Cancers pédiatriques : l’omerta française sur la santé environnementale

C’est une maladie qui ne fait pas souvent les gros titres. Pourtant, 500 enfants en France meurent chaque année d’un cancer, et ce nombre ne cesse d’augmenter. Il est la deuxième cause de décès infantile après les accidents. Malgré l’alerte des scientifiques et des associations, l’Etat persiste à nier les facteurs environnementaux. 

« Ce matin au petit-déjeuner, Alban m’a dit qu’il voulait faire un exposé sur le cancer pour l’école. Il voulait mon avis, alors je lui ai demandé comment il pourrait en parler, quels mots il utiliserait par exemple. Et là il se met à me parler de chimio, d’aplasie,  de bloc opératoire, de site, de ponction lombaire, de mielogramme… Il n’a que huit ans, ses préoccupations sont bien loin de celles d’un enfant de son âge ! »

Le jour où je rencontre Marie Thibaud, son fils Alban est en rémission depuis plus d’un an. Pourtant, son combat est loin d’être terminé. Cet univers du cancer, avec tout ce champ lexical qu’il implique, est toujours bien présent dans son quotidien. Alors qu’en Europe, les cancers pédiatriques augmentent chaque année de 1 à 2%, la mère de trois enfants lutte depuis quatre ans pour faire reconnaître les facteurs environnementaux des maladies chroniques.

 Sainte-Pazanne (Loire-Atlantique), le 2 avril. Avec 6 500 habitants, la commune recense deux fois plus de cancers pédiatriques que la moyenne.
La commune de Sainte-Pazanne en Loire-Atlantique est au coeur d’une affaire de cancers pédiatriques. Photo : Arnaud Dumontier pour Le Parisien.

L’affaire Sainte-Pazanne

Tout commence en 2015, dans la petite commune de Loire-Atlantique, lorsqu’un cancer est diagnostiqué à Alban. L’enfant vient de fêter son quatrième anniversaire. A ce moment-là, Marie entre dans un monde parallèle : « je ne pense pas qu’il existe pire. On est face à la mort en permanence, à la souffrance. A chaque seconde j’aurais tout donné pour pouvoir être à sa place. » Quelques mois plus tard, elle croise un autre enfant de la commune en salle d’attente, puis deux, puis trois, puis quatre… Cinq ans plus tard, pas moins de  23 enfants sont passés par un service d’oncologie pédiatrique (Nantes ou Angers), tous issus de l’agglomération de Sainte-Pazanne, tous atteints par un cancer. « Mon médecin avait plus de 60 ans à l’époque, et Alban a été son premier cas de cancer pédiatrique, rapporte Marie. Il n’avait jamais vu une telle situation dans toute sa carrière ! » Devant la multiplication des cas, elle s’inquiète. Très vite, elle alerte l’Agence Régionale de Santé (ARS) de Loire-Atlantique ainsi que Santé Publique France (SPF). En 2018, l’ARS et SPF livrent les premiers résultats de leur enquête et identifient quatre menaces, connues de la littérature scientifique, dans l’agglomération : la présence de benzène, d’hydrocarbures, de pesticides et de radon. Ils n’évaluent pas qu’il s’agisse de causes suffisamment probantes et ils clôturent l’enquête.

