Ces banques françaises qui détruisent les forêts mondiales

Selon les calculs de l’association britannique ShareAction, trois des cinq banques européennes qui financent le plus le gaz et le pétrole sont implantées dans l’hexagone. Pourtant, celles-ci s’étaient lancées le pari du désengagement depuis plusieurs années.

Les chiffres sont sortis le 14 février 2022, sur le site de l’association britannique ShareAction : sur les cinq dernières années, les vingt-cinq premières banques européennes ont financé des entreprises de gaz et de pétrole à hauteur de 406 milliards de dollars, soit l’équivalent de 357.8 milliards d’euros. Si les deux premières sont britanniques (HSBC et Barclays), les trois suivantes sont françaises. On y trouve dans l’ordre : BNP Paribas (46 milliards de dollars), le Crédit Agricole  (35 milliards de dollars) et la Société Générale (34 milliards de dollars). L’année dernière, un rapport de Reclaim finance montrait que ces trois banques avaient presque doublé leurs financements en faveur du pétrole, du charbon et du gaz depuis 2016.

Ces résultats ont été calculés par Profundo, une entreprise néerlandaise à but non lucratif, qui compile toutes les données publiques qui existent sur les relations financières entre ces vingt-cinq banques et les cinquante premières entreprises d’exploitation d’hydrocarbures. Or, qui dit « données publiques » dit « données incomplètes » : en réalité, le bilan des banques françaises pourrait être encore plus alarmant.

Une action de l’association écologiste ANV-COP21, devant une banque BNP Paribas, à Paris, en 2017. STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

De vieilles promesses à nuancer

Ces résultats entrent en contradiction avec toutes les promesses prises par les banques ces dernières années, notamment celle d’arrivée à la neutralité carbone d’ici 2050.

En octobre 2021, à l’aube du lancement de la COP26 à Glascow, six banques françaises s’étaient engagées à ne plus financer certains projets d’hydrocarbures non conventionnels à partir de 2022. Il s’agissait de BNP Paribas, la Société générale, le Crédit Agricole, le Crédit Mutuel, BPCE et la Banque Postale. Celles-ci s’étaient également engagées à arrêter de financer les entreprises « dont la part d’hydrocarbures non conventionnels dans l’exploration et la production (pétrole de schiste, gaz de schiste et sables bitumineux) serait supérieure à 30 % de leur activité ». Laurent Mignon, président du directoire du groupe BPCE et président de la commission climat de la Fédération des banques françaises (FBF) parlait alors d’une « avancée majeure », apte à prouver « la détermination des banques françaises d’être leaders d’une transition globale, durable et responsable. »

En 2019, les banques françaises s’étaient également lancées dans une sortie programmée du charbon.

Des promesses que l’on prenait déjà avec des pincettes au moment de leur annonce. L’ONG Reclaim Finance rappelait en effet que BNP Paribas ou Natixis, filiale de BPCE, avaient déjà pris des engagements similaires en 2017. Pour Lucie Pinson, directrice de l’ONG, les mesures annoncées par les banques ne sont que « du réchauffé enrobé d’un plus grand flou. »

Pourtant, d’’après les analyses de ShareAction, vingt-quatre de ces vingt-cinq banques font partie de l’Alliance bancaire pour Net Zéro, un réseau de banques dirigé par l’ONU qui s’engagent à aligner leurs pratiques et leurs portefeuilles pour atteindre la neutralité carbone en 2050.

Des banques « modèles »?

Comment choisir  une banque sans avoir l’impression d’apporter son soutien à des entreprises responsables de la dégradation de l’environnement ?

Seules Commerzbank, Crédit Mutuel et La Banque Postale « ont commencé à restreindre le financement aux entreprises développant la production de pétrole et de gaz », relève ShareAction.

En 2021, le Crédit Mutuel avait annoncé s’appuyer sur les données de la liste « Global Oil & Gas Exit List », développée par l’ONG Urgewald. Avec sa liste sur le secteur du charbon recensant 900 entreprises liées à l’industrie du gaz et du pétrole  (« Global Coal Exist List »), l’ONG est devenue une référence internationale pour les acteurs financiers cherchant à réduire leur exposition à ce secteur polluant.

Quant à la Banque postale, la même année, elle a décidé de revoir son fonctionnement en réduisant les émissions de ses bâtiments ou des véhicules. Elle s’est également engagée à ne plus financer, investir ou fournir des services aux « acteurs des secteurs du pétrole et du gaz ». D’ici 2040, elle promet de ne plus « soutenir les entreprises activement impliquées dans le lobbying en faveur du pétrole ou du gaz, ou celles ralentissant ou bloquant les efforts pour sortir de ces secteurs ».  Une entreprise qui souhaite obtenir un financement de La Banque postale devra également montrer qu’elle ne développe pas de « nouvel actif dans le secteur du pétrole et du gaz qui pourrait perdurer au-delà de 2030 ». Il existe en France des banques qui proposent des services plus éthiques. Par exemple, le Crédit Coopératif ou la NEF, qui ne finance que des projets à impacts neutres et positifs, notamment autour des énergies renouvelables et de l’agriculture biologique.

