La France fait un premier pas vers la fin d’une société « lgbtqi+phobe »

Une fois par semaine, Combat décrypte le sujet que VOUS avez choisi. Cette fois-ci, vous avez choisi celui sur l’interdiction des thérapies de conversion en France.

Mardi 14 décembre, la commission mixte-paritaire, qui réunit député•es et sénateur•ices, est tombée d’accord sur un texte interdisant les « thérapies de conversion. » Pour les défenseur•euses des droits des personnes LGBTQI+, il s’agit d’une avancée contre l’obligation de l’hétérosexualité comme une norme.

8 juin 1954. Le corps du mathématicien Alan Turing, mathématicien reconnu aujourd’hui pour son rôle majeur dans l’informatique et la cryptanalyse, est retrouvé sans vie dans la chambre de sa maison, à Wilmslow. L’autopsie révèle un empoisonnement au cyanure. Deux ans plus tôt, Turing avait été inculpé pour « indécence manifeste et perversion sexuelle » en raison de son homosexualité. Il avait ensuite été tenu de choisir entre l’incarcération ou la castration chimique, celle-ci ayant pour objectif de réduire sa libido. Choisissant la seconde option, Turing avait subi de nombreux effets secondaires : il grossit, sa poitrine se développe, des effets psychiques dépressifs l’envahissent… En parallèle, il avait été écarté de nombreux projets scientifiques.

Outre-Atlantique, les exemples de tentatives de conversion ne manquent pas non plus. L’ancien chanteur des Velvet Underground aujourd’hui décédé, Lou Reed, avait déclaré avoir subi en 1959 plusieurs séances d’électrochocs qu’un psychiatre aurait proposées à ses parents pour limiter ses « pulsions homosexuelles ».

Des thérapies fondées sur un système « lgbtqphobe » ?

Les thérapies de conversion, aussi appelées thérapies de réorientation sexuelle, étaient à l’origine destinées à rebuter les jeunes homosexuel•les… vis-à-vis de l’homosexualité elle-même. Elles peuvent également avoir pour objectif d’essayer de forcer les personnes trans à correspondre à leur genre assigné à la naissance. Elles peuvent prendre la forme d’entretiens, de stages, d’exorcisme, de traitements par électrochocs ou encore d’injection d’hormones. La diversité de ces techniques suffit à montrer que celles-ci ne reposent sur aucun fondement médical ou thérapeutique.

A l’origine, ces thérapies sont d’ailleurs d’ordre religieux. Dans les années 1950, aux Etats-Unis, des organisations religieuses rigoristes mettent en place des premières thérapies de conversion. Celles-ci se déploient ensuite rapidement vingt ans plus tard par le biais de l’Église évangélique nord-américaine. A cette époque, le terme « d’homosexualité » est utilisé par les médecins pour désigner une maladie cérébrale. Or, qui dit  «maladie » dit « possibilité de guérison », et que des traitements existent pour « soigner » les personnes concernées : électrochocs, lobotomies, injections de testostérone ou administration de vomitifs…

Trouble du paradoxe : en 1990, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) retire l’homosexualité de la liste des maladies mentales. Or, c’est aussi à ce moment-là que les thérapies de conversion se développent en Europe. 

On distingue alors trois sortes de thérapies : religieuse (cela concerne la moitié de ces « traitements » et peut passer par des séances de prière et de repos comme des séances plus violentes), médicale (par électrochocs par exemple), ou sociétale (menaces de mort…)

Dans l’enfer des thérapies de conversion religieuses

En 2019, les journalistes Jean-Loup Adénor et Timothée de Rauglaudre publient Dieu est amour : infiltrés parmi ceux qui veulent « guérir » les homosexuels.  Pendant deux ans, ils ont infiltré des « thérapies de guérison » organisées par des groupes chrétiens. Ils racontent des séances de thérapie variant entre prières et théories pseudo-psychologiques. Pour les personnes à l’origine de ces séances, l’homosexualité est une déviance psycho-spirituelle, inspirée par une influence démoniaque : pour ces groupes, dit-il, la cause de l’homosexualité est Satan. On leur présente par exemple « des gens qui ont guéri. » Un point intéressant soulevé par les journalistes est que, contrairement aux Etats-Unis où les jeunes sont envoyés par les parents, les thérapies en France sont souvent rejointes par des personnes de leur plein gré, sous pression d’un discours ambiant homophobe.