Un an plus tard, le jour de la rémission de son fils,  celui où Alban part au bloc opératoire pour se faire retirer son site, un de ses camarades de classe déclare une leucémie et part lui aussi au bloc mais pour s’en faire poser un. « Alban m’a dit « mais maman, ça sera qui le prochain? Qui va encore mourir, lui ou moi? » Comment vous voulez réagir face à ça ? ». Alors que le traitement de son enfant touche à sa fin, Marie va prendre les devants en créant le Collectif Stop aux Cancers de nos enfants (SCE) avec le soutien de nombreux parents, de plusieurs médecins, scientifiques et médias. Ils poussent les autorités à réouvrir l’enquête en mars 2019. Un questionnaire de 47 pages est soumis aux parents et des prélèvements sont effectués dans l’école ainsi qu’autour d’un ancien site industriel voisin. Suite à toutes les données apportées par le collectif SCE, l’ARS lance quelques prélèvements et analyses au sein de l’école.  Un nombre important de produits toxiques sont retrouvés: Parmi eux, le lindane (interdit pourtant depuis 21 ans), la dieldrine, (interdite depuis 27 ans) et la tétrachlorométhane (interdite depuis 34 ans.) Plus encore : le collectif découvre et s’inquiète qu’une ligne basse tension et quatre lignes hautes tensions circulent sous l’établissement scolaire. Or, les lignes hautes-tensions ont été décrétées comme cancérogènes par l’OMS en 2011. Selon l’organisation, elle doublerait les cas de leucémie. « A ce moment-là, on se dit ça y est, on a une preuve qu’il y a des facteurs environnementaux ! On va pouvoir avancer et  commencer à protéger les enfants.» Mais l’ARS estime que ces résultats ne sont pas probants pour identifier un cluster lié à des facteurs environnementaux et réfute l’idée de l’effet cocktail. SPF conclut en novembre 2019 à un « regroupement spatio-temporel sans cause commune identifiée. » et clôture définitivement l’enquête épidémiologique. Grâce à une collecte sur internet, le collectif a pu financer des analyses et des prélèvements notamment sur les cheveux d’une vingtaine d’enfants pour y tester la présence de 1.800 polluants organiques et 36 métaux toxiques. Les premiers résultats démontrent un taux anormalement élevé de pesticides, de perturbateurs endocriniens, et de métaux lourds.

Sainte-Pazanne. L'inquiétude avec trois nouveaux cas de cancers  pédiatriques - Nantes.maville.com
Marie Thibaud, à l’origine du collectif, Stop au Cancer de nos Enfants © PO/ Nicolas Aufauvre

« On ne peut rien dire, mais vous devez enquêter. »

