Primaire écologiste, Vert des horizons politiques différents

Du 16 au 28 septembre 2021 ont eu lieu les deux tours de la primaire des écologistes. Réunissant cinq candidats de trois partis différents, cette primaire avait pour vocation de trouver une candidature unique à l’écologie politique pour l’élection présidentielle de 2022.

122 675 citoyens de plus de 16 ans ont contribué à l’organisation de cette primaire par une participation de 2€ et une adhésion à la charte des valeurs « Pour l’écologie en 2022 ». Au terme du processus électoral, ils ont consacré la candidature de Yannick Jadot. Forte de ses importantes retombées médiatiques et politiques, son décryptage est nécessaire à la mise en évidence des contradictions et des tensions du jeu politique d’Europe-Ecologie-Les-Verts. Entre conquête du pouvoir et conquête de l’opinion, les partisans de l’écologie politique continuent leur recherche de la voie adéquate pour faire face à l’urgence écologique.

Des modalités de scrutin pour coller aux mœurs électorales

Seule nouvelle force politique depuis près de 70 ans, les écologistes sont les héritiers d’une réputation de force politique innovante dans sa pratique de la politique et du processus électoral. C’est pourquoi, sauf l’ouverture du vote au 16-18 ans, il est étonnant d’observer un manque d’originalité de la primaire. Comme les modalités des élections majeures en France – présidentielles et législatives –, la primaire s’est déroulée sous la forme d’un scrutin uninominal majoritaire à deux tours. Ce choix n’est pas anodin et répond à un besoin de gain de crédibilité et de légitimité de l’écologie politique sur la scène partisane. De la même manière, le choix d’une primaire ouverte à la façon de Les Républicains et du Parti Socialiste en 2016 correspond à la volonté des écologistes d’affirmer leur attachement aux processus démocratiques et de mettre en scène la pluralité des courants et des candidats de leur camp. Réaliser une primaire ouverte est un luxe rare qui illustre le poids acquis par le parti qui l’organise. Pour l’élection présidentielle 2022, les écologistes sont la seule force politique à adopter une primaire ouverte, LR et le PS réalisant une désignation interne à leur parti.

Le succès de la primaire est contrasté. D’un côté, il n’y a jamais eu autant de participation à une primaire écologiste, le nombre de votant a été multiplié par sept par rapport à la primaire de 2016. De l’autre, le scrutin est loin de l’engouement populaire. A titre de comparaison, les dernières primaires ouvertes du PS et de LR en 2016 ont réuni respectivement 2 et 4 millions de votants.

Primaire écologiste : les candidats évitent sciemment la confrontation |  Les Echos
Les candidats à la primaire écologiste pour l’élection présidentielle de 2022. De gauche à droite : Eric Piolle, Delphine Batho, Yannick Jadot, Sandrine Rousseau et Jean-Marc Governatori, fin août 2021, à Poitiers. (ISA HARSIN/SIPA)

Un format numérique paradoxal

La particularité essentielle de cette primaire, c’est son format numérique. Alors que la plupart des primaires ouvertes s’organisent autour de bureaux de vote physiques et matériels, les écologistes ont pris le parti d’une primaire entièrement numérique. Il est surprenant, voire paradoxal, pour un parti appelant à vivre différemment, à limiter les pollutions de toutes sortes et à appeler à davantage de sobriété, de réaliser un processus d’ampleur sur internet. Dans un papier du mois d’octobre dans les colonnes de Le Monde Diplomatique, Guillaume Pitron signait un article intitulé « Quand le numérique détruit la planète », ramage de son récent ouvrage [L’enfer Numérique, 2021], démonstration supplémentaire de l’incompatibilité de la lutte écologiste avec la prolifération numérique. Evidemment conscients de ces enjeux, les écologistes affirment de fait leur objectif moins de proposition d’une alternative que de conquête du pouvoir.

Le choix de telles modalités inscrit l’écologisme des partis organisateurs dans une tradition industrielle, technologiste et productiviste. En dissonance avec certains discours sur la décroissance comme cela fût le cas pour Delphine Batho ou Sandrine Rousseau – dans une moindre mesure -, il est fait l’apologie d’une écologie technique et industrielle, une écologie « faible » selon Andrew Dobson [Green Political Thought, 1997].

En réponse au format numérique de la primaire, une candidate a su parfaitement s’adapter, il s’agit de Sandrine Rousseau. Active sur Twitter à travers son compte et celui de son directeur de campagne Thomas Portes, elle est allée attirer un électorat à forte capacité de mobilisation sur internet. A la primaire numérique sourit une campagne et une candidate numérique. Par conséquent, il n’est pas étonnant de la voir atteindre le second tour et de ravir la seconde place de cette élection à quelques pourcents seulement du vainqueur.

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Sandrine Rousseau a su se hisser en deuxième position lors de cette primaire. Photo : AFP

PS-EELV : suis-moi je te fuis, fuis-moi je te suis

La démarche dans laquelle EELV s’engage témoigne d’un besoin fort de s’imposer dans le débat public et sur la scène politique. Entre le Parti Socialiste converti à certaines idées écologistes depuis la candidature de Benoît Hamon en 2017 et La France Insoumise qui porte de fortes ambitions écologistes, le parti vert tente d’assoir sa légitimité à gauche en aspirant le PS et ses électeurs. Le format de primaire « populaire », opposé à la primaire fermée du PS qui a permis de désigner Anne Hidalgo, confère à la désignation de Yannick Jadot un poids symbolique de plébiscite. Affichant un visage d’ouverture, le parti a d’abord tenté d’unir la gauche avant de devenir le seul organe bénéficiant d’un soutien populaire et démocratique – a contrario de la désignation de Jean-Luc Mélenchon face à qui aucune concurrence n’était prévue au sein de LFI. Le parti, dont l’image est associée à un repère de militants associatifs et de cadres moyens et supérieurs cherchant l’ouverture du débat politique à l’écologie, devient par cette primaire un parti populaire qui peut rassembler et gouverner.

