La marâtre de Blanche-Neige, porte-parole de la sororité

Dans son dernier livre, Isabelle Siac démystifie les rapports de rivalité féminine mis en scène dans nos œuvres culturelles. Elle signe par là un manifeste féministe à la solidarité.

A quoi ressemblerait l’histoire de Blanche-Neige racontée du point de vue de la Belle-Mère ? Cette reine marâtre, la méchante du conte, la caricature de la femme aigrie, manipulatrice et vile que l’on aime tant détester ?

Il y a deux ans, la psychologue Isabelle Siac a décidé de se prêter au jeu en se faisant porte voix du personnage. « La belle-mère de Blanche Neige » (ed.Reconnaissance), c’est un peu la plaidoirie de la Reine. Un long monologue d’une centaine de pages armé d’un humour bien cinglant. Alors qu’elle est sur le point de se faire condamner à mort, la belle mère de Blanche Neige donne SA version de l’histoire… et celle-ci pourrait bien changer toute la morale.

La Reine raconte son enfance dans une famille assez plate « entre un papa un peu con comme il se doit, et une maman intelligente et frustrée comme il se doit aussi », où elle comprend très jeune qu’elle devra compter sur sa beauté pour conquérir le monde. L’ouvrage alerte d’ailleurs très tôt sur la sexualisation précoce du corps féminin. « Je n’ai pas eu le temps de l’habiter, ce corps qui est le mien. Il a appartenu aux regards avant qu’on ait eu le temps de faire connaissance lui et moi. Vous voyez de quoi je parle, nous avons toutes vécu ça » regrette la narratrice avant d’affirmer : « ma vie avait commencé et s’arrêterait avec le désir des hommes. » La future reine conquiert les cœurs, jusqu’à celui du roi qu’elle épouse et prend sous son aile la jeune Blanche-Neige.

Belle-mère VS belle-fille

Jusque là, tout va bien. La Reine est désignée comme la plus belle femme du Royaume, elle comble son époux et passe ses soirées auprès du lit de sa belle-fille, à lui raconter des histoires. Mais Blanche-Neige grandit. Le jour où la reine voit sa poitrine se former sous sa chemise de nuit, elle comprend que la situation est sur le point de basculer.

Elle n’est d’ailleurs pas la seule à s’en apercevoir. Tout à coup, le roi se prend d’une vive affection pour son enfant. Et, la Reine, à qui on a fait comprendre que son seul pouvoir est son corps désirable, s’aperçoit que sa belle-fille est sur le point de la supplanter dans le cœur de son père.

La voilà folle. Encore plus obsédée par son corps qu’elle a l’impression de voir flétrir et que plus personne ne désire, elle à qui on avait appris à exister à travers le regard des autres. Elle demeure persuadée que le désintérêt du roi, est de sa faute, à elle qui passait ses journées à travailler ses muscles, nourrir sa peau, soigner ses mains, ses cheveux, ses seins. « J’étais éjectée du paradis » se souvient-t-elle.

« Je n’avais jamais cru mériter un autre amour que celui de mon physique » Photo : Disney Enterprises,

Blanche-Neige devient brièvement le bouc-émissaire de la reine : « qui, parmi vous, parmi nous pardon, ne s’est jamais choisi un paratonnerre ? » Jusqu’au jour où le roi se met en quête d’un mari pour sa jeune fille. Révoltée par la situation, la belle-mère change de camp. Elle décide de faire de Blanche-Neige une femme plus forte qu’elle ne l’a été, plus aguerrie face aux hommes, réaliste, et non ancrée dans des illusions. « Moi je voulais au contraire accélérer sa mue en organisant sa douleur initiatique, douleur grâce à laquelle elle serait plus aguerrie que moi, mieux armée contre les princes hologrammes de son père » se justifie-t-elle. Objectif : « lui faire entrer dans le crâne la douloureuse servilité à laquelle sa beauté la destinait ». C’est alors qu’elle fait appel au chasseur, au corset maléfique et à la pomme empoisonnée.

Mais ça, c’est la suite de l’histoire qu’on vous laisse découvrir par vous-même. C’est cru, légèrement sordide et délicieusement féministe.

La compétition construite par les hommes

La force de ce livre, au-delà de sa plume captivante, c’est qu’il permet de marteler une énième fois que la rivalité féminine est une construction sociale mise en scène par le patriarcat.

