La Saint-Valentin participe au désastre écologique du Kenya

On ne vous l’apprend pas : en hiver, les roses sont un produit plutôt rare en Europe. Pourtant, cette fleur, reine de la fête des amoureux, est vendue en masse le 14 février. Une consommation au détriment de l’environnement dans de nombreux pays, notamment en Afrique de l’Est.

Les rues sont encore fraîches en Europe. Pourtant, depuis quelques jours, des roses de toutes les couleurs se multiplient sur nos étals. Vendues pour un prix d’environ un euro pièce, les roses de février sont à l’origine de catastrophes écologiques sur le continent africain.

Selon les estimations, 85% des fleurs coupées vendues en France pour la Saint-Valentin viennent de l’étranger. En 2009, la France importait 471,6 millions de roses, et n’en produisait que 190 millions. En première ligne : les Pays-Bas, où les roses sont cultivées sous des serres surchauffées qui fonctionnent sept jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, mais aussi dans les pays d’Afrique, où le climat est plus favorable pour la culture. Les roses vendues dans l’Union européenne poussent principalement au Kenya à 36%, en Ethiopie à 15%, en Equateur à 15% et en Colombie à 12% (Eurostat 2015).

Au Kenya, les zones de culture sont réparties autour du lac Naivasha. Aujourd’hui, celui-ci est pratiquement asséché à cause de la culture industrielle de la rose. Une culture qui emploie une main d’œuvre très peu chère, et régulièrement exposée aux pesticides.

Le Lac Naivasha au bord de la sécheresse

C’est la deuxième plus grande étendue d’eau douce du pays, entourée de forêts majestueuses. Dans la vallée du Rift, au nord-ouest du Kenya, le lac Naivasha a longtemps été le paradis des ornithologues. On y trouve encore environ 450 espèces d’oiseaux : ibis, cormorans, hérons, aigles pêcheurs, pélicans, tisserins… Dans les années 1970, on pouvait y rencontrer des hippopotames broutant à proximité, ou encore les troupeaux des Masaï qui venaient y faire paître leurs animaux. À quelques pas de là se trouve toujours la maison de la naturaliste Joy Adamson, décédée il y a plus de quarante ans, dont le livre Born Free raconte ses expériences de réintroduction dans la nature de la lionne Elsa.

C’est d’ici, sur les rives du lac, que la plupart des roses sont originaires. Plus de cent millions de roses y sont produites chaque année par la Nini Flower Farm, à destination de l’Europe et de la Russie.

Aujourd’hui, l’eau du lac est principalement utilisée pour cette culture de masse. Les roses sont des plantes gourmandes en eau : il faut entre sept et treize litres d’eau pour obtenir une fleur. Si le pompage est en théorie strictement réglementé, les stations de pompage se sont multipliées depuis les années 1960. Pratiquement asséché dans les années 1980, le niveau de l’eau reste aujourd’hui en baisse constante. Finis pâturages et papyrus que venait admirer Joy Adamson ! Désormais, les hippopotames vont chercher l’herbe plus loin dans les terres, où ils attaquent parfois les habitants.

En plus du niveau de l’eau très fluctuant, les eaux résiduelles, peu ou pas traitées, sont directement reversées dans le lac, affectant les espèces qui y vivent. Différentes espèces d’oiseaux sont en train de disparaître, et les poissons ne survivent pas. Les pêcheurs kenyans se plaignent d’ailleurs de l’invasion de jacinthes d’eau, très demandeuses en fertilisants, qui asphyxient l’eau et entravent leurs filets. Quant aux agriculteurs, ils sont de plus en plus tributaires des épisodes de sécheresse.

Au Kenya, des millions de personnes issues de plusieurs pays d’Afrique de l’Est dépendent des ressources des grands lacs et des forêts environnantes pour leur subsistance et leur vie de tous les jours. Des lacs artificiels sont construits afin de permettre un accès des populations et du bétail à l’eau, comme le lac artificiel de Chesirimion, mais ce dernier est à sec depuis 2017. Le Kenya est aujourd’hui au bord d’une grave crise hydrique.

Lac Naivasha DR

Une main d’œuvre féminine, bon marché… et en danger

Dans ce pays où 40% de la population est touchée par le chômage, la culture de la rose représente une aubaine non négligeable. Au total, 50 000 personnes vivent de la floriculture, dont plus de 5 000 groupes de femmes. Lors de son enquête, Geo avait pu observer le travail de Nini Farm, où 550 ouvrières travaillent six jours sur sept, à un rythme effréné, à la cueillette et à l’empaquetage des fleurs, cultivées hors-sol sous d’immenses serres. Elles gagnaient alors 11 000 shillings kenyans par mois, soit l’équivalent de 96 € – un montant qui ne correspond même pas au salaire minimum du pays (102 €). Cette main d’œuvre peu chère a attiré de grandes firmes horticoles occidentales, telles que la britannique Flamingo ou la Sher Agencies.

