Rejeter pour mieux réformer ?

Plus de 60% des Chiliens ont massivement rejeté, dimanche 4 septembre, la proposition de nouvelle Constitution qui visait à remplacer celle héritée de la dictature d’Augusto Pinochet. Un refus sans appel qui constitue un échec pour le jeune président de gauche Gabriel Boric et les forces issues du mouvement social de 2019.

Au cours des trois dernières années, les Chiliens ont eu du mal à se frayer un chemin pour aboutir à une proposition de Constitution plus démocratique. Dimanche 4 septembre 2022, les électeurs ont massivement rejeté ce document. Les changements proposés voulaient transformer l’un des pays les plus conservateurs d’Amérique latine en l’une des sociétés les plus à gauche au monde, mais les Chiliens ont décidé que cette proposition allait trop loin. Avec pratiquement tous les votes comptés, 61,9% des électeurs ont rejeté la proposition.

Cela a marqué la fin abrupte d’un processus long et parfois douloureux qui promettait une révolution politique pour le pays sud-américain de 19 millions d’habitants, et qui, au lieu de cela, laisse le Chili comme un pays profondément divisé sur son avenir. Pour l’instant, le Chili conservera le même système de lois enraciné dans la dictature cruelle du général Augusto Pinochet, qui a régné de 1973 à 1990. La question est maintenant de savoir quelle est la prochaine étape.

Un État plurinational, écologiste et féministe

La décision du Chili de remplacer la Constitution a commencé en 2019, avec des manifestations nationales initialement motivées par une augmentation de 4 centimes des tarifs du métro. Les émeutes ont fait 30 morts. Après les violences, les dirigeants politiques ont convenu de soumettre la Constitution du pays à un plébiscite et, en 2020, près de quatre Chiliens sur cinq ont voté pour la remplacer. Il ne faut donc pas perdre de vue que les Chiliens souhaitaient l’adoption d’une nouvelle Constitution ainsi qu’effacer l’ombre de Pinochet et d’un Chili laboratoire de l’ultra-libéralisme. C’est en partie le résultat d’une campagne sale et d’une vision transformatrice présentée par la Convention constitutionnelle qui s’est avérée être une réforme trop radicale.

Cette Constitution se révélait pourtant novatrice et progressiste, introduisant le droit à l’éducation, à la santé publique, à une retraite décente, à l’avortement. Les principes de l’urgence climatique, d’un État paritaire, de la renationalisation de l’eau ou des droits reconnus aux peuples indigènes y étaient également inscrits. Mais on ne fait pas la révolution sans le peuple. La radicalité du projet, rédigée par les 154 membres d’une assemblée constituante, a braqué y compris ceux qui avaient voté pour une nouvelle Constitution. « Le projet était très identitaire, explique Paola Martinez Infante, journaliste indépendante chilienne, et il y a eu notamment une sorte de résistance, face au concept de plurinationalité qui paraissait donner aux peuples indigènes une prééminence qu’ils n’ont jamais eue au Chili. Les gens n’ont pas compris ce concept-là et ont rejeté cette idée ». Le « oui » a ainsi été donné perdant dans le sud et le nord du pays, deux régions qui connaissent de graves problèmes de violence et d’insécurité, liés notamment au conflit des Mapuche.

Violentes manifestations au Chili contre l’augmentation des prix du métro en 2019. Photo : AFP

Un projet rédigé « sous la colère »

Le projet de nouvelle Constitution est né dans un climat de mécontentement social. Les inégalités économiques et les blessures du régime Pinochet ont conduit à l’élection d’une convention constitutionnelle à majorité de gauche, comme l’explique Paola Martinez Infante : «l’esprit très conservateur des Chiliens qui étaient un peu endormis avec les réformes sociales a commencé à se réveiller au moment du vote ». De nombreux Chiliens s’étaient en effet dits préoccupés par la Convention constitutionnelle qui avait rédigé la proposition, en particulier par ses membres les plus à gauche.

À la suite du plébiscite constitutionnel de 2020, les Chiliens ont élu plus de 150 personnes pour rédiger le nouveau système législatif. Les candidats de gauche, qui ont remporté plus des deux tiers des sièges, ont pris le contrôle total du processus. Avec moins de 30 % des voix, les secteurs conservateurs du Chili ont été sous-représentés et leurs idées ont été écartées du projet final. En conséquence, a déclaré Ricardo Lagos, président de centre-gauche du Chili de 2000 à 2006, la proposition était « extrêmement partisane ». « Plusieurs amis qui sont du centre, centre gauche m’ont fait part de leurs doutes sur ce texte. Ils pensaient que le fait de voter « rechazo » pouvait aussi faire en sorte que le gouvernement demande une nouvelle réécriture », ajoute Carlos Araya Vargas, Chilien résidant en France depuis trois décennies.