Nouveau coup de théâtre : le 23 septembre 2020, suite au dernier comité de suivi, ayant eu lieu la veille, l’ARS révèle les derniers résultats d’analyses menées dans l’école en période hivernale et estivale. Ceux-ci ne sont pas rassurants. SPF annonce l’absence de cluster dans l’agglomération de Sainte-Pazanne, mettant ainsi fin à toute possibilité d’enquête environnementale. « Il va falloir vous résigner et accepter cette histoire de hasard » s’entend dire Marie Thibaud. Tout aurait pu s’arrêter là. Mais en réalité, l’enquête menée par l’ARS et SPF n’est pas si transparente. Alors que 23 cas de cancers pédiatriques sont comptés dans l’agglomération entre 2015 et 2020, SPF en retient… une dizaine. Ses chiffres n’ont en effet pris en compte que les années de 2005 à 2018 – alors que les cas ont commencé à déferler à partir de 2015- et ne représentent pas les enfants ayant déménagé entre temps, y compris s’ils avaient été diagnostiqués avant leur départ. Les jeunes de plus de 14 ans ont aussi été évincés du calcul. « C’est une aberration ! » s’exclame Mickaël Derangeon, scientifique proche du collectif et spécialiste des effets des pesticides sur la santé : « Si on se réfère à l’OMS, les cancers sont considérés comme pédiatriques jusqu’à l’âge de 19 ans. Il n’y avait donc aucune logique à ne garder que ceux de moins de 14 ans. » Dernier détail qui alerte les scientifiques et les parents : la modélisation cartographique choisie par SPF est hasardeuse. Sur la dizaine d’enfants retenus, les enquêteurs les ont répartis en anciens cantons, bien plus larges qu’en réalité. « On peut tout faire avec les chiffres, explique Mickaël Derangeon. Dans ce cas-là, cette division permet simplement de les étayer. Si nous retenons onze enfants divisés sur trois grands cantons, ça fait moins de quatre enfants par cantons. Et quatre enfants sur treize ans, si vous faites la division, ça donne un taux de 0.2 enfants par an. L’enquête environnementale n’est obligatoire que si le taux d’incidence dépasse 10. Avec cette division spatiale et temporelle, SPF dilue complètement les chiffres. En réalité, quatre enfants en cinq ans sur une petite zone, c’est énorme. C’est une moyenne sur 50 ans normalement ! » Prenons l’exemple de la commune de Saint-Mars-de-Coutais où l’on compte 4 enfants malades dont 1 décès en 5 ans. Si cela est « normal » cela signifie qu’à l’échelle nationale il y a plus de 15000 cancers par an et non 1750. A partir de là, soit le chiffre de 1750 est normal est dans ce cas la situation est extrêmement grave dans cette commune de 2700 habitants, soit dans cette commune tout est normal. Or dans ce cas, cela signifie que les chiffres officiels nationaux sont faux et qu’il y aurait dix fois plus de cancers pédiatriques en France que ce que les autorités déclarent. « Par comparaison avec le Covid on a arrêté à raison, l’ensemble de l’économie française pour le décès de 33000 adultes. 33000 c’est environ le nombre de cancers pédiatriques qu’il y aurait en 2 ans si les chiffres de cette commune sont normaux, et pour les enfants on ne fait rien ! » s’inquiète Michaël Derangeon.  Le scientifique se bat depuis le début aux côtés du collectif, argumentant sans cesse à l’encontre de ceux qui n’y voient qu’une bataille dans le vent « due à la tristesse des parents. » : « dire que nous n’avons pas d’éléments scientifiques est entièrement faux. Rien que ce qui se passe dans l’école, avec le radon et les lignes hautes tension, devrait alerter. On sait depuis plusieurs années que ces deux éléments doublent le risque de leucémie. L’ARS et SPF se moquent de nous. Au moment de son enquête, l’ARS nous dit que les pics des champs électromagnétiques au domicile des familles sont les plus forts. Quelques minutes  après, ils nous montrent les chiffres et les taux dans les familles étaient entre 0.002 micro tesla et 0.08 micro-tesla, alors qu’ils sont en moyenne de 0,24 micro tesla dans la cour de cette école ! »  Le scientifique pointe aussi du doigt le manque de neutralité dans les enquêtes menées. La dépollution du site de l’ancienne usine de traitement de bois, utilisant du lindane, située près de l’école, avait été menée à l’époque par la Direction régionale de l’Environnement, de l’Aménagement et du Logement (DREAL.) Or, c’est également la Dreal qui a été chargée de la levée de doute du site en 2017. « Ce n’est plus une enquête, seulement de l’autosatisfaction ! » s’exclame-t-il. Alors qu’elle affirmait que « tout allait bien » au sein de l’école, l’ARS a fermé une partie des classes à la rentrée. En cause : la présence de lindane dans les poussières.

En réalité, l’ARS elle-même tire la sonnette d’alarme… mais de manière officieuse. Pendant un comité de suivi, Mickaël Derangeon s’emporte. « Ils venaient de me dire qu’ils ne feraient rien alors que j’avais sous les yeux des chiffres effrayants, des taux de radon et d’uranium beaucoup trop hauts dans les cheveux des enfants. » A l’époque, le scientifique n’ose pas publier lui-même ces chiffres, par crainte d’affoler la population. A la fin de la réunion, un membre de l’ARS-DREAL-SPF s’approche discrètement et lui dit : « ça reste entre nous, mais ce qui se passe est très grave. Faites une copie et envoyez tout ça au préfet. C’est la seule chance pour que ça marche. » De son côté, Marie Thibaud confirme elle aussi avoir reçu des encouragements de l’ARS « en off » : « ça m’est arrivé plusieurs fois. Souvent après un rapport ou une réunion, on me rappelle en me disant « il faut absolument que vous poursuiviez l’enquête. Nous, on ne peut pas. »

« La maison brûle et on regarde ailleurs. »

