A l’Académie du Climat : « notre intérêt, c’est l’intérêt général »

La conférence de Combat sur les Utopies et l’art au service de demain se déroulera le samedi 16 mars – bloquez la date ! – à l’Académie du Climat. En guise de teasing, on vous propose de découvrir ce lieu pionnier qui, en plein cœur de Paris, accueille un bouillonnement de réflexions et d’actions en faveur d’une transformation écologique.

« On s’est dit qu’on allait profiter d’un rayon de soleil. Ça nous prépare aux beaux jours. » Sarah Alby et Mélanie Habib, respectivement directrice et déléguée à la communication de l’Académie du Climat, sont assises au fond de la cour de l’ancienne mairie du IVème arrondissement de Paris, réhabilitée en… en quoi d’ailleurs ? En incubateur public d’initiatives écologiques, en institution de l’interpellation citoyenne, en lieu de réflexion et d’échanges sur la transition, en espace un peu vert où il fait bon venir s’installer sur un banc, au milieu des militants qui planchent sur leurs actions et des enfants qui courent, une éolienne à la main, après un atelier pédagogique sur les énergies. Difficile de donner une seule réponse.

Ouverte en septembre 2021, co-construite et co-gouvernée par la Mairie de Paris et des organisations jeunes engagées dans la transition, l’Académie constitue un service public de catalyse des actions en faveur d’une écologie transformatrice, une hybridation jusqu’à présent unique entre les milieux militants et institutionnels. « Les gens sont surpris de découvrir que ça existe », s’amuse Sarah Alby. Voilà qui tombe bien : l’Académie s’est fait une spécialité de l’élargissement des horizons.

Une nébuleuse à taille humaine

Tout commence en 2019, lorsque des milliers de jeunes descendent dans la rue en France et dans le monde pour protester contre l’inaction politique vis-à-vis du dérèglement climatique. Ces Marches pour le Climat rendent brusquement visibles et audibles les revendications d’une part de la jeunesse engagée, en attente de soutien. « La municipalité de Paris avait déjà en tête de récupérer trois anciennes mairies d’arrondissement pour les maintenir en service public, raconte Sarah Alby. Lors de rencontres entre la Mairie et les organisations jeunes, qui demandaient un lieu, l’idée a émergé de co-construire et co-gérer un espace dédié à la transition écologique et à la pédagogie sur ces sujets. » Environ deux ans plus tard, le 15 septembre 2021, l’Académie du Climat ouvrait ses immenses portes en bois massif.

« À l’Académie, on déploie une énergie très forte à écouter ce que font les gens » explique Sarah Alby, Directrice de l’établissement. Photo : académie du climat

L’objectif : rassembler les acteurs engagés, avec une vision transformatrice de l’écologie sur laquelle s’accordent à la fois la Mairie et les « orgas jeunes », groupe au cœur du projet. Leur permettre de se rencontrer, de se regrouper et de disposer d’un accompagnement, tant par la Ville que par leurs pairs. De fait, l’Académie n’a rien d’un monolithe. Car l’écosystème écolo se transforme sans cesse : les collectifs se réaffirment, se créent, s’hybrident. Et c’est à ce « mouvement en mouvement », comme dirait Mélanie Habib, que l’Académie entend fournir un tremplin et l’occasion de se renforcer.

Comment fait-on cela? En laissant les organisations s’organiser entre elles. « Il s’agit d’une gouvernance hybride, explique Sarah Alby. Nous, l’équipe institutionnelle salariée, sommes la composante stable. Nous avons une relation individuelle avec chacune des organisations qui compose le réseau de l’Académie, sur la base des projets qu’elles portent. Puis, les organisations ont leur propre gouvernance entre elles. » La directrice en convient toutefois, un tel fonctionnement est peu lisible, et repose en grande partie sur des rapports interpersonnels et informels. Mais c’est peut-être aussi ce qui explique le succès du projet : échanger face-à-face, pousser la discussion au-delà du discours de façade, pour comprendre comment le travail de l’un peut s’articuler avec celui de l’autre. « À l’Académie, on déploie une énergie très forte à écouter ce que font les gens. Je ne sais pas comment l’exprimer autrement. »