« La rivalité construite par les hommes », c’est d’ailleurs le sous-titre choisi par Isabelle Siac pour cet ouvrage. Il y a quelques jours, nous vous demandions de nous citer des œuvres mettant en avant la rivalité féminine, d’autres basées sur la sororité. Nous avons reçu trois fois plus de réponses concernant la rivalité que la sororité ! Et parmi elles, beaucoup de contes et de légendes que l’on nous raconte dans notre enfance. En plus de Blanche Neige, Cendrillon revient plusieurs fois, mais aussi des mythes comme Andromaque, Iphigénie et Chrysothémis. Comme si on essayait de nous faire rentrer dans le crâne le plus tôt possible qu’en tant que femmes, nous devons être compétitives plutôt que de nous allier.


« On est toutes des sorcières, laisse tomber. »

De manière générale, les rivalités féminines sont omniprésentes dans nos récits. Nous retrouvons cette idée depuis nos grandes fresques littéraires jusqu’au petit écran. Pensez à Gossip Girl ou plus récemment à Emily in Paris, par exemple. Souvent, elle se cristallise autour de figures archétypales : la « gentille » contre la « garce », la « blonde » contre la « brune », la « nouvelle venue » contre la « reine du lycée ». Ces affrontements sont rarement liés à des désaccords profonds ou idéologiques, mais bien à des questions d’apparence, de popularité… ou d’hommes.

Apologie de la sororité

Cette mise en scène récurrente des rivalités féminines n’est pas anodine : elle est le reflet d’un système patriarcal où la compétition entre femmes est valorisée au détriment de la solidarité. Isabelle Siac fait d’ailleurs dire à la Reine : « Nous étions si bêtes. Des oies de harem. Je sais ce que vous allez me dire : nous n’étions ni bêtes ni naïves, juste conditionnées à l’être – naïves et bêtes. Et sournoises. Nous étions formatées à concourir à l’élection de Miss Veuf ; nous avions été dressées à la rivalité. Une rivalité de filles, divisées et se laissant diviser par le Roi, spontanément, naturellement, sans même qu’il ait à intervenir. C’est facile à dire aujourd’hui, devant vous qui savez tout ça. Mais à l’époque… »

Et de conclure : «  Je veux que mon histoire fasse date pour toutes les femmes qui croient que la solidarité féminine n’existe pas. » Parce que oui, spoiler alert, cette solidarité féminine existe ! Le livre comporte d’ailleurs de très belles pages faisant l’éloge de la sororité, que je vous invite vivement à découvrir.

Parce que le responsable de l’histoire, finalement, ce serait peut être lui, le roi « cet homme qui passe à travers les mailles du filet, et qui n’y est pour rien alors qu’il y est pour tout », et puis tous les hommes du conte qui n’apparaissent généralement qu’en filigrane de l’histoire originale. « Pourquoi s’en prendre à moi plutôt qu’à tous ceux qui voulaient leur vierge, leur Lolita, appelez la comme vous voudrez. Les nains, le Roi, le Prince… ce sont eux les vampires, pas moi. »

L’année dernière, la journaliste Alice Raybaud voyait dans l’amitié un oublié de la lutte féministe. Son livre Nos puissantes amitiés est un appel à remettre l’amitié au centre pour sortir des rapports de domination et de repli sur soi imposés par le couple. Cette réconciliation narrative devra passer par plus de récits écrits par des femmes, pour les femmes, et sur des femmes, qui échappent à la logique du regard masculin, le fameux male gaze, pour proposer des représentations plus riches, plus solidaires, et plus authentiques. Prenez par exemple les films de Céline Sciamma comme Portrait de la jeune fille en feu et Girlhood, ou, titre qui est le plus revenu parmi nos lecteur.ices : les Totally Spies.

Mais les exemples restent maigres. Pour combler ce manque, Combat vous proposera très bientôt dans ses colonnes une liste d’œuvres basées sur la sororité. Car la lutte féministe a grand besoin de fictions prônant la solidarité entre femmes pour pouvoir aller de l’avant et combattre les stéréotypes culturels qui servent encore de fondement à notre société. En attendant, courez lire « La belle-mère de Blanche Neige ». Le temps est venu de décristalliser la méchanceté féminine et de réhabiliter ces personnages construits pour nous opposer, et ainsi mieux nous oppresser.

Par Charlotte Meyer

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