Mickaël Derangeon vit à Saint-Mars-de-Coutais, à 6km de Sainte-Pazanne. Ses 2 filles ont suivi chacune un de leurs camarades dans le combat contre le cancer et ont appris le décès d’une troisième camarade. « Mon fils quant à lui a de « la chance », il n’a pas de connaissance direct de camarade atteint d’un cancer mais par contre il est atteint d’une microcéphalie. Aucune cause génétique n’a été identifiée, il s’agit le plus probablement d’un problème lié à l’environnement. Par exemple l’atrazine peut induire ce type de trouble d’après l’inserm. Malheureusement, j’ai aussi indiqué et demandé à plusieurs reprises lors des comités de suivi à l’ARS de quantifier les autres troubles du développement. En fonction des gènes de chacun, l’enfant développera un cancer ou bien un trouble de l’attention ou encore de l’autisme ou une microcéphalie,….. Les parents ne parlent pas de ces cas car cela est tabou. On ne crie pas devant tout le monde que notre enfant a des difficultés scolaires voire un QI plus faible. Les autorités ont ignoré cette alerte comme si rien n’existait. Pourtant mon garçon, je le sais, n’est pas un cas isolé dans nos communes. » Pour lui, le problème vient de bien plus haut. « Et ça ne concerne pas que les cancers pédiatriques, explique-t-il. Les cancers du sein sont eux aussi de plus en plus concernés par les facteurs environnementaux. » Il ajoute « ce qui est important en France, c’est l’économie. On ne fait rien parce qu’on est sûrs qu’on va développer de bons médicaments et que ça va tout arranger. A Lubrizol on leur a même dit d’ouvrir les fenêtres et de ventiler ! Ils y ont fait des enquêtes sur déclaration et on s’étonnera après qu’il y ait des clusters d’enfants sans bras ou des cancers pédiatriques ! »

Du côté du Parlement, certains députés ont pris le problème à bras le corps. Sandrine Josso, élue députée de la Loire-Atlantique en 2017, s’est d’ailleurs présentée dans cet objectif. Diététicienne et nutritionniste, elle se porte candidate pour un point précis : l’objectif n°4 du programme d’Emmanuel Macron qui portait sur la santé environnementale. Mère d’un enfant atteint d’un cancer, la députée fait partie du groupe santé-environnement au sein duquel elle organise des tables rondes avec des experts, des collectivités et des associations. En 2017, elle se constitue comme lanceuse d’alerte au Parlement. Le 8 septembre dernier, elle devient rapporteure d’une Commission d’enquête sur l’évaluation des politiques publiques de santé environnementale suite à sa proposition de résolution. « Il y a un vrai besoin de transparence » explique-t-elle, « on sait que 100 millions d’euros sont déployés pour le cancer. Mais quelle part va à la recherche ? Quelle part va à la prévention ? A la communication ? » Sandrine Josso considère également que les élus n’ont pas les moyens de mettre une vraie politique de santé environnementale en place dans leurs territoires. « Nous ne sommes pas formés à une culture de l’environnement » regrette-t-elle. « Il y a énormément de progrès à faire à ce niveau-là. Il faudrait créer un office national de la santé environnementale, un registre régulièrement mis à jour… Il n’y a même pas de coopérative autour de ces problématiques  à l’heure actuelle ! Alors soit on continue de dysfonctionner comme ça, soit on se rend compte qu’il y a un problème et on prend des mesures efficaces. Il faudrait avoir un opérateur dans tous les territoires, un préventif mais aussi qui soit présent en temps de crise. » Dans le cadre de la Commission d’enquête, la députée vient d’annoncer l’audition de YARA France le 19 novembre 2020. Le collectif SCE, via la présence de Marie Thibaud, sera auditionné également ce même jour.

