La Bible de l’assassin (9), Phene

Chaque vendredi, une fiction ou un bout d’histoire…

PHENE

            « Cool, cette fille, se dit Phene de derrière son bar. Phene avait pour habitude d’espionner ses clients du coin de l’œil en essuyant lentement et sans attention les verres aussi peu reluisants que son bar et, disons-le, que lui. C’était à l’instant précis où il venait de jeter son chiffon suspicieux par terre derrière son bar qu’elle entra. Et plusieurs pensèrent en même temps que Phene, qu’elle était cool, cette fille. Elle arborait un T-shirt sur lequel sur lequel était inscrit « Ghost », ouvert par-dessus, une veste en cuir qui laissait dépasser des mains blanches de terminaisons tatouages. Ses cheveux étaient blanc et ses sourcils, comme ses yeux, profondément noirs. Ses lèvres étaient de la pâleur d’un vampire. Tout ça très pur.

Après avoir parcouru l’intérieur d’un regard, elle s’avança parmi les tables jusqu’au bar et les quelques clients sinistres la dévisagèrent sans gêne. Phene se positionna dans ce qu’il pensait être quelque chose d’intimidant même s’il était bien trop petit pour ça, et tenta de caller ses yeux dans ceux de la jeune fille, mais abandonna vite, déstabilisé par ce regard étranger. Elle s’assit sur un tabouret sous l’air peu connu de musique que crachotait la vieille radio de Phene et s’accouda au bar. Phene recommença à essuyer ses verres et l’ignora.

« – Du lait.

C’était d’une voix grave que la jeune fille avait lancé ça… Du lait ? Phene se retourna et la regarda quelque peu déstabilisé.

  • Du lait ? Articula-t-il, presque déçu de la voir acquiescer. Beh putain, marmonna-t-il.

Le king maintenant brayait « Hound dog » et, au plus grand désespoir de Phene, la fille commença à pianoter sur le bar au rythme de la musique, et Phene détestait ça. En fait, il détestait que quiconque se mêle des chansons qu’il aimait. En l’occurrence il aimait « Hound dog ». Il lança quelques regards qu’il espéra agressifs afin de signaler l’erreur de cette perturbatrice buveuse de lait. La jeune fille lui sourit innocemment et d’une main tira un petit sachet contenant de la poudre blanche qu’elle versa dans son lait. Elle lécha ce qui restait.

  • Cocaïne, informa-t-elle avec le plus grand calme quand Phene se rendit compte qu’il la fixait.
  • Vraiment ? Je pensais qu’on le sniffait… Laissa échapper Phene qui aussitôt rougi de son innocence.
  • On s’en tape.

Décidemment, Phene n’aimait pas cette fille.

  • Carmen, dit-elle lui tendant une main qu’il décida d’ignorer. Il ne put s’empêcher de sourire cependant. 

Elle semblait être une de ces pseudo-intellectuelles qui assiste à des conférences sans trop rien y comprendre. Ce genre de personnes qui froncent les yeux alors qu’elles ne comprennent rien, et qui finalement finissent droguées parce qu’elles n’ont pas réussi à sortir un livre. Ce genre de personnes qui pense que fumer leur donne de l’inspiration. Tatouage remplissant ses bras laiteux, elle était fascinante.

Au bout de quelque semaine, Phene, comme les autres clients du bar, s’était habitué à la voir. Parfois même, elle discutait avec les autres clients mais les conversations étaient souvent brèves. En réalité, elle passait plus de temps à regarder ce qu’il se passait plutôt que de participer aux beuveries générales. De temps à autre, elle adressait un regard franc et d’une insolence parfaite à Phene puis se détournait pour mieux dévisager les clients. On aurait dit qu’elle cherchait quelqu’un en particulier, elle attendait jour après jour un événement, quelque chose de spécial pour une personne spéciale. Puis, à la fermeture du bar, elle partait doucement, sans se faire remarquer. Elle n’avait été qu’un courant d’air. Une illusion. Et la nuit, dans son lit, Phene se demandait si elle avait été bien réelle, s’il ne l’avait pas rêvée.

