Le premier roman de Michèle Aubrière saisit à bras le corps la question de la pédophilie à une époque où le mot était encore un tabou. Un ouvrage à forte résonnance autobiographique.
On ne pourra plus dire que l’on ne savait pas. Depuis quelques années, la littérature s’est emparée de sujets réputés intouchables pour faire voler en éclats de bien sombres secrets de famille. Le succès de Triste tigre, le récit de Neige Sinno qui fût le roman le plus récompensé en 2023, l’atteste bel et bien : désormais, le silence n’a plus le droit d’exister.
Le premier roman de Michèle Aubrière, qui paraît aujourd’hui aux éditions des femmes-Antoinette Fouque, s’inscrit dans la lignée de ces ouvrages s’attaquant à l’indicible. Née à Paris, l’auteure a grandi dans le quartier de la Salpêtrière. Après des études à la Sorbonne, elle a enseigné en province avant de se tourner vers la psychanalyse. Avec son texte, elle entraîne les lecteurs dans une douloureuse histoire personnelle.
« Mineure ! C’est bien des grands mots qui veulent rien dire. Faut pas y toucher avant quel âge, alors ? Une fois qu’une fille a ses règles, elle est en capacité. Y a des pays où on fait pas tant d’histoires. »
Atteinte à l’enfance
Camille a dix onze ans lorsqu’elle perd son grand-frère Henri, emporté par une leucémie. Dans sa maison, quartier de la Salpêtrière, sa vie se teinte de noir. Alors que son père travaille d’arrache-pied dans son atelier de mécanique, sa mère s’efface, écrasée par le poids du deuil. Son monde peuplé d’ombres, Camille tente tant bien que mal de se distraire, quitte à fréquenter les poulbots qui suscitent la méfiance de ses parents. Les mois passant, chacun tente de sortir la tête de l’eau, arpentant une capitale polluée – on sent presque se détacher des pages l’air saturé par les odeurs de gasoil.
Il faut attendre l’arrivée du cousin, un an plus tard, pour ramener de la joie dans la vie de l’enfant. Venu tout droit de province, « le cousin » va désormais travailler comme mécanicien dans l’atelier de son père. Rapidement, il vient panser les plaies ouvertes par la disparition d’Henri. A 23 ans, le jeune homme prend Camille sous son aile, la suit dans ses jeux et lui apprend à danser dans le salon familial. Il « débarque dans sa vie, tel un soleil de printemps en plein cœur de l’hiver ». Elle, elle le trouve plutôt « nature et rigolo. »
Et puis, il y a « le voyage ». Ce point de non-retour où « le cousin » viole Camille. Terrassée par ce brusque changement de comportement, enchaînée dans la honte et la peur de parler, l’enfant se tait. Pendant des années, ces abus se poursuivront dans le silence le plus complet.
« Il a crevé sa cloison, explosée sa fleur écarlate. Des milliers de gouttelettes de sang constellent le mur, le plafond, le ciel. Chaque chose alentours, ses livres, son piano, les jouets d’enfant qu’elle avait gardés, s’en trouve polluée, abîmée. La cendre grise du désespoir à tout recouvert. Rien ne sera plus jamais comme avant. »
Ecrire l’inavouable
Chroniquer un ouvrage sur l’inceste, l’exercice est difficile. Peut-on se permettre de rajouter quoi que ce soit ? N’y a-t-il pas quelque chose de hors-sujet à l’idée de commenter un texte de cette envergure, sur le fonds comme sur la forme ?
Si le sujet parvient aujourd’hui à faire parler de lui, la situation était loin d’être la même à l’heure des Trente Glorieuses. Dans les années 1950, écrit l’auteure, « les pédophiles dont on parle tant aujourd’hui semblent une espèce inconnue. » Ce cri du cœur éclaté en lettres d’encre bien des années plus tard demandait un courage et une force hors du commun.
Car le roman de Michèle Aubrière ne triche pas, ne cache pas. Il refuse les nuances et les dissimulations. Enfin, l’auteure laisse l’enfant qu’elle a été ouvrir en grand les portes de son secret. Les mots sont justes, crus et violents. Ils touchent jusqu’au nerf de cette réalité vécue par une enfant de onze ans à laquelle on voudrait crier tout au long du récit « fuis ! » La langue est belle, pourtant. Elle nous transporte avec perfection dans les pensées d’une petite fille qui doit subir en quelques années le deuil et le viol tout en entrant avec fracas dans l’adolescence. On la suit, le cœur battant, s’enfermer à double tour, sursauter à chaque souffle de vent, guetter le moindre bruit inhabituel. Ses incompréhensions, ses espoirs, ses effrois, deviennent nôtres. « Dans les pays d’Orient – à ce qu’on lui a raconté – on coupe la main du voleur. Pourquoi ne coupe-t-on pas la main du violeur ? » se lamente-t-elle.
« Ce réel-là affole Camille, elle freine des quatre fers, le repousse. S’accroche vainement à l’espoir de conjurer ce mauvais trip. Si elle pouvait, comme on le fait dans les films, remonter le temps, rembobiner la pellicule dans l’autre sens. »
D’après le dernier sondage Ipsos réalisé pour l’association Face à l’inceste en novembre 2020, un Français sur 10 confie avoir été victime d’inceste, soit environ 6,7 millions de personnes. Cela représente trois élèves dans une classe qui en compte 30. Le tabou a beau être (presque) levé, la lutte à son égard est loin d’être terminée. Le roman de Michèle Aubrière, avec son écriture si poignante, intervient au bon moment pour participer à ce combat. Car dans nos écoles, dans nos quartiers et jusque sur nos rendez-vous de vacances, des Camille existent encore.
Par Charlotte Meyer

