Jeudi 30 novembre 2023, huit scientifiques et activistes ont comparu devant le tribunal de police pour avoir occupé la grande galerie du Muséum National d’Histoire Naturelle après sa fermeture. Le procureur a requis leur relaxe. Ce démêlé juridique pose la question du rôle nouveau qui se dessine pour des scientifiques plus activistes, désireux de se faire entendre avant qu’il ne soit trop tard.
Le 9 octobre 2022, il y a un peu plus d’un an, des scientifiques membres du collectif Scientifiques en rébellion organisaient, conjointement avec Extinction Rébellion, l’occupation de la grande galerie de l’évolution du Muséum National d’Histoire Naturelle (MNHN), à Paris. L’objectif, alerter sur l’urgence de la situation écologique, dénoncer l’inaction politique et informer les visiteurs des causes aussi bien que des conséquences du dérèglement climatique.
Ainsi, après un bref rappel des conclusions du dernier rapport du Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Évolution du Climat (GIEC), dix conférences se succèdent, l’une sur l’agriculture, l’autre sur les océans, l’autre encore sur la biodiversité, toutes sur ce que certains de nos modes de vie coûtent à la planète et à l’humanité dans son ensemble. Quatre heures plus tard, la police déloge la trentaine d’occupants qui quittent les lieux dans le calme – les trois personnes qui s’étaient attachées au support du squelette de mammouth se sont détachées entretemps – sans causer de dommages. Certains reçoivent cependant une amende de 300€, qu’ils contestent devant le tribunal de police. L’audience, initialement prévue le 5 octobre dernier, est reportée au 30 novembre 2023.
C’est foutu, les scientifiques sont dans la rue
Le collectif Scientifiques en rébellion, branche française de Scientist Rebellion, un mouvement international qui prône la désobéissance civile non-violente, se constitue à la suite d’un appel de 1 000 scientifiques publié dans Le Monde en février 2020. « En tant que scientifiques, peut-on lire dans la raison d’être du collectif, nous avons une conscience particulière de la gravité des conséquences du dérèglement climatique et de l’effondrement de la biodiversité car elles sont documentées par notre communauté. » Raison pour laquelle ses membres multiplient les actions de contestation et de vulgarisation, protestant ici contre le projet de l’A69, dénonçant ailleurs les conséquences de l’agriculture intensive sur les écosystèmes et la biodiversité.
Qu’est donc devenu l’archétype du Scientifique reclus dans son laboratoire, épris de connaissances, dévoué corps et âme à la Science, la vraie, la pure, la grande impartiale, la grande apolitique, la grande objective ? Peut-être avait-il trop chaud dans sa blouse blanche, alors que l’Emission Gap Report du programme des Nations Unies pour l’environnement (UNEP), publié le 20 novembre 2023, nous informe qu’en l’absence d’actions immédiates, le monde se dirige résolument vers une augmentation des températures de 2,5 à 2,9°C par rapport à la période préindustrielle. Ou peut-être n’a-t-il jamais existé. Peut-être le Scientifique a-t-il toujours été un Citoyen aussi, peut-être a-t-il toujours disposé du droit de s’inquiéter et de s’interroger sur la trajectoire de la société dans laquelle il vit.
Mais quid, dès lors, de l’immaculée conception de la Science ? Serait-elle souillée, à son tour, par les biais politiques de ceux qui la font ? « Si on ne peut qu’adhérer au souci de distinguer les faits scientifiques des opinions, répond le Comite d’éthique du CNRS dans un avis publié en juin 2023, il est illusoire de penser que le chercheur puisse se débarrasser totalement de ses valeurs : toute science est une entreprise humaine, inscrite dans un contexte social et, ce faisant, nourrie de valeurs. L’enjeu premier n’est donc pas d’attendre du chercheur qu’il en soit dépourvu mais qu’il les explicite et qu’il respecte les exigences d’intégrité et de rigueur qui doivent caractériser la démarche scientifique. » Si même le CNRS le dit…
Faire du tribunal une tribune
Revenons à l’audience du 30 novembre 2023, durant laquelle huit activistes et scientifiques ont contesté le fait qu’ils auraient commis un délit en se maintenant dans la grande galerie de l’évolution après sa fermeture. Le MNHN, à l’origine de la plainte, n’ayant pas souhaité se constituer partie civile – procédure qui permet à la victime d’une infraction de demander une indemnisation – c’est le procureur qui a repris la plainte. Et il a requis la relaxe des prévenus, c’est-à-dire le rejet de leur culpabilité. Le jugement définitif, toutefois, ne sera rendu que le 15 janvier prochain.