Au bout d’une année, il finit par la trouver belle, finalement, elle l’était. Et lui, barman d’une quarantaine d’année, elle toute jeune et toute bizarre. En fait, non, elle n’était encore qu’une enfant. Une petite rebelle croyant pouvoir changer le monde. Tout ce qui exaspérait Phene en vérité. Normalement. Mais bon, elle était juste bizarre et ça c’est cool selon Phene.

Alors le lendemain, il décida de lui parler. « Bonjour ». Elle tourna la tête vers lui et le regarda étonnée.

  • Salut, rebafouilla-t-il désemparé.
  • Tiens ! Tu me parle, maintenant.

Il tendit sa main vers elle. Elle la prit avec un grand sourire

  • Enfin ! Ria-t-elle.
  • Hum, Carmen ? C’est ça ? Tu veux un verre ?
  • Ah oui ! Je veux bien c’est gentil, merci ! Alors toi tu es ?
  • Phene, euh, alors, tu fais quoi dans la vie ?
  • Jeune acharnée.
  • Ah ? Et ça consiste à quoi ? Beugua Phene.
  • Oh, vous savez Phene, j’écris, je dessine, je fais du théâtre, j’ai abandonné les études pour me munir de mon crayon. Même à mon niveau je sais que ça peut marcher. Et toi ?
  • Ben euh Barman, répondit Phene en montrant sont chiffon. Carmen rit ouvertement.
  • Mais Phene, ça c’est ton métier, alors, tu fais quoi de ta vie ?
  • Ah ? Euh je discute avec les gens, enfin les clients tu sais, enfin quand ils ont envie de parler, parce que dans ce quartier. Enfin bref, bafouilla-t-il.
  • Pourquoi t’es gêné, Phene ? Discuter c’est bien, ça fait plaisir. Moi ça me fait plaisir. Vous avez des enfants ?
  • Non.
  • Ok, tu n’as pas de famille ?

Phene se renfloua.

  • Ben si comme tout le monde je pense.
  • Non pas moi, j’en avais une, mais tout s’est déchiré. Je ne suis ni une Schreiber, ni une Stein. Je suis Carmen. Juste Carmen. 
  • C’est joli comme prénom, osa Phene.
  • C’est triste.
  • Euh ben non je trouve pas.
  • Chacun son truc. Un silence. Et donc, c’est bien ça, Barman?
  • Sûrement mais pas ici.
  • Ah bon ? Moi j’aimerais bien, surtout ici, les gens sont différents. Et y a sûrement mon père qui doit venir ici. Vous savez je le cherche, à vrai dire je ne sais pas à quoi il ressemble, je ne sais même pas à quoi il ressemble. Répéta-t-elle en riant. Mais tu sais je fais confiance à mon instinct, comme on dit.
  • Hum d’accord.

Cette conversation selon Phene, était déjà bien trop longue et personnelle pour une première fois.

  • Tu ne parles pas beaucoup, constata Carmen
  • Oh j’ai appris à parler avec des gens de passage alors non, je n’ai pas vraiment l’habitude. Un autre verre ?
  • Non merci.
  • Je ferme.
  • Je rentre chez moi, ça te dit de venir ?

La maladresse pronominale de Carmen fit sourire Phene.

Chez elle, ce n’était pas très loin, à seulement deux rues suspicieuse du bar de Phene. Elle vivait en haut d’un immeuble lugubre, dans un petit appartement sombre éclairé par la lumière d’une simple lampe. Par terre contre le mur s’élevaient des piles et des piles de livres. Le Livre sans nom régnait en haut de la pile la plus proche de son canapé qui lui servait probablement de lit. Les treize livres de Lemony Snicket trainés au pied de la lampe. 1984. Chroniques martiennes. Et bien d’autre, tous plus attirants les uns que les autres dans cette lumière tamisée et pauvre. Une odeur de beuh flottait dans l’air. Pendant qu’elle roulait son joint, Phene contemplait sans trop y croire, les CD posés sur la table, les casseurs flotteurs, Odezenne, Fauve, Saez, Lomepal, Gorillaz, Nedelko et puis tout d’un coup Wagner, Beethoven, Mozart, Vivaldi, Tchaïkovski, Debussy, Schubert… Un DVD intégral du ballet Gisèle. Une compilation de Quentin Tarantino, Le Magicien d’Oz avec Judy Garland. Des coupures de journaux sur un prénommé professeur d’économie, un vernis à ongle rouge. Tout ça sur sa table. En tailleur sur le canapé, elle tendit le joint.

