Le confinement et moi #2 Léa

On en parlait au passé mais il nous a finalement rattrapés. Le confinement est bien de retour en France. Alors cette fois-ci, Combat a pris la décision de venir à votre rencontre. Vous, enseignantes et enseignants, ouvriers et ouvrières, vous étudiantes et étudiants, mais aussi photographes, libraires, écrivains, enfants, comédiens et comédiennes, agriculteurs ou sage-femmes. Tout au long de ces semaines reconfinées, nous vous proposons de partir à la rencontre de cette France pas si endormie. Comment le coronavirus a impacté votre travail mais aussi votre vie ? Comment il a parfois changé votre vision du monde et vos rêves d’avenir ? Le « confinement et moi », votre nouvelle série audio et écrite par Combat. Aujourd’hui, Léa.

Léa est étudiante sage-femme, en cinquième année. Les stages, elle les enchaîne. Elle passe d’un service à l’autre, de la salle de naissance au centre de planification familiale. Elle approfondit tous les différents aspects de son futur travail, et ce, en côtoyant le Sars-Cov-2. Il ne lui reste plus que ça, le mémoire et les stages, d’ailleurs, à cause de ce fichu virus. « J’ai l’impression de ne pas arrêter de travailler, nous confie-t-elle, en souriant doucement. Mais heureusement ! Au moins je n’arrête pas. » Puisqu’il n’y a plus que ça, je la questionne à propos de son magnifique métier.

Solitude

« Le plus dur, à l’hôpital, c’est pour les patientes. » C’est la solitude. Pendant le premier confinement, la préparation à la naissance se faisait par visio. L’accompagnement médical était ainsi éloigné, l’échange des femmes entre elles, entre leurs expériences, brisé, elles étaient seules derrière leur écran, avec leur lot de craintes et de questions. Pendant ce même confinement, les accompagnants des femmes enceintes pouvaient rester présents uniquement au cours de l’accouchement et deux heures après. Après, justement, les femmes devaient rester seules. Seules dans ces moments si importants que sont les premiers jours avec l’enfant. Seules, face au vertige. Loin de leur appui, loin de ce père, de la famille, ou du soutien, eux-mêmes esseulés. « C’était terrible. Encore maintenant, les femmes enceintes doivent venir seules aux rendez-vous, à l’exception de situations particulières et des échographies. Pour beaucoup, ça n’est pas simple. Imagine le papa qui la dépose à l’hôpital ! » Elle note : terrible, sauf pour les IVG chirurgicales. Face aux interventions qui se déprogrammaient, les IVG pouvaient se faire plus rapidement.

Et au centre de planification familiale, il y a cette même difficulté, me raconte Léa. « Les jeunes filles qui viennent nous voir viennent souvent avec une copine, c’est plus facile. Là, elles ne peuvent plus. » Seule encore : « elles sont parfois déstabilisées face à nous. » Sans compter, ajoute-t-elle, que les consultations se font maintenant sur rendez-vous. Les sages-femmes se questionnent à ce propos pour le post-covid. Elles se demandent s’il ne vaudrait pas mieux laisser une demi-journée de visites libres. « Il faut bien comprendre que certaines viennent devant la porte du planning familial et qu’elle la pousse sur un élan de courage. » Prendre rendez-vous par téléphone : une barrière pour certaines.

Nous, sages-femme

Le Sars-Cov-2 change les habitudes des sages-femmes, leur façon de faire, leur organisation. Mais parfois aussi, il le bouleverse. Certes, les sages-femmes n’ont pas fait partie du secteur le plus bouleversé de l’hôpital. Il n’était pas au même niveau que la réanimation mais il ne faut pas oublier : « Quand une femme en travail est positive au Covid, c’est toute une salle qu’on lui réserve, ainsi qu’une sage-femme qui ne s’occupe que d’elle. Elle se confine avec elle. Ça veut dire s’équiper de A à Z, ça veut dire aussi être face au danger, ça veut dire surtout qu’elle ne peut pas aider ailleurs. » A l’hôpital de Purpan, à Toulouse, où Léa a fait son stage après le déconfinement, il y a eu une nuit quatre patientes Covid hospitalisées pour accoucher avec une seule sage-femme pour tout le service. « Elles ne souffraient pas du Covid, mais le protocole qui concerne ces patientes est drastique. C’était intenable. Les sages-femmes d’autres services devaient monter lui prêter main forte. Concrètement, il n’y avait pas assez de personnel, parce que pas assez de postes, pas assez de budget. » Et le problème redouble d’ampleur quand c’est le personnel lui-même qui devient un cluster. A Purpan, toujours : « On s’est toutes fait testées. Les sages-femmes pouvaient arriver le matin et repartir l’après-midi. En termes de planning, c’était impossible. Elles pouvaient venir travailler en étant positives et asymptomatiques là où normalement tout un chacun doit rester confiné. Même les cadres pouvaient être amenés à les remplacer ! »

« En fait, le Covid fait ressortir tous les problèmes habituels à l’hôpital, mais amplifiés. »

Oui, parce que ces situations n’ont fait qu’accentuer un problème latent dans la profession : le manque de reconnaissance. Là où tous les professionnels médicaux ont reçu des primes pour l’aide fournie, les sages-femmes ont été considérées comme un secteur paramédical par le Ségur de la Santé, ce qu’elles ne sont pas. « Nous sommes une profession médicale et un secteur d’urgence et, nous aussi, avons été en tension. On est même apte à tester les patients pour le Sars-Cov-2, mais ça, personne ne le sait, même pas notre gouvernement, visiblement. » Le Covid, outre l’effort terrible et la pression qui ont pesé sur nos sages-femmes, c’est donc aussi beaucoup de colère, de dégoût. Le Covid, c’est la création de « sages-femmes en lutte » sur les réseaux sociaux. Une colère commune qui monte dans les rangs.

Oui, le Covid fait ressortir tous les problèmes habituels à l’hôpital, mais amplifiés, mais tellement puissants que cela prend aux tripes. Il y a le manque de personnel, le manque de budget, le manque de reconnaissance.

« Et puis il y a le mémoire ! me rappelle Léa l’air un peu anxieux. J’essaye de continuer ma routine dans la mesure du possible. Sinon, tu sais, je suis confinée, comme tout le monde. Heureusement, je ne suis pas à Toulouse, en ville : j’ai un jardin, de l’espace. Et puis, tu sais, malgré toute cette affaire, il faut que je pose des CV pour l’année prochaine, faut que j’y réfléchisse sérieusement. » Incertitude supplémentaire en ce temps d’incertitudes profondes. Léa me regarde, et m’offre son plus beau sourire, celui que j’ai toujours connu à cette merveilleuse chevalière de la joie.

Zoé Maquaire

Les épisodes précédents :

• épisode #1 : Michel

A la Une : Léa

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