Chinatown, Intérieur – Un autre tableau de l’Amérique

Endosser les clichés pour gagner son destin. L’auteur nous entraîne dans l’odyssée d’un jeune Asiatique, qui, tout en adoptant les usages qui ont cours à Hollywood, livre le tableau saisissant d’une culture américaine conditionnée par les préjugés. Le jeune Willis Wu devra, s’il veut devenir la star dont il rêve, les épouser un par un.

L’Amérique nous a habitués à la regarder à travers un filtre cinématographique. Comme une couche de plus à la réalité. Comme si on ne pouvait la voir qu’ainsi, en aborder les rivages uniquement en cinémascope. Ce qui fait que bien souvent on en a une vision très distordue, par ces clichés qu’on a fini par intégrer.

Ce qui frappe d’emblée, avant même d’en entamer véritablement la lecture, c’est que Chinatown, Intérieur de Charles Yu, paru aux Forges de Vulcain dans une belle traduction d’Aurélie Thiria Meulemans, est dactylographié exactement comme un scénario. Il en adopte la disposition et les usages. Les étranges stéréotypes que l’on doit adopter pour espérer tenir un rôle, même secondaire, avoir une voie à suivre dans l’existence.

Un jeune homme, Willis Wu, veut percer dans le cinéma. Mais il est d’origine asiatique. Il devra se conformer à tous les archétypes pour décrocher un jour le rêve de sa vie : devenir « Mister Kung fu ». Il s’y pliera, apparaîtra dans une série policière, forcera son accent pour qu’on l’écoute.  Endossera le sort de ceux dont la mort est possible, de ceux dont on oublie assez rapidement le visage, de ceux qui contrefont les rictus de leurs masques, et interprètent leur propre caricature pour qu’on leur foute la paix. Ceux qui sont condamnés à commencer comme des figurants flous à l’arrière-plan.

Jouer avec les faux-semblants

Le roman de Charles Yu est déroutant. Il donne d’abord l’impression d’assister au tournage d’une série policière avec des personnages extrêmement racialisés, uniquement caractérisés par la couleur de leur peau et par tout ce qu’elle induit. C’est une curieuse hiérarchie qui se met alors en place, différents échelons que notre héros devra gravir. A chaque fois, il jouera son rôle avec application et se cantonnera au registre que son âge impose.

Willis sera d’abord à peine un second rôle. Puis il fera deux ou trois apparitions plus remarquées dans les scènes. Il gagnera en importance, en densité et en lignes de dialogues, deviendra père. Il sera jugé également, dans une scène au tribunal comme on est habitués à en voir. Son récit abordera donc plusieurs genres (le policier, le film de procès, celui d’arts martiaux, ou la comédie romantique).

On songe sans cesse à Shakespeare lorsqu’il disait dans Comme il vous plaira :  « le monde entier est une scène,  hommes et femmes, tous, n’y sont que des acteurs, chacun y fait ses entrées, chacun y fait ses sorties, et notre vie durant, nous jouons plusieurs rôles ». Le roman de Yu pourrait en être l’illustration parfaite. On passe petit à petit à un autre degré de compréhension. Le livre devient une parabole vertigineuse de l’existence, souvent d’une justesse et d’une lucidité redoutables. Le dispositif narratif est sublimé par la tendresse du propos. Sa vérité implacable également.

C’est un roman qui, comme toutes les grandes œuvres, est sous-tendu par la hantise du temps qui passe. Comment passer des espoirs infinis de la jeunesse à la résignation des vieux qui s’excusent presque d’être là ? Comment vivons-nous ce miracle et cet accident du destin qui vous fait tomber amoureux, quand une autre pose son regard sur vous et que vous vous sentez beau, un peu plus vivant ? Comment le fait d’avoir un enfant bouleverse les avenirs que vous aviez prévus ?

Briser les étiquettes

Comment, surtout, s’arrange t-on avec les étiquettes dont on a hérité ? Comment nous définissent-elles ?

Dans l’extraordinaire série Six Feet Under, la jeune Claire songe « J’aimerais que les gens ne se comportent pas comme les clichés qu’ils sont ». Et c’est tout l’intérêt de ce roman et de son personnage, échapper aux préjugés et à la fatalité de tout ce qu’on a projeté sur lui. La société américaine, gouvernée par l’image, permet-elle encore de sortir de ce genre d’aliénation ? Peut-on encore exister en son nom propre quand tout en vous, renvoie à une idée reçue, à des réflexes automatiques et à des regards blasés qui ne pensent plus depuis longtemps par eux-mêmes, abrutis de télévision et de réseaux sociaux.

Dans l’odyssée de Willis, on croisera ses héros (Bruce Lee, forcément), et surtout d’autres vies que la sienne, qui composent sa communauté et son rapport au monde, ceux qui l’inspirent et qui le guident (la figure tutélaire de « grand frère », la figure du vieux « maitre Sifu » ). Dans son monde de Chinatown, il voit véritablement les humains, qui ne sont plus des catégories comme en dehors (« flic blanc », « flic noir », etc.) Toutefois, sans cesse on ressent l’humiliation, le racisme et l’exclusion, cette impossibilité de s’intégrer totalement à la société américaine.

Sagesse inattendue derrière les sourires

La réalité de Charles Yu s’étale, surréaliste et souriante, enjouée comme un allegro. Une écriture au rythme haletant, à la gaieté trompeuse. Une succession de scènes qui vous happent, qui jouent avec vos habitudes de lecteur et de spectateur. Des paragraphes fulgurants, parfois, de sagesse et de vérité qui vous font tout arrêter pour en peser chaque mot, comme pour les apprendre. Une profondeur bouleversante que l’on attendait pas là, au milieu des sourires, de l’ironie et de la malice.

La vie passe. « L’asiat’ de service » est devenu « incroyable guest star » ou « papa kung-fu ». Il aura traversé les époques, évolué d’incarnation en incarnation, endossant un stéréotype puis un autre. Une odyssée pour gagner son destin. Une place au soleil ou bien sous les projecteurs. Cette lumière qui simplifie tout et transforme chaque être en sa propre caricature, qui nous fait nous comporter comme des pions interchangeables. La force de ces reflets et de ces miroirs trop simples qui nous rendent chaque jour plus aveugles aux autres et à nous-mêmes.

Il y a dans ce Chinatown, intérieur, une dimension métaphysique exceptionnelle. Une réflexion profonde sur ce qu’est l’identité et comment mener son existence. Sur ce que l’on peut considérer comme une réussite, au pays des mirages où l’attention excède rarement la durée d’un écran publicitaire. Il évoque les travers de Hollywood lorsqu’ils ont fini par envahir et régner sur les consciences. Mais Charles Yu n’assène pas ses vérités. Il les suggère et les fait comprendre. Il n’oublie jamais d’avoir la politesse d’être drôle, déjanté et satirique.

Cependant, derrière la tendresse, l’amertume n’est jamais loin. Il dresse un tableau de ce que signifie la vie en Amérique. Ce qu’il y a sous les sourires et l’éclat des écrans. Ce qu’il faut de force pour se battre et réussir à devenir simplement un homme et plus seulement un rôle au destin tout tracé.

Ce Chinatown qui a fini par raconter un paysage intime.

Nicolas Houguet

Chinatown, Interieur, de Charles Yu, Editions Aux Forges de Vulcain, traduction d’Aurélie Thiria Meulemans.

Image à la Une : Tina Chiou

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