Une pédagogie dans la dentelle

Écouter les gens, voilà qui paraît d’autant plus crucial pour une institution qui, en tant que régie de la Ville de Paris, possède une importante mission pédagogique. Sarah Alby parle même d’ « ingénierie » pour désigner la manière dont l’Académie travaille avec les établissements scolaires, de la primaire jusqu’au secondaire, voire au supérieur, et les associations. Trois maîtres-mots : ambition, appropriation et respect. « Il ne s’agit pas de faire une Fresque et bye-bye, martèle la directrice. Notre pédagogie repose sur la répétition et sur la richesse des parcours proposés. On organise plusieurs rencontres, lors desquelles on se demande avec les établissements qu’on accompagne comment transformer les programmes en profondeur. » Mais enseigner ne suffit pas, encore faut-il que les élèves et étudiants s’approprient l’idée d’une transformation de nos modes de vie. Problème, tout le monde n’a pas les mêmes modes de vie.

« On fait du sur-mesure. » C’est ainsi que Mélanie Habib résume l’approche de l’Académie. Du sur-mesure, de la « dentelle ». Pas question de marteler à tous ceux qui passent la porte de l’Académie d’arrêter de consommer et de manger végé, sans tenir compte des réalités sociales de chacun. Et Sarah Alby d’illustrer : « Il y a longtemps, un collectif de jeunes préparaient un périple en bivouac pour aller sensibiliser les gens aux enjeux écologiques. Une asso d’un quartier populaire qu’ils avaient contactée les a envoyés bouler, en disant qu’elle n’allait pas proposer à ses adhérents de mal manger et de dormir en tente pendant trois mois alors que c’était déjà leur quotidien. » D’où le fil sur lequel l’Académie évolue, avec d’un côté sa propre vision « assez radicale » de l’écologie, et de l’autre, la réalité des gens avec lesquels, par l’intermédiaire d’associations, elle interagit. D’où la dentelle.

Dans le IVème arrondissement de Paris, l’Académie du climat se veut un carrefour entre pouvoirs publics et engagement citoyen. Photo : Mairie de Paris

Ce travail d’équilibriste demeure possible parce que l’Académie est une institution à taille humaine, créée pour et sur un mouvement. La déconstruction et l’adaptabilité font partie de son ADN, de même qu’une approche très pragmatique. Plutôt que de disperser son énergie – et ses fonds publics – à sensibiliser en masse par ses propres moyens, l’Académie veut être utile aux acteurs qui existent déjà. Leur offrir son expertise en matière pédagogique et construire avec eux, avec leurs bénéficiaires, un récit qui ait du sens pour les gens qui l’écoutent et se l’approprient. « Aller chercher ceux qui ne s’intéressent pas aux questions écologiques, ça n’est pas notre rôle, déclare Mélanie Habib. Il y en a d’autres qui le font très bien : les journalistes, les influenceurs, les activistes… Nous, on intervient quand l’intérêt est déjà là. »

Un cocon, ou un entre-soi ?

Pour pousser la porte de l’Académie, il faut donc déjà être un peu curieux, un peu intéressé, un peu au fait. Il faut déjà s’être rendu compte que « quelque chose ne va pas », selon Sarah Alby. Au risque d’entretenir une forme d’entre-soi de convaincus ? Peut-être. « On n’est pas là pour discuter de l’existence du dérèglement climatique »,reconnaît la directrice. Ni pour remettre en question une vision de l’écologie axée sur la sobriété et l’adaptation  plutôt que sur le technosolutionnisme. L’institution assume sa « ligne éditoriale » puriste, lorsqu’elle refuse par exemple d’accueillir des séminaires RSE d’entreprises. « On est une régie publique de service public, insiste Sarah Alby. Notre intérêt c’est l’intérêt général. » Et Mélanie Habib de renchérir : « Avec notre sujet de l’écologie et notre statut public, on est même doublement intérêt général. »

Il s’agit encore une fois de se montrer pragmatique. Comme le dit Sarah Alby : « l’écologie est aujourd’hui un entre-soi. Notre parti pris, c’est juste de nous regrouper pour être plus forts. » Rassembler en un même lieu des organisations encore balbutiantes et des acteurs bien installés afin d’adosser les uns aux autres et de donner de l’élan au tout. Avec son statut hybride, à la fois institution et réseau d’acteur, l’Académie représente le carrefour où les synergies peuvent naître. « Et quand elles ne naissent pas d’elles-mêmes, on est là pour les aider, parce qu’on possède une vision presque à 360 de l’écosystème », explique Mélanie Habib.

