Pourquoi sommes-nous fasciné·e·s par les faits divers ?

Elles étaient d’abord de simples rumeurs d’une rue à l’autre, puis des encadrés de plus en plus suivis dans la presse locale. Aujourd’hui, les affaires de meurtre sont devenues un genre à part et extrêmement populaire jusque sur nos écrans de télévision. Pourquoi cette fascination?

Si j’écris le nom de Xavier Dupont de Ligonnès, Nordahl Lelandais ou Michel Fourniret, il y a de fortes chances que cela vous dise quelque chose, parce que vous en avez entendu parler dans les médias. Les faits divers peuvent vous répugner ou vous captiver, toujours est-il que vous avez probablement une idée définie sur la question. Aujourd’hui, aventurons-nous, si vous le voulez bien, dans les mécanismes de la fascination pour les affaires criminelles : comment expliquer notre intérêt pour tout ce qui a trait aux faits divers ? Autrement dit, pourquoi Ted Bundy a-t-il fait l’objet d’une série documentaire sur la plateforme Netflix ?

Une fascination qui vient de loin

Le phénomène est loin d’être récent : dans les années 1880 déjà, le cas Henri Pranzini, aussi appelé le triple meurtre de la rue Montaigne, fait la une des journaux pendant plus d’un mois. Le 17 mars 1887, Claudine-Marie Regnault, sa femme de chambre Annette Grémeret et la fille de cette dernière, Marie-Louise, seulement âgée de neuf ans, sont retrouvées avec la gorge tranchée. La population se passionne pour l’affaire, largement encouragée par la presse qui n’hésite pas à se battre pour obtenir la moindre information, quitte à piétiner la scène de crime ou à mener sa propre enquête. C’est à la fin du XIXe siècle que l’on découvre les actes atroces de Jack l’Eventreur perpétrés sur des prostituées, bien que l’identité du tueur n’ait jamais pu être affirmée avec certitude.

L’un des tournants concernant l’attrait pour les faits divers intervient à la fin des années 1970, avec l’apparition du terme “serial killer”, traduit en français par “tueur en série”. C’est dans la bouche de l’agent du FBI Robert Ressler que le terme se répand, lors du procès très suivi du tueur en série Ted Bundy. Dès lors, l’opinion publique réalise qu’il n’y a pas seulement des personnes qui tuent pour des motifs crapuleux ou pour une conception biaisée de l’amour, – que l’on désigne sous l’appellation “crime passionnel”, à laquelle je ne souscris pas – mais aussi sans connaître la victime, par pulsion meurtrière. On peut donc vous tuer, simplement parce que vous êtes une femme blonde dans la trentaine ?

Ted Bundy tapes resurface in new Netflix Original ...

Des raisons multiples

Comme première raison possible de cet intérêt pour ce que nos ami·e·s du Québec appellent le “true crime” (comprendre “histoires criminelles réelles”), donc, une forme d’inquiétude sourde : nous aussi, nous pourrions croiser la route d’une personne malveillante sans rien en savoir. Après tout, bien des criminels ont œuvré sans que personne ne s’en aperçoive, pas même les voisins … Natascha Kampusch n’était-elle pas séquestrée à quelques mètres de sa propre mère ? Contrairement aux séries policières ou horrifiques, les faits divers concernent le parcours de personnes réelles, de la vraie vie. Il suffit finalement de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment, pour que notre vie se termine plus rapidement que prévu. 

Ensuite, une grande curiosité pour la psychologie de ceux et celles qui sont supposément nos semblables, mais qui peuvent se rendre coupables des pires atrocités. Qu’est-ce qui nous différencie ? Sont-ils une espèce à part, ou bel et bien des êtres humains comme nous ? Ce sont parfois des personnes très bien intégrées dans leur environnement social, avec une vie bien rangée, des enfants, un travail, etc. De plus, les pathologies mentales ne suffisent pas à justifier le passage à l’acte : l’immense majorité des personnes malades ne deviennent pas pour autant des meurtrier·e·s.

Pour expliquer cela, on peut aussi noter un certain intérêt pour le mystère. Il n’y a bien que le si célèbre Colombo pour nous dévoiler le déroulement du meurtre avant le début de l’enquête : dans la plupart des récits de faits divers, le·a spectateur·ice est amené·e à échaffauder ses propres théories avant de connaître la manière dont se sont déroulés les faits. De même, les crimes non résolus sont l’occasion de se prendre pour un·e détective, et de chercher à savoir qui, parmi les suspects, pourrait être coupable.

Enfin, je ne peux m’empêcher de penser qu’une partie de nous (consciente ou non) se trouve intriguée par ces êtres qui ont cédé à leurs pulsions meurtrières. Comme un papillon attiré par une flamme, nous voulons en savoir plus sur les raisons qui ont poussé tel ou tel criminel à transgresser l’interdit le plus important de nos sociétés humaines. Sans excuser les actes, bien sûr, nous cherchons à effleurer du bout des doigts leur perception du monde, et les raisons qui ont poussé une telle cruauté à se déclencher. 

Une curiosité morbide?

Posons maintenant, si vous le voulez bien, l’une des questions les plus épineuses : est-ce malsain de se passionner pour les faits divers ? Rappelons que ce sont des crimes qui ont réellement eu lieu, la personne défunte ne se relève pas lorsque l’on a éteint la caméra, et des familles ont été tragiquement détruites par la perte d’un être aimé. Pour autant, je ne pense pas qu’il soit malsain de s’intéresser à la psychologie des tueurs, ou même de faire en sorte qu’une histoire de tueur en série soit connue du grand public. Cela aboutit parfois à des dérives et tourne à une forme de curiosité morbide, avec par exemple les collectionneurs de memorabiliae, autrement dit des lettres, dessins, objets ayant appartenu à des tueurs en série, mais ces collections sont aussi macabres que rares. Parfois, les appels à témoin relayés par les émissions de faits divers (comme l’émission Perdu de vue, de Jacques Pradel et Jean-Marie Perthuis) mènent d’ailleurs à des avancées du côté de l’enquête.

Comment conclure cet article sans faire preuve de manichéisme ? Nous sommes, la plupart du temps, attiré·e·s par les faits divers parce qu’ils attisent notre curiosité et notre besoin de savoir, et non parce que nous sommes des criminel·le·s en puissance, loin de là. Cependant, il est important de ne pas glorifier les tueurs en série, et de conserver à l’esprit que les affaires criminelles en question ont eu des victimes bien réelles pour ne pas en venir à considérer les histoires de true crime comme un produit de fiction.

Par Marion Muller

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