En janvier dernier, Sandrine Josso organisait une table ronde autour de la santé environnementale qu’elle considère comme « la priorité du XXIème siècle. » A cette table est présent André Cicolella. Le toxicologue, cofondateur de l’Agence française de sécurité sanitaire de l’environnement (actuelle AFSSET) et président de l’association Réseau Environnement Santé (RES), étudie depuis des années la relation entre environnement et cancer. La RES est notamment à l’origine de l’interdiction du bisphénol A dans les biberons. « La maison brûle mais on regarde ailleurs » dit-il. « Pourtant, le sujet est abordé depuis 2006 par l’OMS. »  Celui qui considère la santé environnementale comme la « quatrième crise écologique » estime qu’il n’y a « aucune prise en compte au niveau le plus élevé :  la santé environnementale fait partie des priorités des questions écologiques, sanitaires et sociales. Il ne faut pas séparer la crise climatique du reste ! Par exemple les perturbateurs endocriniens, c’est un point majeur sur la santé. Et dans notre phase de transition écologique on ne met pas du tout ça en avant pour le moment. On est quand même à une époque où plus le PIB augmente, plus les gens sont malades ! » Lors de son intervention pendant la Commission d’enquête demandée par Sandrine Josso, André Cicolella se fait couper son micro à plusieurs reprises. Sur la liste d’intervenants dressée par la députée, seulement quatre d’entre eux avaient d’ailleurs été retenus. « On intervient avec des chercheurs, des élus, des médecins ; mais ça n’aboutit pas sur grand-chose. On nous demande de ne pas employer les grands mots comme « pandémie », parce que ça ferait peur aux gens. Mais à côté on ne fait rien pour améliorer la situation. Ça fait plus de 40 ans que je travaille là-dessus, qu’on a commencé à identifier ces problèmes. On ne peut pas s’en tirer comme ça. Entre 2500 et 3000 jeunes ont un cancer chaque année. Notre traitement est très médiocre. Quand on pense aux enfants qui cette année ont une leucémie et que seule la moitié s’en tirera vivante, que l’autre en sera marquée à vie, on est censé faire bouger les lignes. Pour améliorer les soins, il est essentiel de s’attaquer aux causes environnementales. »

Le toxicologue André CIcolella. Photo : DR

Les lobbies en question

Qu’il s’agisse du débat sur les pesticides ou les champs électromagnétiques, Mickaël Derangeon estime qu’il y a « une ridiculisation des scientifiques » : « c’est la même chose que le débat sur les cigarettes dans les années 1980. A partir du moment où on prouve que des éléments sont cancérogènes, il faut nous donner les moyens de booster la recherche, pas faire comme s’il n’y avait rien ! On peut démontrer qu’il y a des facteurs de risque et transformer cette tragédie humaine en évolution.» André Cicolella confirme : « cette manie de dire que les travaux scientifiques ne sont pas assez avancés, c’est une argutie. Tous les articles scientifiques disent le contraire, et il y en a une bonne poignée, très sérieux ! Du côté de la politique, il y a une manque de volonté de réformer le système. On observe mais on n’agit pas parce que cela demanderait trop de modifications en termes de politique publique, sanitaire, environnementale… C’est l’unique raison à mes yeux ! »

Prenons l’exemple des champs électro-magnétique, moins médiatisé que l’effet des pesticides et pourtant pointé du doigt depuis neuf ans par l’OMS. Il y a quelques semaines, la journaliste Nathalie Barbe a diffusé un documentaire montrant leur effet dévastateur sur les animaux et les agriculteurs. Les études se multiplient depuis vingt ans. Pour n’en citer que quelques-uns : des travaux de grande ampleur ont notamment été réalisés en Suède par l’Institut de Médecine de l’Environnement et l’Institut National de la Médecine au Travail. En France le Centre de recherche et d’informations indépendantes sur les rayonnements électromagnétiques (Criirem) produit régulièrement des travaux sur le sujet. Denis Henshaw, professeur à Bristol, met la priorité de ses recherches sur les causes environnementales des leucémies infantiles. A Sainte-Pazanne, les pics prouvent que les corps des enfants ne s’habituent pas aux champs électromagnétiques. « Si on retire les lignes, ça fait jurisprudence » souligne Marie. « C’est dangereux pour l’économie de l’électricité. » En 2014, la députée verte Laurence Abeille propose une loi dans le but de limiter la puissance des antennes relais et réglementer l’usage du wifi dans toutes les structures accueillant des jeunes enfants. Mais la proposition est reportée sans même être examinée. A l’époque,  Le Dr André Aurengo avait critiqué « une initiative fondée sur un flou scientifique et réglementaire (…) de nature à renforcer artificiellement chez nos concitoyens un sentiment de défiance injustifié. » Or, celui qui est aujourd’hui chef du service de médecine nucléaire à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière faisait auparavant partie du conseil scientifique de Bouygues Telecom et de l’Association français des opérateurs mobiles (Afom). Un peu plus tard, alors que Laurence Abeille parvient à faire discuter sa proposition, la députée Laure de la Raudière, ancienne directrice de France Telecom d’Eure-et-Loir, admettra avoir repris des amendements rédigés à son attention par les opérateurs eux-mêmes.