La désinformation au service du pouvoir

Si l’opposition au projet s’est concentrée sur le système social, juridique et politique, elle a également profité d’un tsunami de désinformation. Une efficace campagne du rejet a en effet été menée, avec la droite, l’extrême droite et le centre gauche qui ne se sentaient pas du tout représentés dans cette radicalité du modèle que proposait la Constitution. « Certains ont avalé des fausses informations et ont été témoins des irrégularités de la constituante et ont ainsi perdu confiance en la Constitution » détaille Paola Martinez Infante. Il faut souligner qu’au Chili, la majorité de la population ne s’informe que par la télévision et les réseaux sociaux. Une situation que déplore Carlos, artiste chilien « Est-ce un manque d’éducation ? Est-ce un manque d’empathie ? Non. C’est un manque d’information. Même si la campagne était très agressive à droite, elle possède tous les moyens financiers et tous les médias leur appartiennent donc ça a dû influencer le résultat ».

Malgré la pollution de l’information, de nombreux Chiliens ont décidé d’aller aux sources avant de prendre une décision. Ainsi, le projet de Constitution est devenu le livre de non-fiction le plus vendu dans le pays. S’ils sont peu nombreux à l’avoir lu en entier, d’autres, plus rares, ont suivi le processus dans son entièreté. C’est le cas de Michèle, ancienne cuisinière, habitant à Valparaiso, qui ne digère pas le résultat du référendum : « Lors des réunions de quartier, on organisait des groupes de lecture entre voisins, et on lisait des parties de la constitution. Avant que le texte soit publié, j’ai aussi suivi régulièrement des débats, il y avait une chaîne qui avait été créée où on suivait les débats en direct. Lamentablement, les Chiliens ne vont pas chercher l’information à la source ».

Le Chili est le théâtre de violences depuis des années et cette insécurité a également nourri la campagne du rejet. « Dans la campagne du rechazo, il y avait cette idée que le pays allait devenir ingouvernable avec ce projet. Le Chilien a alors préféré s’accrocher à quelque chose qu’il connaît plutôt qu’à quelque chose d’inconnu. S’il y avait des mots forts d’interculturalité, de démocratie, d’écologie, ça n’a pas suffit à rassurer les Chiliens », souligne Paola Martinez Infante.

Gabriel Boric élu président du Chili en avril dernier. Photo :

« Le peuple a dit non à la nouvelle mais il n’a pas dit oui à l’ancienne »

Dans l’avenir du Chili, la seule certitude est le changement. Avant même la victoire des rejets, le gouvernement Boric s’était déjà engagé à modifier le projet constitutionnel. « Je m’engage à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour construire un nouveau processus constitutionnel », a déclaré solennellement après les résultats le président de gauche de 36 ans élu en décembre. Depuis le palais présidentiel de la Moneda, Gabriel Boric a aussi lancé « un appel à toutes les forces politiques pour qu’elles fassent passer le Chili avant toute divergence légitime et qu’elles se mettent d’accord le plus rapidement possible sur les délais et les contours ». Le jeune président n’a pas tardé à faire un remaniement ministériel laissant aux manettes davantage de cheveux blancs qui connaissent bien les rouages de la politique.

Si aujourd’hui le pays est divisé et la déception peuple le visage d’une grande partie de la population, certains Chiliens tentent de rester optimistes. « Je n’ai pas peur de l’avenir du Chili, je pense qu’un résultat comme celui-là nous indique qu’il faut nous poser des questions, et peut-être retourner travailler au Chili » s’interroge Carlos. Un avis partagé par Raquel Garrido, députée insoumise de Seine-Saint-Denis et née au Chili. « C’est un résultat décevant mais qui est porteur de beaucoup d’enseignements. Plus de 13 millions de Chiliens se sont rendus aux urnes. C’est du jamais vu. Cela démontre que les questions institutionnelles intéressent les gens. Le peuple a dit non, mais il n’a pas dit « oui » à l’ancienne constitution pinochetiste », analyse-t-elle lors d’un entretien à Libération.

A l’inverse, certains n’y croient plus, comme en témoigne Claudia, étudiante en sociologie : « il y a des secteurs qui croient qu’ils peuvent revenir à un nouveau processus constituant, mais il serait inconstitutionnel de le refaire. Outre l’énorme dépense publique que cela implique, il n’y aura peut-être que de petites réformes à l’avenir, mais elles ne seront pas aussi innovantes que celles présentées dans ce projet ». Le souhait pour le moment est de « continuer le processus constitutionnel mais les Chiliens sont très surprenants tout peut arriver », conclut la journaliste indépendante chilienne Paola Martinez Infante.

Par Solène Robin

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