La population russe entre le marteau et l’enclume 

Écrasés par un régime à la puissance démesurée d’un côté et la russophobie éclatante qui est désormais un gageur à l’Ouest de l’autre, les Russes sont les grands oubliés du conflit qui ravage l’Ukraine. Les Russes et les Ukrainiens partagent non seulement des liens historiques mais aussi familiaux : nombre d’entre eux ont vu leurs proches périr dans la guerre. Pourtant, ils sont tenus responsables des faits et gestes du Kremlin, au point que le harcèlement sur les réseaux sociaux est désormais devenu leur quotidien. Enquête auprès de ces Russes que l’Occident ignore.

Des liens historiques, une guerre fratricide

La Russie a été l’actrice principale de nombreux conflits depuis l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine. Mais les deux guerres de Tchétchénie, de Géorgie ou de Crimée, aussi meurtrières qu’elles aient été, n’ont pas rencontré une opposition aussi véhémente en Russie. Ni en Occident d’ailleurs, n’en déplaise aux parvenus de la défense de la cause ukrainienne. Les manifestations se sont succédées dans le pays depuis la déclaration de l’ « opération spéciale » russe en Ukraine : début avril, OVD-Info, un média russe indépendant spécialisé dans la défense des droits de l’homme, a annoncé que près de 15000 personnes ont été arrêtées en Russie depuis le début du conflit.

Kiev. Changement de garde au Kremlin, Petr Kampanin (@saint_piter), 3 mars 2022

Les Russes partagent pour la plupart des liens ténus avec les Ukrainiens comme l’explique Smirnov* jeune étudiant : « J’ai vécu près de l’Ukraine pendant 17 ans, de nombreux amis ont des parents qui y vivent et mes arrière-grands-mères ont des noms de famille ukrainiens. Ma région du sud de la Russie partage beaucoup avec la culture ukrainienne, donc pour moi cette guerre est fratricide ». L’Ukraine, singulière tant par son histoire que par sa langue, est particulièrement importante pour les Russes, d’où l’engagement d’une société civile pourtant réputée pour son flegmatisme. Mais cela est toujours insuffisant pour réellement changer les choses en Russie, ce que regrette Smirnov, amer de constater que les protestants se retrouvent esseulés et peu soutenus : « Je ressens de la colère contre notre gouvernement, du ressentiment envers les citoyens indifférents du pays et le fait que nous ne puissions en aucun cas unir. Toutes ces histoires sur la russophobie, sur le fait que la protestation russe est impossible – tout cela sépare une variété de personnes qui, à mon avis, devraient s’unir pour vaincre l’ennemi principal. Et l’ennemi principal, c’est nous, nos familles, notre économie et totalement dangereux, le criminel de guerre assis dans un bunker au sein de notre pays et contrôle un appareil de porcs sans scrupules et corrompus. »

Une société civile en première ligne

Photographie de @saint_piter, publication de @zosya, Instagram, 24 mars 2022

 « Cette photo a été prise par un passant compatissant par hasard. Elle décrit parfaitement toute la situation.

À ce moment-là, je retenais mes larmes et une crise de panique. Je voulais crier de douleur et de colère. Mais c’était impossible de crier. Ni de pleurer. Je ne pouvais pas non plus, en principe, parler. Penser et ressentir étaient encore possibles.

Je vis dans un pays où je dois demander à un passant avec un appareil photo s’il est policier. Dans un pays où je redoute la question du pourquoi je pleure de la part des personnes en arrière-plan. Dans un pays où il est devenu dangereux de répondre à cette question.

« Ils sont confrontés au fait que ce sont des êtres humains en proie à l’horreur et sont surpris que les autres ne comprennent pas que l’histoire entre dans les rouages sanglants. Pour eux, c’est évident » »

L’appareil d’État russe fonctionne en effet à plein régime pour faire taire toute contestation, soit elle physique ou virtuelle. Le 24 février, Roskomnadzor, l’agence russe chargée de la règlementation, de la surveillance d’Internet et des réseaux sociaux, a publié un communiqué avertissant les médias de masse qu’ils devaient éviter de diffuser des informations « non vérifiées » ou « fausses ». Et que seules les informations provenant de sources officielles pouvaient être utilisées lors de reportages sur l’« opération spéciale » en Ukraine, à savoir les médias d’Etat. L’agence a ajouté que toutes les « fausses » informations seraient immédiatement bloquées, et que la diffusion de « fausses nouvelles »  serait punie par des amendes allant jusqu’à 5 millions de roubles, une fortune en Russie.