Le 30 janvier 2020, la députée Sandrine Josso a organisé une table ronde sur la sant environnementale. Photo : RES

Quel horizon pour la santé environnementale ?

La non prise en compte des facteurs environnementaux dans le cadre des maladies chroniques n’est pas nouvelle. À la fin de l’année 1999, un excès de cas de cancers est repéré au sein de l’école maternelle Franklin Roosevelt de Vincennes, construite sur le site de l’ancienne usine chimique Kodak où étaient fabriqués supports et émulsions photographiques. Parallèlement à l’enquête de la DDASS, le toxicologue Henri Pézera mène des prélèvements de sol et d’air. Alors que l’’étude environnementale met en évidence une pollution de la nappe phréatique sous-jacente par des solvants cancérigènes (benzène, trichloréthylène, chlorure de vinyle), l’école maternelle rouvre en mai 2004, sur son ancien site, après d’importants travaux de bétonnage, sans dépollution. A cette occasion, André Cicolella et la journaliste Dorothée Benoit-Browaeys publient le livre Alertes Santé. Vingt ans plus tard, la sonnette d’alarme continue de retentir. Sainte-Pazanne est en effet loin d’être un cas isolé. En 2019, une dizaine de cas d’enfants atteints de cancers du sang avaient été répertoriés en Seine-Maritime (soit un taux cent fois supérieurs au nombre de cas attendus). La même année, dix enfants entre 6 mois et 13 ans avaient un cancer dans des communes limitrophes du Haut-Jura.

Le 8 septembre dernier, le rapport sur les 1000 premiers jours de l’enfant par Boris Cyrulnik ne consacre que deux courts paragraphes à la santé environnementale. « Une grossièreté » pour André Cicolella. « Barbara Demeneix a fourni énormément de références à ce sujet. Et elle n’est même pas citée ! Il faut développer les registres de maladie, créer un organisme dédié à la santé environnementale. Quelque chose sur la durée. Avec une vraie conscience politique derrière, pas seulement de vagues interrogations ! » Pour lui, la prise de conscience politique est de plus en plus urgente. Toute une recherche est à construire : « On est fichus d’envoyer des gens sur Mars alors qu’on n’est pas capables de s’occuper d’une pandémie de maladies chroniques ! Et alors qu’on ne cesse de tourner autour de la transition écologique, on n’arrive toujours pas à faire le lien entre santé et environnement ! » s’emporte-t-il. Le toxicologue estime que la santé environnementale doit remettre en question toute notre vision du progrès. « On innove dans la technologie sans en évaluer les dangers. Depuis des décennies on contamine l’écosystème, ce qui crée en plus des maladies chroniques. Notre alimentation est hyper transformée. C’est ça, notre progrès ? Aujourd’hui il faudrait surtout revenir à un mode de vie sain, l’agroécologie étant le premier exemple. Est-ce que vraiment on était obligés de passer par la case des pesticides de synthèse ? Il y a quelques années on disait que ça allait nourrir les gens, qu’on allait enrayer la faim dans le monde. On en est où aujourd’hui ? Evidemment, le progrès technologique n’est pas que négatif. Mais dans ce cas-là, si. Prenons encore l’exemple des OGM. Le radium. Les publicités qui mettent en avant des produits radioactifs. C’était une erreur ! C’est du pseudo progressisme ! Est-ce qu’on s’arrête parfois pour se demander quel a été le revers de la médaille du progrès ? On n’est plus au XIXè ! Là oui, on pouvait dire qu’ils ne savaient pas qu’ils fabriquaient l’anthropocène. Mais aujourd’hui ? (…) La question est : quel est le vrai progrès ? Que voulons-nous comme indicateur du développement humain ? Ce n’est pas l’amoncellement des produits de consommation. On a largement dépassé le niveau des besoins matériels nécessaires. »

