Morgane Ortin libère les paroles

Avec Amours Solitaires, l’auteure était devenue une « sage-femme de récits amoureux ». Son dernier livre délaisse le sujet de l’amour pour interroger la construction d’un secret. Cet article est tiré de notre numéro spécial « A la reconquête de nos sens » paru en janvier 2022.

Violences sexuelles, incestes, harcèlement… Malgré des avancées législatives ces dernières années, nos sociétés comportent encore un certain nombre de tabous essentiels à lever. Le balbutiement des débats sur ces sujets interroge aussi sur notre rapport à la parole. C’est ce sujet que Morgane Ortin s’essaie à défricher. Car une société levée de ces fardeaux est sans aucun doute une société de la bienveillance, capable d’écouter et de recevoir.

Comprendre le poids du secret

Après le succès de son premier roman intitulé Amours Solitaires d’après le compte Instagram qu’elle a lancé en 2017 et qui condense des messages à caractère amoureux, Morgane Ortin a choisi de diversifier son contenu et de faire de sa plateforme Instagram un défouloir, autrement dit un espace de parole libérée où l’intime peut s’exprimer. Elle propose notamment des ateliers d’écriture, partage des poèmes et offre la possibilité à ses abonnés de se livrer dans ce qu’elle appelle des « Boîtes à secrets ». Ces dernières l’ont amenée à s’interroger sur le sens de nos secrets et sur leur construction dans la sphère intime. Une réflexion que l’écrivaine a condensé dans son essai Le Secret, publié en 2021 aux éditions Albin Michel.

Sous-titré Le bruit du silence, l’ouvrage repose sur une réflexion générale sur le secret et son rôle dans notre société, alimentée par l’analyse de plusieurs confidences reçues de la part d’abonnés, mais aussi d’un secret central : celui qui entoure la famille de l’autrice. En essayant de comprendre ce qui a conduit plusieurs individus à cacher des pans de leurs vies à leurs proches et à ne les révéler que bien plus tard, Morgane Ortin tente de mesurer le poids du secret sur notre construction personnelle, et dans notre façon de vivre. Un poids qu’elle traduit de façon sonore en bruit du silence et qui a des conséquences sur sa vie personnelle comme sur celle de ses interrogés.

Le pouvoir révélateur de la parole

Divisée en neuf chapitres, son étude commence par une analyse du secret et de ses racines : D’où viennent-ils? À qui sont-ils cachés et révélés ? Travaillant sur le discours entourant les secrets, Morgane Ortin s’interroge d’abord sur les raisons qui ont pu amener ses abonnés à partager les leur sur son compte, avant de comprendre comment ils ont pu se construire pour ceux qu’elle rencontre.

Morgane Ortin. Photo : Hélène Tchen

Au fil de ses discussions, l’autrice comprend que les secrets découlent d’une ramification complexe et pas seulement d’une situation qu’on veut cacher. Elle prend le temps, pendant ses entretiens, d’évoquer leur contexte et leurs « étages ». Mais si ces entretiens sont là pour aboutir à une réflexion sur le secret et sur sa finalité, la mécanique de développement de celui-ci n’est que la face émergée de l’iceberg. Au fil de son écriture et en demandant pourquoi une certaine chose est cachée, Morgane Ortin évoque surtout la révélation des secrets et comment se libérer de leur emprise. Par sa réflexion, il apparaît que la parole est un outil de libération, en cela que raconter s’associe à la révélation. Ne dit-on pas d’ailleurs qu’un secret est une vérité que l’on décide de taire ? La révélation via la parole est par exemple évoquée par Morgane Ortin au travers de Victoire, l’une des interrogées, qui décide de raconter son secret à ses parents : « En formulant son secret, Victoire a désamorcé l’association néfaste qui la faisait souffrir. » La parole obtient un pouvoir de libération sur les secrets. Le discours est donc la première étape de déconstruction d’un secret. Un discours d’ailleurs important pour l’autrice, qui conclue son étude après le récit de sa grand-mère sur ses origines, mettant fin au secret familial qui l’accompagne depuis son enfance. Mais si la parole a ce pouvoir, il n’est possible que si une oreille est prête à l’entendre et à l’accepter.

Le bruit du silence et de sa fin

En effet, si le lecteur suit le cheminement de pensée de l’écrivaine, et s’il s’appuie sur la logique, alors pour qu’il y ait récit il faut qu’il y ait écoute. Au-delà de la révélation, c’est donc la réception qui importe et qui permet la déconstruction totale d’un secret, ou du moins la levée de son poids. Une réception sensible, car passant par l’ouïe, et faisant donc du secret un élément sensible. Sans ouïe, pas d’écoute, et sans écoute pas de libération.

En sous-titrant son ouvrage Le bruit du silence, Morgane Ortin prédit déjà cette conclusion : le secret se construit en parallèle d’un silence bruyant. Le bruit est déjà compris dans le schéma du secret, l’ouïe y est donc également. L’autrice évoque le bruit du silence plusieurs fois dans son étude, notamment en ce qui concerne sa propre expérience. Elle raconte que sa famille évolue autour d’un secret central, celui des origines de sa grand-mère, et que cette divulgation a des répercussions sur chaque individu de la famille. Ce n’est finalement qu’après être arrivée au bout de sa réflexion que Morgane Ortin se décide à contacter chaque femme de son cercle familial, en terminant par sa grand-mère, pour comprendre le silence qui pèse sur elles et comment s’en libérer. Ce n’est qu’avec le récit final de sa grand-mère que l’écrivaine libère sa famille entière : « Te parler m’a enlevé un énorme poids. Maintenant tu sais » lui dit-elle. Un récit final que Morgane Ortin écoute, et qu’elle est apparemment la seule à avoir jamais demandé. C’est donc bien la réception qui est au cœur du schéma d’un secret : il faut être préparé à l’écouter pour le déconstruire. De cette analyse on comprend pourquoi autant de ses abonnés ont souhaité se confier à l’autrice : elle était prête à les écouter.

Pour conclure son ouvrage, Morgane Ortin invite son lectorat à parler. « De la manière que vous voudrez. En écrivant, en chuchotant, en peignant, ou en chantant. » Mais peut-être que la véritable invitation est celle de l’écoute, de prendre le temps de se rendre disponible pour ses proches. Car si un secret se vit individuellement, il ne peut se lever qu’en commun. Et pour cela, une écoute bienveillante est nécessaire.

À l’heure où de nombreuses affaires de harcèlement sont recensées en France, il est important de rappeler qu’un secret ne peut être levé qu’un fois qu’il est raconté et entendu. Bien sûr, on pourrait apposer à cette maxime une remarque simple : mais comment faire lorsque personne ne nous écoute ? A cette question, la rédaction de Combat aimerait rappeler que des outils existent, et que si leur aide est limitée, ils n’en restent pas moins un premier pas vers la libération du secret. En voici quelques-uns, à ne pas négliger, lorsque l’heure est venue de parler :

– Contre le harcèlement scolaires, il est possible d’appeler le 3020 (pour les élèves, les parents et les professionnels de l’éducation). Dans un cas de cyberharcèlement, il faut appeler le 3018.

– Contre les violences faites aux femmes, vous pouvez appeler le 3919.

– Contre les violences faites aux enfants, vous pouvez appeler le 119.

Par Mathilde Trocellier

Morgane Ortin, Le Secret, Albin Michel, 2021, par ici

Photo à la Une : Kenny Germé

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