Silence, on tourne.

Du bruit. J’éteins les informations. Ma radio tait son crachat de flammes et de panique. Le silence se fait, et je songe à ce que je viens d’entendre sans toutefois pouvoir démêler une seule idée claire. De cette période troublée par la maladie, je me souviendrai sûrement pendant très longtemps de ce grand flot ininterrompu de préconisations, d’interdictions, de préventions, de contradictions, de débats, de paroles. Ce que je retiendrai surtout, c’est le silence qui nous a tous étranglé dans ce grand vacarme de l’incertitude.

Le confinement fut à mes yeux un immense et morne silence humain. Plus de rire, plus de cri. Interdiction de sourire au vent, interdiction de sourire aux autres, interdiction de contester. Il y eut toutes ces mesures adoptées sans un mot : la facilitation de la 5G, les ZAD démantelées, les arrestations forcées. Il y eut les grandes incompréhensions laissées sans réponse : les stocks de masques vides, les couturières réquisitionnées bénévolement pour ce pays en guerre qui accorde toutefois une aide considérable aux marchés aéronautiques, le personnel hospitalier sans masque en papier et des commandes drastiques pour équiper les forces de l’ordre, une chloroquine inefficace pourtant utilisée pour soigner les députés et réquisitionnée par l’armée. Approuvez, approuvez, s’il vous plaît.

Le déconfinement fut plus terrible encore. Car, débâillonnés, les hommes restèrent silencieux. Certes, ils rirent à nouveau, mais d’un rire qui taisait le grand cri de révolte.

C’est de ce silence que sortent aujourd’hui mes mots, qui n’ont certes rien d’original mais que je pense bon de reformuler, une fois encore.

Il faudrait fermer yeux et oreilles, comme si rien n’avait eu lieu, pour ne plus ressentir la grande douleur de l’épreuve. Pour ne plus songer à cet affront à la vie et à la vanité humaine que sont la souffrance et la maladie incontrôlées. Pour trouver un réconfort illusoire, mais doux. Contre ce retour aux douceurs de poussières, quelques voix se sont élevées, reprises viralement par un refus du fameux « retour à la normale », cet anormal de notre temps. Mais, comme dans tout slogan, l’ellipse éclipse parfois la pensée. Reprenons, voulez-vous. Explicitons, parlons, discutons. La normalité est une de ces choses importantes que l’on oublie en effet souvent de questionner.


[La norme est l’état habituel, sans trouble, l’équilibre social; dans un pays, une situation pol., sociale] POL INTERIEURE. Synon. calme, paisible, tranquille. Loc. adj. En temps normal. En période non troublée.
CNRTL.


Cette définition politique semble bel et bien correspondre à la volonté étatique de retour à une période dite paisible où la maladie n’aurait plus de conséquences économiques d’abord, géopolitiques, et sanitaires. Dans ce retour à la normale, on prône donc le calme. Positivement, comme tranquillité. Négativement, comme musèlement. On décrit un temps qui autorise les départs en vacances et qui étouffe les troubles, politiques cette fois-ci, et les révoltes. Une harmonie dessinée, croquée, pour maintenir à flot une économie chérie, petite protégée de nos dirigeants, enfant adorée.

On me dira qu’il faut nourrir les familles. Il faut que l’argent arrive dans la bourse des parents, des grands-parents, dans la bouche des enfants. J’entends bien. Mais poursuivons, voulez-vous.


B. – Qui est conforme à la norme, ne présente pas d’anomalie, d’altération. ANAT., BIOL., MED. : [En parlant d’un être vivant, d’une partie du corps, d’un organe] Qui ne s’écarte pas du « type » normal, qui ne présente pas d’anomalie physique, qui est bien constitué, n’est pas altéré par la maladie. Synon. sain; anton. atteint, malade, monstrueux, morbide.
CNRTL.


Historiquement, littérairement, autant chez Machiavel que chez Rousseau, le corps sert de métaphore à la politique. Et en effet, le Sars-CoV-2 a largement impacté le corps politique, presque aussi durement que les corps des malades. Sans jeter de pierres, sans pointer du doigt, ne peut-on pas considérer le système politique entier comme un corps morbide soumis au diktat des lobbies et des intérêts financiers ? Un corps politique sain, comme dans tout système vivant, agit pour que ses pieds continuent de le porter, pour que ses mains continuent de jouer, pour que ses yeux continuent encore de s’émerveiller, et ce, le plus longtemps possible. Un corps politique sain ne brise pas l’humain au profit de l’économie. Un corps sain ne détruit ni le sol sur lequel il pose les pieds, ni l’air qu’il respire, ni l’eau qu’il boit. Il ne crève pas son cœur pour des chimères. Une tête – puisque c’est à elle que l’on associe nos dirigeants – est tenue pour malade lorsqu’elle se coupe les pieds, les mains et se crèvent les yeux. Quel qu’en soit la cause – les lobbies, les intérêts personnels, géopolitiques – le corps politique est atteint. Aucun retour à la normale ne semble alors possible, car une maladie bien plus terrible que celle que nous avons connu ces derniers mois a touché nos nations voilà maintenant quelques années.

Et pourtant, la normalité ne me paraît plus si inaccessible. Accepter de déconstruire notre système actuel, accepter de régresser économiquement, accepter de progresser socialement. La solution me semble humaine.


Qui est conforme à la norme, à l’état le plus fréquent, habituel ; qui est dépourvu de tout caractère exceptionnel.
CNRTL.


La norme me semble humaine. Elle est tissée de nos habitudes.

Déconfinée, j’ai été marcher pour expérimenter la liberté. J’ai été marcher dans les rues, au bord des lacs, au creux des herbes. J’ai été marcher au cœur de personnes souriantes sous leurs masques, toutes aussi heureuses les unes que les autres de retrouver leurs lieux, leurs gestes, leurs habitudes. Et j’ai marché le long d’ordures. Nos habitudes.

Il nous faut inventer une nouvelle normalité. Inventez, inventez.

Image à la Une © Nina Pelé pour Combat

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