Mais l’Académie, parce qu’elle dépend de la Ville, parce qu’elle est ouverte à tous, ne constitue pas un lieu clos, loin de là. « On accompagne le dispositif des éco-délégués, mis en place par le Ministère de l’Éducation nationale, illustre Sarah Alby. Toute l’année, on fait un programme immersif sur les enjeux de la transition à 400 d’entre eux – 200 collégiens, 200 lycéens. Il y a des moments de rencontres. De cette manière, on crée une zone de frottement entre des élèves qui n’ont pas toujours demandé à être éco-délégués et le monde de l’engagement. » C’est de cette manière, en amenant institutions et milieu activiste à se côtoyer, que l’Académie donne à voir les moyens d’action à disposition des citoyens.

La légitimité, nerf de la guerre

Cette position de carrefour, de « branchement », selon le terme de Mélanie Habib, entre pouvoirs publics et engagement citoyen, offre encore une autre opportunité : elle permet de légitimer le mouvement écologiste et ses moyens d’actions. « Il y a deux ans, se souvient Sarah Alby, l’expression “désobéissance civile” – nous, on préfère parler d’interpellation citoyenne – était encore un gros mot. Or le fait qu’un lieu tel que l’Académie du Climat accepte et assume d’accueillir des organisations qui prônent ce type d’actions, comme Dernière Rénovation, participe à donner de la force et surtout de la légitimité au contenu de leurs propos. » Pas question de marcher sur des œufs, encore une fois, il s’agit de pragmatisme : la résistance citoyenne a son rôle à jouer dans la transition écologique. Le fait qu’une institution le reconnaisse donne brusquement de l’ampleur aux revendications.

La bonne nouvelle, c’est que ladite institution fait des émules ! « On est sursollicité », confirme Sarah Alby avec un sourire. Collectivités territoriales qui souhaiteraient à leur tour créer des maisons du climat viennent demander conseil – qu’ils obtiennent gratuitement. « On leur dit de ne rien inventer, d’aider plutôt les gens à faire. C’est ce qui fait de l’Académie à la fois un repère et un refuge pour les organisations. Mais pour les collectivités, c’est une révolution intellectuelle, parce qu’elles ont l’habitude de financer les projets, pas de les accompagner directement. » Il faut donc du temps pour changer les postures et remettre de l’humain dans des relations jusque-là exclusivement financières. Certaines villes en sont ainsi à leur troisième visite à l’Académie.

L’objectif de créer un réseau de structures portant le même combat est double. Tout d’abord, plus il y aura de lieux dédiés à l’écologie, co-construits avec les acteurs locaux, plus celle-ci sera représentée dans la totalité de ses tendances. Ensuite, il s’agit d’instaurer un rapport de force. « Aujourd’hui, on a quand même un problème de résonnance sur les enjeux de transition écologique », observe Sarah Alby. Un problème d’autant plus sensible à l’échelle locale. La directrice, issue des milieux institutionnels, « parle de là où elle parle », mais connaît les freins qui peuvent exister aux ambitions écolos d’une municipalité. « Contrairement à l’échelle nationale ou européenne, où ce sont les lobbys qui exercent la pression, à l’échelle locale, le rapport de force se joue pendant les réunions publiques sur l’aménagement urbain, et les gens qui se déplacent sont rarement ceux qui sont d’accord. » D’où l’importance, pour une collectivité, d’avoir sous la main un vivier associatif prêt à soutenir les projets de transition.

Des enfants se chassent toujours dans la cour, une éolienne à la main. Des groupes de jeunes discutent autour d’une table. Deux hommes profitent du calme – très relatif désormais – du lieu sur un banc. Sarah Alby et Mélanie Habib se lèvent pour regagner l’intérieur. Avant de partir, un dernier mot à propos de l’Académie, qui définit peut-être ce qui s’accomplit entre ses murs, la réappropriation progressive des actions et des imaginaires. « Fais-en bon usage. »

Par Louise Jouveshomme

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