Geo a illustré le quotidien de ces femmes, pour la plupart originaires de Karagita, le plus vaste de tous les bidonvilles implantés autour du lac Naivasha, où elles mènent une existence précaire, sans eau courante, ni ramassage d’ordures. Toute la journée, elles cueillent les roses, les trient par couleur, puis les rangent en bouquets standardisés dans des chambres froides. Les journalistes précisent : « Rares sont les plantations qui acceptent d’ouvrir leurs portes. Clôturées, surveillées par des vigiles, les installations sont placées sous haute protection. »

Des travailleuses qui subissent aussi l’impact des produits qu’elles sont contraintes d’utiliser. Une étude menée par le magazine 60 Millions de consommateurs a prouvé que les roses vendues pour la Saint-Valentin contiennent de nombreuses substances phytosanitaires. Les bouquets pourraient contenir jusqu’à 49 substances chimiques différentes, des engrais aux pesticides en passant par les insecticides et les fongicides, des molécules interdites en France. Si les quantités ne sont pas suffisamment importantes pour que le bouquet de roses présente un risque pour la santé des clients, une exposition massive et prolongée à ces produits chimiques représente un danger pour la santé des ouvriers agricoles qui travaillent dans les exploitations. « Parmi les femmes qui travaillent dans le secteur de la floriculture, deux sur trois souffrent de nausées dues aux pesticides », note le World Ressource Institute (WRI, une ONG américaine). Les travailleurs peuvent être affectés de différentes façons : maux de tête, problème d’épiderme, vision brouillée, troubles de l’équilibre, de la mémoire, insomnies, dépression… À plus long terme, cela peut déboucher sur des cancers ou des maladies respiratoires, cardio-vasculaires et nerveuses.

Un bilan carbone qui fait froid dans le dos

Le coût d’acheminement de ces bouquets de roses est loin d’être plus engageant. En maximum quarante-huit heures, les roses transitent d’abord jusqu’en Hollande dans des avions-cargos réfrigérés, parcourant ainsi 10 000 km par les airs. Elles sont transportées dans des emballages complexes constitués de cellophane et de structures de protection destinées à préserver la qualité esthétique des fleurs. Elles atterrissent au marché aux fleurs d’Aslsmeer, aux Pays-Bas, où elles sont vendues à des grossistes qui les revendent à des fleuristes européens. D’après le site Terra Economica, « la dépense énergétique engendrée par l’achat d’un bouquet de 25 roses équivaut à une balade en voiture de 20 kilomètres ». Soit un bilan carbone aussi important qu’un Paris-Londres en avion. 

La situation a aussi été observée du côté des Etats-Unis. Une étude américaine a en effet montré que l’ensemble des roses vendues à la Saint-Valentin dans le pays émettent environ 9000 tonnes de CO2, soit l’équivalent de la pollution générée par 2500 automobilistes en un an.

Dans l’une des serres de la ferme horticole Wildfire, au bord du lac Naivasha, fin janvier.
Dans l’une des serres de la ferme horticole Wildfire, au bord du lac Naivasha, fin janvier 2015. PHIL MOORE POUR LE MONDE

Pour une Saint-Valentin équitable

Qu’elles soient originaires d’Afrique, où leur culture participe à l’assèchement des zones d’eau, ou des Pays-Bas, où la majorité des fleurs sont cultivées hors sol en hydroponie, la rose en hiver est définitivement déconseillée. Qu’on se le dise bien : en Europe, la rose est une fleur qui pousse et s’offre au mois de mai. Alors pour les amoureux, on préfèrera les fleurs de saison : mimosa, anémones, hellébores, renoncules, camélias, tulipes ou encore jacinthes.

Et si vous souhaitiez opter pour une boîte de chocolats à déguster à deux, il s’agit, encore une fois, de vérifier sa provenance. En Afrique de l’ouest, comme au Ghana et en Côte d’Ivoire, l’organisation Food Is Power a montré que l’industrie du cacao est autant marquée par des phénomènes esclavagistes, employant des enfants pour la récolte et pour la production, que par des phénomènes de corruption. Une industrie tout autant responsable d’une partie de la déforestation des régions tropicales.

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Par Charlotte Meyer

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