La relation d’EELV avec le PS se solde par un double mouvement de rapprochement et de repoussement. Un rapprochement idéologique et stratégique découlant des dernières échéances électorales mais également de la désignation de Y. Jadot et de A. Hidalgo comme candidats à la présidentielle dont les lignes sont proches. Malgré cette proximité, pour EELV il est hors de question de répéter le choix de 2017, pas de ralliement derrière la candidature PS. Les écologistes appellent au contraire à la réciproque : le retrait de la candidature de Mme Hidalgo au profit de M. Jadot. Stratégiquement, l’union des deux partis à la présidentielle serait bénéfique à la création d’un groupe législatif d’opposition fort à partir de 2022. Cela permettrait également à la social-démocratie de disputer le chef-de-filat de la gauche à M. Mélenchon et au socialisme. Néanmoins, le retrait de la candidature PS acterait une disparition inexorable du parti au profit d’EELV et de la majorité présidentielle. Dans un dernier élan de vitalité, le Parti Socialiste tente d’affirmer une identité politique singulière pour se détacher stratégiquement de l’OPA politique qu’est en train de réaliser le parti écologiste.

Le travail de monopole de l’écologisme

Pour Europe-Ecologie-Les-Verts, l’intérêt de réaliser une « primaire des écologistes » aux multiples partis est double. D’abord, cela exclue de l’écologie politique les partis qui n’y participent pas, notamment le PS et LFI. Les seuls écologistes sont ceux qui organisent et participent à la primaire. Ensuite, la concurrence entre partis – EELV, Génération Ecologie, Génération.s, Cap Ecologie et le Mouvement des Progressistes – permet à EELV de confirmer son monopole de l’écologisme. Alors que l’écologie politique commençait à naître dans d’autres organes partisans, la primaire a été le moyen de réaffirmer la prégnance d’EELV dans la lutte écologiste. Ses deux candidats et sa candidate ont réunis plus de 70% des suffrages exprimés.

Cette primaire est une pierre supplémentaire à l’édifice de conservation de l’identité écologiste et de l’érection du clivage sur la scène politique française. Alors que la plupart des partis politiques, surtout à gauche et au centre, commencent à se munir ou, au moins, à se parer de nombreuses propositions écologiques, les verts tentent de garder l’apanage de l’écologie. Deux semaines de campagne ont suffi au parti au tournesol pour préserver le titre de « seul parti écologiste français crédible » et le brandir au nez des innombrables néo-convertis.

Delphine Batho, en février 2007, à Paris.
Delphine Batho, en février 2007, à Paris. AFP/MARTIN BUREAU

L’aube de la scission sur le rayonnement de l’écologisme

En 2017 et 2019, Europe-Ecologie-Les-Verts a connu un premier mouvement de désertion dans ses rangs lors de l’arrivée de la République en Marche dans le paysage politique. Ce sont alors Pascal Canfin, François De Rugy, Barbara Pompili et d’autres qui rejoignent les bancs des marcheurs pour promouvoir une écologie de gouvernement. Quelques années plus tard, l’opposition entre bataille culturelle et conquête du pouvoir fait rage dans le camp des écologistes. D’un côté, il y a Eric Piolle et Yannick Jadot, tous deux élus – municipal pour l’un, européen pour l’autre – qui revendiquent une ligne acceptée par la plupart des électeurs vert et qui cherchent à ravir la présidence de la République. De l’autre, il y a Delphine Batho et Sandrine Rousseau qui ouvrent le champ de l’offre de l’écologie politique. Mme Batho intègre la décroissance comme une ligne à part entière et Mme Rousseau développe une pensée anticapitaliste et féministe qui n’a d’égale dans cette campagne présidentielle. Les écologistes sont quasi-parfaitement partagés entre ces deux options – 50% pour la première et 47,5% pour la seconde. Pouvoir et compromis ou bataille culturelle et radicalité, le parti ne pourra contenir en un seul organe ces deux dynamiques non-miscibles.

Désormais, l’écologie est un point obligatoire dans le protocole programmatique des entreprises politiques, les écologistes font face à un choix auquel s’est déjà confronté le socialisme à la fin du XIXe siècle. Faut-il conquérir le pouvoir, y participer, ou rester en marge et promouvoir des idées et des courants nouveaux ? La coexistence de ces deux visions au sein d’un même parti peut conduire à la création d’une nouvelle force politique écologiste d’ampleur ou à la prolifération d’une multitude de forces politiques écologistes reflétant tous les courants de l’écologie politique sur la scène partisane.

Europe-Ecologie-Les-Verts et les écologistes sont à l’aube de choix importants. La succession de bons résultats – européennes, municipales, régionales – installe des ambitions d’accession au pouvoir mais donne également la possibilité à des courants, pour l’instant inexistant publiquement, d’émerger, de s’affirmer et d’étendre la fenêtre d’Overton de l’écologisme. La campagne et la performance de Yannick Jadot, l’homme qui brandira le tournesol en mai 2022, permettra de cerner l’avenir des Verts et de l’écologie politique en France. Entre préservation du monopole de l’écologisme par EELV et multiplication des partis écologistes.

Par Adrien Desingue

Image à la Une : L’eurodéputé Yannick Jadot lors d’un discours après le premier tour de la primaire écologiste, le 19 septembre 2021 à Paris. (ANTONIN BURAT / HANS LUCAS)

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