Benoît Berthe, directeur du collectif Rien à guérir qui lutte contre ces pratiques, raconte dans un entretien avec National Geographic l’organisation de séances destinées à rendre les jeunes homophobes : « Les séances pouvaient prendre plusieurs formes mais globalement il y avait beaucoup de prières, des temps de silence pendant plusieurs jours et aussi des entretiens avec un “père spirituel” durant lesquels je devais répondre à des questions très humiliantes et intrusives sur ma sexualité. » raconte-t-il à ce sujet.

Une avancée majeure ?

A l’origine du projet en France : la députée LREM de l’Allier Laurence Vanceunebrock et le député FI de Seine-Saint-Denis Bastien Lachaud. Mais le débat autour de ces thérapies date de plus loin : en 2015, un rapport de l’Organisation des Nations unies (ONU) incitait déjà les pays à prendre des mesures dans ce sens. En 2020, une tribune publiée sur le site du Monde laissait la parole à des «rescapés» français de ces pseudo-traitements censés «guérir» les personnes LGBTQI+. Les vingt-trois signataires demandaient à l’exécutif de soutenir la proposition de loi de Laurence Vanceunebrock.

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Le délit comprend aujourd’hui  « les pratiques, les comportements ou les propos répétés visant à modifier ou à réprimer l’orientation sexuelle ou l’identité de genre, vraie ou supposée, d’une personne, et ayant pour effet une altération de sa santé physique ou mentale. » Désormais inscrite dans le Code Pénal, cette infraction pourra être punie de deux ans d’emprisonnement et de 30.000 euros d’amende, ce montant pouvant monter jusqu’à 45.000 euros « si la victime est mineure ou encore, si les faits sont commis par un ascendant ou sur Internet. » Loin de se cantonner à la sphère religieuse, le texte vise aussi les professionnels de santé qui, en plus de l’amende et de l’emprisonnement, pourraient être interdits d’exercer pendant dix ans. Les associations qui ont pour objet de lutter contre les discriminations fondées sur l’orientation sexuelle ou sur l’identité de genre pourront se constituer partie civile pour les victimes d’une thérapie de conversion, avec leur accord.

Si le Sénat a majoritairement voté pour la création d’un délit interdisant les thérapies de conversion (305 voix contre 28), cela ne doit pas faire oublier que le débat subsiste encore sur la scène politique. Les 28 élus qui se sont exprimés contre l’adoption de la proposition de loi sont du parti Les Républicains (LR), avec par exemple Bruno Retailleau, le président du groupe. Celui-ci s’était alors justifié dans un communiqué de presse, précisant : « il n’y a aucune ambiguïté, je suis évidemment contre les thérapies de conversion qui visent à obliger des personnes homosexuelles à changer leur orientation ». Il pointe du doigt une loi de son point de vue « ambiguë » car, dit-il, « ce texte intègre aussi les thérapies de conversion dans le cadre de l’identité de genre  (…) Or, l’identité de genre est une notion floue et un ressenti. Mon rôle n’est pas de voter pour un ressenti. »

La candidate LR aux présidentielles, Valérie Pécresse, avait quant à elle rappelé sur Twitter le 12 décembre, qu’elle prenait « position pour l’interdiction des thérapies de conversion, mais elle demandait au gouvernement qu’on interdise les opérations avec changement de sexe pour les mineurs », alors même que ces opérations sont déjà interdites pour les mineur•es en France.

A noter également : contre l’avis du gouvernement, les sénateur•ices ont apporté une modification au texte adopté par les député•es, en précisant que ne doivent pas être incriminées les personnes tenant des propos répétés visant à inciter à la prudence avant d’engager un parcours médical de changement de sexe.

Avant l’adoption du texte en France, une quarantaine de pays et territoires interdisaient ce type de thérapie. Le premier à les interdire a été le Brésil, en 1999. D’autres pays ont déjà interdit les « thérapies de conversion » en Europe : c’est le cas de Malte et de l’Allemagne, et de plusieurs provinces en Espagne. Au Canada, un projet de loi les interdisant a été adopté le 1er décembre par la chambre basse du Parlement.

Par Zoé Maquaire, Marion Muller, Pablo Barrile et Charlotte Meyer

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