  • Euh je ne fume pas en fait.
  • Tu n’as jamais essayé, même par curiosité ? »

Phene s’assit à côté d’elle, gêné par lui-même, ne sachant pas trop de quoi discuter. Il s’appuya contre le dossier, ne s’y trouva pas bien, il se redressa et croisa les jambes pendant trente secondes avant de se trouver un air coincé. C’est à ce moment-là que Phene se souvint pourquoi il fuyait toutes interactions sociales : il détestait ça. Quelle idée idiote d’avoir voulu venir ici. Il se maudissait de lui avoir succombée. Ce moment était beaucoup trop long, il décida de tenter le joint. Peut-être cela le décoincera-t-il ?

Grave erreur, il pompa dessus, Carmen le regardait, amusé. Grave erreur, c’était pire, maintenant il avait envie de dormir. Elle rit. Ce n’est pas grave, lui dit-elle, elle aussi, c’était comme ça avant. Elle lui parla de sa vie, elle avait essayé de faire des études, elle avait étudié la politique, elle disait que ça avait était une bonne expérience mais elle avait arrêté au bout d’une année parce que « Tu ne comprendras peut-être pas mais je vais essayer, avec mon alphabet, de t’expliquer. Plutôt qu’un diplôme parfait que tout le monde a, un crayon, un papier, la vérité. Je suis née un livre greffé dans la main et je n’ai pas besoin de faire des études pour m’accomplir. Je suis contre le fait de déformer ma nature, ma fantaisie pour entrer dans le moule. Non, je vaux mieux qu’une machine, qu’une note. Je me suis sortie toute seule de cet enrôlement vicieux. Ce que je veux, tu vois, c’est pouvoir m’accomplir intellectuellement, encore et toujours, boire la connaissance par moi-même, plutôt que de rédiger des dissertations suivant une méthode trop parfaite et oubliant l’Homme qui est derrière. Dans mes mains, le plaisir de ne jamais s’arrêter à apprendre à s’accomplir dans sa condition humaine. Je refuse de faire des études pour satisfaire une société égalitariste qui n’a plus confiance en l’être humain. Je refuse le confort idéaliste de l’argent. Je veux vivre par passion et non par intérêt. Je refuse la déformation de nos capacités dans le but de créer des élites. Ce qu’il faut, c’est de la réflexion et de la volonté. Ce qu’il faut, c’est de la passion et de la rage de vivre. ».

Son discours était souvent interrompu par une bouffée de fumée, comme fait exprès. Phene l’écoutait sans trop rien comprendre, il retenait les mots qui sortaient de sa bouche et automatiquement il lui demanda pourquoi elle avait qualifié la société de régime égalitariste et ce qui la gênait de vivre dans une société égalitaire. Le fait que la société soit égalitaire, lui répondit-elle, fait que l’humain n’existe plus dans son individualité. Tout le monde a ses examens, plus personne n’est intelligent, pour que tout le monde puisse accéder à un portable les entreprises produisent en masse, on privilégie la quantité plutôt que la qualité. « Etc etc » ajoute-t-elle avec un geste répétitif de sa main, son mégot sur le coin des lèvres avant de tomber par terre. Elle se pencha pour le récupérer. Phene avait envie de vomir, il essaya de se calmer. Il n’arrivait pas à suivre le discours de Carmen, il pensa qu’il n’était pas d’accord. Mais son envie de partir était supérieure à son envie d’entamer un débat. Quelle idée d’être monté ici ? Quelle idée d’avoir voulu de faire l’intéressant en fumant. Décidément, il ne comprenait pas. Un an de désir et quelques minutes de dégoût pour lui-même, pour ce que la vie leur infligeait. La beauté d’une femme. N’importe quoi, il riait dans sa tête, comme il le faisait souvent contre ses clients. Pourtant quand son regard revenait sur son visage, il ne pouvait que sentir un pincement au cœur. Nul un peu. « Faut po chercher », se dit-il.

Par Coline Minaud-Lehmann

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