« En Occident, les conférences sur Dostoïevski sont refusées. Nous continuons d’admirer les héros de Mark Twain. La culture ne s’annule pas. », affiche placardée à Moscou diffusée surV Kontakte (réseau social russe)

Marina Ovsyannikova, une rédactrice et journaliste au sein de la chaîne d’Etat Rossiya 1, a directement fait les frais de la répression amorcée en Russie. Arrêtée après avoir surgi sur le plateau en tenant une pancarte de protestation, elle disparaît pendant près d’une journée avant de réapparaître, à la suite d’une mobilisation exceptionnelle des chancelleries diplomatiques occidentales en sa faveur : Emmanuel Macron lui a même personnellement offert une protection consulaire. Sous pression, la justice russe utilisera une pirouette juridique pour la condamner à une amende de 30 000 roubles (215 €), une peine relativement légère pour un acte de protestation pour lequel près de 15 ans de prison sont normalement encourus en Russie.

« Arrêtez la guerre, ne croyez pas la propagande, ici on vous ment », journal télévisé de Rossiya 1, 14 mars 2022

Désormais, seule la propagande d’État, qui mise sur la victimisation de la Russie face à un Occident maléfique, a cours dans le pays. Une propagande si bien huilée que les Russes en viennent à craindre de s’exprimer comme l’explique Smirnov : « Oui, les Russes ne résistent vraiment pas assez à Vladimir Poutine. Mais pour comprendre pourquoi cela se produit, il faut vivre en Russie. Nous vivons dans un état répressif où le prix de la vie et de la liberté est très bas. Les gens ne vivent pas, ils survivent. Il existe une couche de protestation de la population que dans les grandes villes. Et il est difficile d’aller manifester là-bas, car beaucoup sont menacés de licenciements et de sanctions, et chacun se sent simplement désespéré, encore une fois, parce qu’il n’y a pas d’unité. Nous n’avons pas de chef de l’opposition, et ceux qui le sont se querellent. ».

En Russie, les gens ne vivent pas, ils survivent.

Ce même aspect de survie est apparu en filigrane durant la pandémie en Russie avec des taux de vaccination qui sont restés très bas parmi les catégories populaires et les personnes âgées : « J’ajouterai que la même perspective de survie, et non de vie, a été reflétée par la situation avec le Covid. Si, en Europe, les gens pensaient à s’ils devaient se faire vacciner ou non pour des raisons personnelles, à savoir si le vaccin les protégera ou non (« je ne connais pas ses effets »), notre peuple n’a tout simplement même pas pensé à la vaccination, car ce n’est pas du tout un problème urgent.»

Des réactions des gouvernements occidentaux déconnectées des réalités du terrain

 Dans le même temps, la réaction des pays occidentaux a donné d’autant plus de matière au Kremlin dans sa machine à propagande. En lieu et place de sanctions politiques fermes, les capitales européennes et américaines ont choisi des sanctions économiques si dévastatrices pour les Russes les plus pauvres qu’elles les ont braqué non pas contre le régime mais bien contre « l’Occident ». Cette erreur de calcul est bien résumée par Chubina*: « Les sanctions occidentales ne sont pas tout à fait dirigées dans la bonne direction. Elles sont dans la plupart des cas tournées contre le peuple, et non contre l’élite dirigeante. Les pays occidentaux pensent qu’en influençant le peuple, ils influenceront également l’élite dirigeante, comme c’est la coutume dans les sociétés démocratiques normales. MAIS EN RUSSIE, ÇA NE MARCHE PAS COMME ÇA. Pour avoir une prise sur la situation, bloquez les comptes étrangers des oligarques, gelez leurs biens à l’étranger, déportez les enfants des oligarques et des fonctionnaires vers la Russie, mais ne fermez pas les Nike, Adidas, etc… »

McDonalds. Petr Kampanin (@saint_piter), série de photos « Illusions Perdues ». 13 mars 2022

Le départ successif de toutes les grandes entreprises privées étrangères, de Netflix en passant par Mastercard, a plongé le pays et ses habitants dans un blackout digital et social. Coupés du monde, les Russes n’ont désormais que trois choix : fuir le pays, vivre en autarcie ou utiliser différents services dans l’illégalité. Une injustice pour de nombreuses Russes, dont Chubina, qui doivent non seulement grandir dans un État qui les réprime mais également en se sachant ostracisés par le reste du monde : « Je considère comme justes les sanctions qui visent l’élite, les escrocs et les voleurs. Des sanctions qui visent les gens ordinaires, c’est-à-dire la fermeture de nombreuses plateformes pour gagner de l’argent, etc. Je ne pense pas que ce soit juste. De nombreuses personnes honnêtes, artistes, etc., ont perdu ces plateformes ou ne peuvent pas retirer d’argent. De nombreuses grandes entreprises quittent la Russie, certaines par idéologie, et d’autres parce qu’elles pensent qu’elles seront fermée. Pour ce cas-ci, je suis neutre. Mais il est très triste qu’à cause de cela, beaucoup perdent leur emploi. Respect aux entreprises qui ont conservé les salaires des employés pendant la suspension des activités en Russie. »

Innocence. Petr Kampanin (@saint_piter), série de photos « Illusions Perdues ». 13 mars 2022

