

Il faut bien trouver un moyen de se défendre non ? Nous aussi on va tenter le grand remplacement : punaises sur les humains !

Et pour le monsieur et son iPhone, je viens d’entendre qu’il était énervé car la nounou de ses deux enfants, Stanislas et Marie-Domitille, ne peut pas venir aujourd’hui car sa famille malienne a été victime d’un attentat. Mais qui va préparer le goûter de Stanislas et Marie-Domitille ? Elle est payée pour ça, merde ! 

Il est plus préoccupé par des insectes que par sa famille. Vous pensez que si je me mets dans son sac et que je vais dans les lits de Stanislas et Marie-Domitille, il ira davantage voir ses enfants ?

Par Capucine Bastien-Schmit et Charlotte Meyer

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