Ce que la finance fait à l’écologie

En 2021, un rapport de l’ONG Carbon Disclosure Project révélait que les émissions indirectes des institutions financières sont 700 fois plus importantes que leurs émissions directes. On parle ici des émissions provenant de leurs portefeuilles de crédit et d’investissement. Pour l’ONG, «  la quasi-totalité des impacts et risques liés au climat des institutions financières mondiales proviennent du financement de l’économie au sens large. » À titre d’exemple, en 2020, Oxfam France avait calculé que l’empreinte carbone des grandes banques françaises représentait près de huit fois les émissions de gaz à effet de serre de toute la France.

Ce qui en apparence ne pourrait ressembler qu’à une vague succession de chiffres a pourtant bel et bien des conséquences considérables sur notre environnement. À ce rythme, les banques françaises pourraient nous emmener vers un réchauffement climatique à +44°C d’ici à 2 100.

De manière plus concrète, les banques françaises jouent un vrai rôle dans la destruction des forêts mondiales. D’après les données analysées par Global Witness, entre 2013 et 2019, le secteur financier français a appuyé cinq des six entreprises agro-industrielles directement ou indirectement impliquées dans des activités de déforestation dans les trois plus importantes forêts tropicales du monde, à savoir l’Amazonie brésilienne, le bassin du Congo et la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Ce soutien, à hauteur de près de 2 milliards d’euros, fait de la France le deuxième plus gros contributeur de fonds à ces entreprises dans toute l’Union Européenne. Par exemple, BNP Paribas fait partie des banques ayant coordonné une « obligation de transition » de 500 millions de dollars US pour Marfrig, le négociant brésilien en bœuf, en juillet 2019. La banque finance aussi régulièrement les entreprises du négoce de soja brésilien. De son côté, le Crédit Agricole apparaissait la même année comme le principal banquier de Halycon Agri, l’entreprise qui, depuis 2016, contrôle les plantations de caoutchouc au Cameroun. Ces terres, déjà déforestées, avaient été défrichées de 2 300 hectares de terres supplémentaires d’avril 2017 à avril 2018.

Plus récemment, le 22 février 2022, un rapport de l’ONG Amazon Watch et de l’Association des peuples indigènes du Brésil (APIB) mettait en évidence le rôle du Crédit agricole dans la destruction de l’Amazonie.

La forêt amazonienne en 2019 – AFP

Faut-il réglementer les banques ?

Pendant la pandémie de Covid-19, les banques françaises se sont ruées sur les énergies fossiles. BNP Paribas, Société générale, Crédit agricole et le groupe Banque Populaire Caisse d’Épargne (BPCE) ont par exemple financé à hauteur de 100 milliards de dollars des entreprises actives dans le charbon, le pétrole et le gaz entre janvier 2020 et mars 2021. Aujourd’hui, les grandes banques et les investisseurs s’appuient sur l’industrie fossile pour assurer leur stabilité et leurs profits. L’étude des onze principales banques de la zone euro menée par l’Institut Rousseau, Reclaim Finance et les Amis de la Terre en 2021, révèle « qu’elles cumulent un stock de plus de 530 milliards d’euros d’actifs liés aux énergies fossiles », soit l’équivalent de « 95 % du total de leurs fonds propres ». En plus de cela, plus de 65% des directeurs de grandes banques européennes auraient des liens avec ces industries selon le média DeSmog.

Il reste important de noter que, même si des banques font le pari de sauter le pas, ces mesures restent actuellement insuffisantes. Dans le cas de la Banque postale, sa nouvelle politique ne s’applique par exemple pas encore aux activités d’assurance et de gestion d’actifs pour compte de tiers, celles-ci étant gérées par la Banque postale Asset Management.

En outre, même s’il est de plus en plus connu que les énergies fossiles ne seront bientôt plus rentables pour les établissements financiers, l’objectif reste que chacun d’entre eux se désiste de ces investissements. Les hydrocarbures que ne financeront pas la Banque postale ou le Crédit mutuel seront financés par d’autres banques. Cela incite certains militants à aller au-delà d’une approche volontariste et à plaider pour une approche réglementaire, par exemple par l’intermédiaire de la Commission européenne. Les Amis de la Terre France et Oxfam France ont quant à eux demandé à l’État en 2021 « d’inscrire une obligation légale pour les acteurs financiers à se conformer à une trajectoire contraignante de réduction de leur empreinte carbone et de sortie des énergies fossiles, sous peine de sanction financière ». Lors du passage de la loi Climat et résilience à l’Assemblée nationale, tous les amendements déposés en ce sens avaient été jugés irrecevables par la majorité.

Par Charlotte Meyer

Pour aller plus loin :

  • Banking on Climate Chaos. Fossil Fuel Finance Report 2021. Ici
  • Livre : Julien Vidal, Redonner du pouvoir à son argent, Actes Sud, 2020, 64 p., 10 €

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