Alors que la France et certaines de ses entreprises, telles que Total Energies, s’accrochent comme elles le peuvent à l’épave russe, les Etats-Unis font pression sur toutes leurs entreprises afin qu’elles quittent le territoire russe. Un tel dévouement à la cause ukrainienne de la part des Américains est considéré par certains, comme Eliseeva*, la cinquantaine, comme une manœuvre géopolitique calculée : « Ce qui se passe en Ukraine est un enfer et même le président de l’Ukraine, un homme bon, et non un politicien, n’a pas pu empêcher cela. Regardez la situation sous différents angles ! De Russie, d’Ukraine, d’habitants et d’hommes politiques de Russie et d’Ukraine. Il n’y aura pas de gagnants et de perdants, tout le monde ici est concerné ! Y compris l’Europe et la Russie et oui, l’Ukraine en premier lieu. Réfléchissez à la raison pour laquelle cette situation a été autorisée et à qui en profite ? Pensez-vous que cela profite à la Russie simplement parce que Poutine est un vieux grand-père fou ? Et qui d’autre pourrait en profiter ? »

Ce qui se passe en Ukraine est un enfer.

Russophobie, ignorance ? La montée en puissance du racisme ordinaire

Force est de constater que la situation profite au Kremlin autant qu’elle dessert les Russes. Les influenceurs russes, voire des personnes privées, reçoivent désormais des messages d’inconnus les culpabilisant de la situation actuelle. Eliseeva* insiste sur la dimension russophobe de ce nouvel élan de solidarité de l’Occident envers l’Ukraine : « Comment appelleriez-vous le fait que les personnes avec des passeports russes ne puissent pas vendre de parfums dans les galeries Lafayette ? Quels sont les effets de cette xénophobie ? Acceptez l’idée que Poutine est bel et bien élu par la majorité : faut-il donc tuer tous les Russes ? La haine est un sentiment trop fort, d’où vient-elle ? Au cours des 20 dernières années, l’Amérique a bombardé 20 pays. Est-ce que chaque Américain est responsable de ces morts ? Je suis contre la violence. Envers les Ukrainiens et envers les Russes. Et personne ne me convaincra qu' »un bon Russe est un Russe mort » – c’est normal. ».

Plus conciliant, Smirnov voit plutôt les critiques adressées aux Russes comme un appel à s’unir contre le pouvoir en place, au-delà d’un sentiment de culpabilité individuel qui n’a pas d’intérêt concret : « Comme quelqu’un l’a récemment tweeté, la culpabilité est une excuse pour dire que lorsqu’il y a eu une guerre en Ukraine, qu’est-ce que j’ai fait ? Je me sentais coupable, je pleurais pour tout le monde. » Reconnaissant l’esprit critique qui fait la réputation de la France en Russie, Eliseeva appelle à plus de dialogue et de compréhension de la part des Français : « Les Français sont des gens très attentionnés et intelligents, je suis sûr que la pensée critique est votre point fort, alors que se passe-t-il ? Rien ne justifie la violence, mais un tel phénomène existe malheureusement. Proposez-vous de multiplier cette violence ou de l’arrêter ? Êtes-vous sûr qu’humilier les Russes ou fermer certains magasins en Russie y contribuera ? ».

Jeunesse. Petr Kampanin (@saint_piter), série de photos, 8-12 avril 2022.

Un point de vue qui n’est pas partagé par Smirnov, qui souhaite que les Russes dépassent la vision binaire Occident-Russie pour se concentrer sur le plus important : la résistance au Kremlin : « L’idée que je voudrais transmettre non seulement aux Français, mais aussi à de nombreux Russes. Ne faites pas attention à la russophobie. Ce n’est pas le problème principal maintenant. Les imbéciles et les personnes dirigées seront toujours et partout. Il y a des racistes, des sexistes, des homophobes, etc. Nous pouvons tous être dans une position vulnérable. Mais dans ce cas, il convient de rappeler que les russophobes les plus importants sont assis à l’intérieur de notre propre pays. Personne ne déteste plus le peuple russe que notre propre gouvernement, et après lui ces imbéciles dirigés – les Zygonautes qui croient aveuglément en la seule chose que ce gouvernement peut lui offrir – l’idée de la grandeur impériale, et non d’une bonne vie. Je pense que tous les efforts doivent être consacrés à la lutte contre eux, c’est tout. Et les personnes appropriées partout dans le monde ne seront jamais porteuses d’aucune phobie ou haine déraisonnable. »

Dans ce dédale d’opinions, une chose est certaine : la guerre qui a commencé en Ukraine laissera des cicatrices profondes tant dans la société que dans la politique russe. Vladimir Poutine, même s’il peut espérer que son peuple ne se retourne pas contre lui d’ici la fin de son mandat, devra gérer les profondes divisions qui ont surgi en Russie, en plus des défis économiques et politiques auxquelles devra faire face le pays après son « opération spéciale ». Quant aux Russes, ils sont une nouvelle fois victimes de ce qui semble être une véritable malédiction : n’avoir aucune prise réelle sur le cours des événements et se voir devenir les bouc-émissaires de leurs dirigeants et des étrangers.

* Le prénom a été changé

Par Inès Mahiou

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