« C’est un soulagement, explique Ariane Lambert-Mogiliansky, professeure à l’École d’Économie de Paris, membre de Scientifiques en rébellion et l’une des huit prévenus. Les magistrats nous ont écoutés, ils se sont montrés moins hostiles que lors d’autres procès auxquels j’ai assistés, ou dans lesquels j’ai été impliquée. » Si elle regrette que l’argument de nécessité – selon lequel une personne est irresponsable pénalement si elle agit pour la sauvegarde d’un bien ou d’une personne face à « un danger actuel ou imminent », selon le Code Pénal – n’ait pas été retenu, l’économiste se félicite du dénouement favorable de cette audience. « Nous avons un double objectif, poursuit-elle. D’un côté éveiller les consciences, toucher le cœur des citoyens pour qu’ils exigent une action collective à la hauteur des enjeux. De l’autre, transformer la doctrine judiciaire, faire reconnaître par la justice et la société que nous ne sommes pas des délinquants. »
Parce que ces prévenus, s’ils ne sont pas des délinquants, qui sont-ils ? Pourquoi s’enchaînent-ils au mammouth squelettique du MNHN, pourquoi collent-ils leurs mains à des voitures de luxe exposées par BMW, pourquoi bloquent-ils les assemblées générales de Total ou de BNP Paribas, pourquoi s’exposent-ils à la pression des procès ? Peut-être parce qu’ils ont des choses à dire, et qu’ils ne peuvent plus se payer le luxe d’être ignorés. « Nous sommes des scientifiques, nous savons de quoi nous parlons, affirme Ariane Lambert-Mogiliansky à propos de l’urgence écologique. Et d’ajouter, non sans ironie : « on devrait presque nous payer pour ce qu’on fait, plutôt que de nous mettre des amendes. »

Lors de la présentation de cette fameuse occupation de la grande galerie du MNHN, la porte-parole de l’action, une biologiste, exprimait la consternation de scientifiques consignés au rôle de Cassandre. « Nous savons que la maison brûle. Nous venons voir les dirigeants de cette planète et après les avoir alertés, nous retournons dans nos laboratoire. Et rien ne se passe pour les habitants. » Alors que se clôture la 28ème édition de la Conférence des Parties (COP28) à Dubaï, la question de l’engagement des décideurs face à l’ampleur de la catastrophe qui nous guette se pose d’autant plus. Entre les déclarations sur l’aide humanitaire et l’aide d’urgence aux populations, la forte représentation des industries pétrolières, le contexte politique plus que troublé et un bilan de l’application des Accords de Paris qui s’annonce accablant, ces négociations annuelles suscitent l’espoir autant que la méfiance. Alors, des alternatives voient le jour. Le collectif Scientifiques en rébellion a ainsi organisé sa propre COP28 nationale, à Bordeaux, du 30 novembre au 3 décembre 2023, pour discuter, vulgariser, imaginer un futur qui se maintienne sous la barre des 2°C. Depuis le temps qu’ils agitent la sonnette d’alarme à leurs oreilles, les scientifiques n’ont « plus grand espoir » dans l’action des décideurs, explique Ariane Lambert-Mogiliansky. C’est donc aux citoyens qu’il faut s’adresser, en appeler « au pouvoir de la rue » afin d’agir collectivement pour changer un système et un rapport à notre planète qui nous mène dans le mur.
Oh… vous êtes toujours là ? Si vous avez aimé ce contenu, n’oubliez pas que Combat est un média 100% indépendant. Nous n’appartenons à aucun milliardaire et vous proposons un contenu dénué de publicité. Si vous souhaitez nous soutenir, n’hésitez pas à nous faire un don sur Tipeee. Chaque petit euro compte. Merci !
Image à la une : Le 18 octobre 2022, le groupe environnemental « Scientist Rebellion manifeste devant le Ministère des Transports à Berlin. ©AFP – Paul Zinken