La conscience citoyenne en revanche se renforce, comme le remarque lui-même le toxicologue. De nombreuses associations ont vu le jour ces vingt dernières années, demandant une politique de prévention sanitaire, plus de fonds pour la recherche et une vraie transparence sur la santé environnementale. Au sein du collectif SCE, Mickaël Derangeon et Marie Thibaud se battent pour créer un Observatoire de la pollution constitué de scientifiques indépendant « par la porte ou par la fenêtre ». « C’est impensable qu’on ait pas cette structure au niveau national, souligne le scientifique. C’est uniquement du bon sens. Avec cet observatoire on pourrait suivre la population et éliminer en amont les causes de maladies chroniques. Et évidemment arrêter les pesticides… Il faut quatre ans pour que les néonicotinoïdes arrêtent de faire effet sur les abeilles. C’est pareil pour les humains. Et là, on les autorise à nouveau alors qu’ils n’étaient interdits que depuis deux ans ! » Adjoint à l’environnement de sa commune depuis peu, il souhaite mettre en place de vraies formations à destination des populations et des professionnels. Un projet que soutient également la députée Sandrine Josso qui estime que « si les citoyens sont de plus en plus sensibilisés à la cause environnementale, il faut encore avancer, expliquer. »

Le développement d’une vraie politique de santé environnementale permettrait de prévenir un nombre important de maladies chroniques, y compris les cancers du sein, mis à l’honneur ce mois-ci. Pour André Cicolella, qui rappelle que 13 000 femmes y ont succombé l’an dernier, « le cancer du sein est un féminicide qu’on pourrait éviter. » Comme Sandrine Josso, qui, « combattante », croit profondément « en l’idée du colibri », le toxicologue prévient : « la prise de conscience sociétale n’avancera pas sans débouché politique. La résilience citoyenne doit trouver un terreau favorable. » L’enjeu aujourd’hui est donc bien politique.

Pour aller plus loin :

André Cicolella, et Dorothée Benoit Browaeys, Alertes santé, Paris, Fayard, 2005, 421 p

-André Cicolella, Cancer du sein. En finir avec l’épidémie. Les Petits Matins, 2016, 117 p

-Barbara Demeneix, Cocktail toxique, Odile Jacob, 2017, 304 p

Denis L.Henshaw. and R. J. Reiter, Do magnetic fields cause increased risk of childhood leukaemia via melatonin disruption? Bioelectromagnetics Supplement 7, 2005

-Denis L. Henshaw, What are the chief purported environmental and lifestyle causes of cancer in children and young people ? 18th and 19th September 2017 (video)

Norman RE1, , Ryan A, Grant K, Sitas F, Scott JG. Environmental contributions to childhood cancers. J Environ Immunol Toxicol 2014

« Cancers : l’incroyable aveuglement sur une hausse vertigineuse ». Reporterre, 14 septembre 2020

Le site Cancer-Environnement

Le site Réseau-Environnement-Santé (RES)

Charlotte Meyer

DR

Un commentaire

  1. lessinescyclismeonweb

    Très utile d’en parler. Nos proches ont eu un enfant malade, très malade et opéré. Il s’en est sorti après de longs, de très longs mois. 7 ans. Aujourd’hui, le bonheur d’être passé outre mais qui en parlait ? Un peu comme si personne n’osait approcher les parents, en parler à l’école et mieux en parler dans les hôpitaux. Des procédures auxquelles doit s’astreindre tout l’entourage et juste se taire. Les scientifiques savent tout … . Très bel article inspirant. Un débat même en Belgique serait nécessaire. Même si plusieurs hôpitaux comme « Reine FABIOLA » sont hypers performants. Mais insuffisants à l’échelle du pays. Et ce n’est pas avec le COVID que cela va s’arranger. La priorité est souvent ailleurs. D’ailleurs, la question est : « POURQUOI AUTANT D’ENFANTS ATTEINTS DE CANCERS ? ». Air, eau, alimentation, objets de la vie courante, … . Il y a à faire !!!

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