Daech, les enfants fantômes ou comment la France a abandonné ses enfants

Avec son long-métrage, la journaliste Hélène Lam-Trong a remporté le prix Albert Londres 2023. Pendant 72 minute, elle nous plonge dans le quotidien terrifiant des rescapés de Daech abandonnés à leur sort et met en lumière les familles qui attendent dans l’ombre leur retour dans l’Hexagone.

23 mars 2019, Baghouz. Le dernier bastion de Daech tombe face à la coalition internationale et l’alliance arabo-kurde. C’est la fin d’un califat vieux de cinq ans. De nombreuses familles ayant quitté la France pour la Syrie ces dernières années se retrouvent déchirées voire entièrement décimées. Les rescapés sont abandonnés au peuple kurde de la Syrie et amassés dans des camps.

« Cinq ans, c’est le temps d’une enfance. »

Après la chute de Daech, on estimait le nombre d’enfants rescapés à 300. Mais peuvent-ils vraiment être qualifiés de « rescapés » ? Le documentaire nous montre des lignes de tentes sans fin, des barbelés menaçants, un désert à perte de vue. C’est dans une véritable prison à ciel ouvert qu’ont été transférés les enfants et leurs mères. 90% d’entre eux n’avaient pas 6 ans. 70% n’avaient pas 3 ans.

Mais la Commission nationale consultative des droits de l’Homme (CNCDH) rappelle dans un avis sur les enfants retenus dans les camps syriens publié en 2019 : « Dans tous les cas, quel que soit leur âge, quelle que soit leur situation familiale, les enfants maintenus dans ces camps se trouvent dans une situation désastreuse, inacceptable au regard des principes fondamentaux du droit international humanitaire (DIH), au premier rang le principe d’humanité. » En effet, tous ont connu plusieurs traumatismes. Tous ont vu la mort, que ce soit de leur famille ou non. Tous ont une enfance sacrifiée en premier lieu par Daech puis par les camps. Depuis la chute du groupe islamique jusqu’à aujourd’hui, presque cinq ans ont passé. Et comme le constate Marie Dosé, avocate spécialisée dans le rapatriement des familles retenues en Syrie, « Cinq ans, c’est le temps d’une enfance. » Familles déchirées, enfances gâchées et destins abîmés, ce sont les traces indélébiles laissées par Daech chez ses anciens fidèles et leurs enfants.

Les familles sont d’abord transférées dans le camp d’Al-Hol puis dans celui, plus grand, de Roj, tous deux au Nord de la Syrie, en territoire kurde. La majorité vit dans des tentes, en plein désert et au milieu des déchets. Les enfants doivent faire face à de sévères problèmes d’hygiène et à des conditions de vie extrêmes. L’hiver fait descendre les températures à -15 °C, avec aucun moyen pour se réchauffer. Il n’y a pas d’école, mais certains enfants apprennent quand même à lire. Ils ont parfois accès à des téléphones de façon clandestine pour pouvoir communiquer avec leur famille en France, impatients d’être rapatriés. Mais certains perdent espoir. C’est le cas de Khadija, 14 ans lors du tournage du reportage. Elle est partie en Syrie lorsqu’elle était en CE2. Sa mère avait prétendu des vacances en Turquie. Et la voilà adolescente, orpheline, vivant dans une tente sans espoir de retour en France. D’autres orphelins, plus jeunes, trouvent parfois une nouvelle mère auprès des femmes survivantes. Mais ce réconfort est à double-tranchant : ils se retrouvent sous l’influence de personnes toujours radicalisées, également traumatisées, pouvant s’opposer au retour des enfants dans leur pays quitte à les cacher lors des rapatriements. D’autres se retrouvent dans des prisons fermées, suivant leurs mères incarcérées car violentes.

Des milliers d’enfants, dont des Français, ont été et sont encore pour certains détenus dans des conditions épouvantables, payant les conséquences des actions de leurs parents. Certains ne savaient ni marcher, ni parler à leur entrée dans les camps. Leur vie ne vient que de commencer, et leur enfance leur échappe déjà.

La France ferme les yeux, les familles se battent

Les choses avaient pourtant bien commencé. Peu avant la chute de Baghouz, une large opération de rapatriement d’enfants, d’hommes et de femmes était prévue. Mais qu’est-ce qui a pu changer la donne ? En deux mots : l’opinion publique. L’opération avait été annoncée dans les médias et a révolté les Français. D’après un sondage réalisé par Odoxa pour FranceInfo et Le Figaro, 67% des Français s’opposait au rapatriement des familles de djihadistes en février 2019. Cela a fait reculer le gouvernement. Le 15 mars, seuls cinq enfants sont revenus en France, les dossiers de chacun faisant l’objet d’une étude au cas par cas. On refusait de rapatrier les adultes, et de séparer les enfants de leurs parents.

La réalisatrice Hélène Lam Trong, prix Audiovisuel Albert-Londres 2023 pour son documentaire “Daech, les enfants fantômes”. Photo Benjamin Géminel/ Hans Lucas

Depuis cinq ans, les rapatriements se font au compte-goutte pour les rescapés français, laissant les familles des enfants dans la tourmente. En plus de culpabiliser du départ de leurs proches pour la Syrie, c’est maintenant leurs petits-enfants, leurs neveux et nièces qui sont associés aux crimes de Daesh. La propagande vidéo du groupe terroriste mettant en scène des jeunes armés et s’entraînant au combat les a transformés aux yeux de l’opinion publique en bombe à retardement, ils ne sont pas considérés comme ce qu’ils sont : des victimes de Daesh. Seules les familles concernées ont refusé d’abandonner, guidées par l’inquiétude de savoir ces enfants affamés, malades et en danger. Abandonnées par les institutions gouvernementales, qui les renvoient sans cesse à la Croix Rouge internationale, elles se tournent parfois vers des avocat.es, comme Marie Dosé. Mise au courant de la situation en 2018 par une grand-mère souhaitant le rapatriement de ses enfants, elle en fait alors son combat. Pour elle, le travail politique n’a pas été fait. Emmanuel Macron aurait pu bousculer l’opinion publique en mettant en avant le statut de victime des enfants et leur besoin de sécurité, il ne l’a pas fait. Alors l’avocate saisit les Nations Unies et la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) pour non-respect des Droits de l’enfant. En limitant les rapatriements, la France prive une partie de ses propres enfants d’éducation, de soin, de sécurité et de la paix. Elle est condamnée par le Comité onusien des droits de l’enfant en février 2022, par la CEDH en septembre, et par le Comité contre la torture de l’ONU en février 2023. Après plusieurs opérations de rapatriement, dont trois d’ampleur, la France a arrêté en juillet 2023 de faire revenir les familles de Syrie, en raison du désaccord des mères. Il reste encore une centaine d’enfants prisonniers au nord-est de la Syrie.

Aujourd’hui, certaines familles sont encore bloquées dans les camps syriens, à la merci des plus radicalisés qui tentent de reformer le groupe terroriste. Bien que l’objectif personnel d’Hélène Lam-Trong n’ait pas été politique et son approche non-militante, son documentaire sonne comme un appel à ouvrir les yeux sur cette partie de la population abandonnée par la France. Le tout sous le prisme d’une enfance perdue et de familles esseulées.

Par Axelle Sergent

Laisser un commentaire